Polyphonie mentale - Et si je les tuais tous Madame ?
Marielle Pélisséro - 24 juillet 2013


Aristide Tarnagda, acteur, auteur et metteur en scène burkinabé, présente cette année un texte qu’il a écrit et mis en scène, Et si je les tuais tous Madame ?. Sur la petite scène de la chapelle des Pénitents Blancs, trois musiciens-acteurs jouent et chantent en dialogue avec Lamine Diarra, qui tient la tête de ce texte aux allures de monologue polyphonique.

Un homme, Lamine, est debout à un croisement, près d’un feu tricolore. Il aperçoit une femme qui attend dans sa voiture que le feu passe au vert et profite de ce moment d’attente forcée pour aller lui parler. Le feu rouge - ou quand le code de la route force les gens à faire une pause. A prendre le temps de ne rien faire. Lamine profite de ce temps mort obligatoire pour ouvrir en deux son crâne et en faire sortir les pensée qui semblent y créer un chahut terrible. Elles sont si agitées, si épaisses, si nombreuses qu’on se demande comment elles peuvent être contenues dans une tête ou dans un corps. Au fil du texte on réalise que c’est le cas de n’importe quel corps, ou n’importe quelle tête.

Les histoires de Lamine ne sont pas particulières, du moins elles ne sont pas présentées comme telles. Il s’agit des disputes intérieures d’un homme adulte qui a fait des choix. Qui doute de la valeur de ces choix. Ceux et celles qui ont occupé, traversé, habité sa vie, prennent la parole en contradicteurs. Certains sont morts, mais il ne s’agit pas d’une obscure histoire de fantômes. Son père, sa mère, son ami Robert, sa femme et son enfant s’expriment parce qu’ils sont les nœuds de sa vie, comme les nœuds d’une corde à grimper. L’auteur se sert de ces personnes pour poser le débat. Le conflit. Une longue dispute intérieure volontairement exposée en public. L’espérance de vie d’un feu rouge est d’une minute, dit Lamine. Celle du public, en cette après-midi, est d’une heure. La dame du feu rouge n’est en définitive rien d’autre que le public silencieux.

La situation se présente comme une petite lucarne qui ouvrirait sur une infinité d’autres situations. Il s’agit ici d’un homme burkinabé (Aristide Tarnagda) ou malien (Lamine Diarra, l’acteur principal), mais ce pourrait être n’importe qui, venant de n’importe où. Il est simplement question de raconter, pour conjurer ses peurs, pour avaler les couleuvres, pour pouvoir continuer à vivre sans imploser.

Un homme est debout à un croisement. Il est parti de chez lui. Il a tout quitté pour partir seul. Dans son dos, il porte des milliards de pensées. « Un étranger c’est quelqu’un qui accroche sa vie comme on accroche son manteau à l’entrée d’un maison »1. Cette phrase de Koffi Kwahulé fait partie du texte et pourrait en être l’épigraphe. L’homme debout au croisement est rattrapé par sa vie qu’il a tenté de laisser à l’entrée.

Par le passé, il a mis une femme enceinte et l’a abandonnée. « Ou ne pas être. Ou être un père […] le père d’un enfant pauvre »2 L’histoire des responsabilités qu’un homme prend - doit prendre ?- dans la vie, lorsqu’il « pisse dans le cul d’une chienne »3 et la met enceinte. Le poids de la culture, de la famille, des traditions qui disparaissent en nous libérant de leur oppression, mais en nous laissant dans l’angoisse du vide. Lamine participe à cette disparition : lui, sa famille, il l’a abandonnée pour partir seul à l’étranger, là d’où il n’est pas, là où il est différent. Il a laissé son manteau à l’entrée d’une autre maison.

Sa vie lui court après, le rattrape et se débat à l’intérieur de lui. Les pensées s’entrechoquent confusément comme un tourbillon dans sa tête. Son père, son ami Robert, son pays, les artistes... Lamine parle de l’Afrique, du Burkina, du palu, du développement, de la croissance positive, du président qui voyage. De villageois qui crèvent de soif à côté d’une villa climatisée. Autant de remontées de son passé.

D’un point de vue strictement théâtral, la forme et la mise en scène ne proposent pas grand-chose. Les acteurs semblent tourner en rond dans le petit espace de la chapelle des Pénitents Blancs. La scénographie est volontairement rudimentaire : quelques petits cubes d’environ 30 centimètres de côté, sur lesquels les acteurs montent ou s’assoient. Le mur du fond de la chapelle fonctionne comme un tableau devant lequel deux cubes, à cour à jardin, font office de promontoires. Les acteurs qui s’y perchent deviennent des sortes de figures.

Il s’agit surtout d’écouter la polyphonie. Le texte qui circule d’une voix à l’autre et que la musique omniprésente porte tant et si bien qu’on se demande même si les mots auraient le même impact sans sa présence. La musique de Fasso Komba et surtout celle d’Hamidou Bonssa Yoda semble faire danser les pensées de Lamine comme un charmeur son serpent. La musique rythme, le rythme ordonne les pensées et les force à bouger dans le même temps, ce qui permet de mieux les appréhender.

Enfin, la bière. Comme la figure de l’ivresse, de ces pensée qui tournent et s’entrechoquent dans la tête. Mais également comme figure de l’oppression du monde global et libéral qui diffuse l’alcool aux quatre coins de la planète. La Heineken est partout : elle endort les pensées noires et ralentit leur course dans les esprits, les empêchant de frapper trop fort contre les parois de la tête. Alors à la fin de la pièce, les acteurs, performant les deux faces de cette réalité, boivent les Heineken d’un trait en faisant couler la bière sur leur visage, puis jettent d’autres bouteilles pleines sur le sol et contre les murs de la chapelle, comme pour se débarrasser de cette douce sensation d’« à quoi bon ». La violence de ces gestes et du son de verre brisé accompagne musicalement et performativement le texte qui se durcit, qui devient plus percutant dans sa course finale.

Le spectacle se termine sur un final un peu naïf, peut-être trop construit : les acteurs se figent, bières à la main, prêts à s’entretuer. Cette dernière image reflète assez bien le paradoxe de cette proposition ; un passage au plateau qui peine à suivre la puissance des mots et de la musique.

1Extrait de Et si je les tuais tous, madame ?

2Idem

3Idem


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