Work In Regress : le cri !
Yannick Butel - 14 juillet 2017

A quoi pouvait songer Le collectif Plateforme quand il a vu Philippe Martinez prendre place au Théâtre de Bourse du travail CGT ce 13 juillet ? Un instant, on imagine qu’il a pensé, comme Brecht qui rêvait d’avoir pour spectateur Marx, qu’il y aurait au moins un spectateur qui suivrait Work in Regress. Spectacle engagé, documentaire réalisé à partir d’entretiens avec des ouvriers, qui trouve sa fondation et tire sa motivation dans l’épidémie de suicides chez France-Telecom.
Et d’ajouter que le travail de Pierre Boudeulle, David Lacomblez et Jacob Vouters fait du bien… à entendre, alors que les députés En Marche et ceux de LR accordent aux membres du gouvernement de légiférer par ordonnances la régression des conditions de travail, le statut des salariés… sans sourciller, d’un air grave, puisqu’il faut « sauver la France », tout en poussant à bout, et parfois au fond, ceux qui lui donnent corps.


A quelques pas du village du Off, dans les jardins de l’université, le matin, Patrick Bouchain, scénographe et urbaniste (il n’aime pas être appelé architecte) évoquait différentes façons d’imaginer l’organisation des espaces de vie et des lieux d’habitats. Dans son intervention, ce qui revenait en boucle, c’est l’enjeu de l’appropriation de l’espace où l’on vit, l’autonomie du citoyen et la prise en main, par lui-même, des modèles de développements urbains. A quelques pas, plus tard en fin de journée au Théâtre de la Bourse du Travail CGT, le collectif Plateforme proposait Work in regress. Un travail qui prit deux années au Trio qui sera sur scène, et où recueillir les paroles des salariés et des ouvriers du Nord et du Nord pas de calais, et du monde du travail, aura constitué le matériau principal de la mise en scène qu’ils proposent. Un spectacle humble, caustique et humoristique où est audible une réflexion simple sur ce qu’est un espace de travail, aujourd’hui, au XXIème siècle.

Loin des pièces didactiques de Brecht qui développait ses thèses sur les modes d’aliénation et les rapports de subordination entre « petits » et « grands », loin de la compilation qu’on pu faire Jacques Rancière et Alain Faure dans La parole ouvrière (éd. La Fabrique), loin du documentaire Chronique d’un été réalisé par Edgar Morin et Jean Rouch où il posait la question du bonheur à des « petites gens » en 1961, loin du film d’Emmanuel Roy Chant-acier sur l’existence des ouvriers d’Arcelor de la Ciotat, loin de la littérature prolétarienne de Michel Ragon… et, en définitive, dans le prolongement de ces expériences esthétiques, philosophiques, poétiques, Work in regress s’inscrit dans la lignée d’un théâtre politique et documentaire, réaliste. En privilégiant la veine du « il vaut mieux en rire qu’en pleurer », la petite heure que dure cette restitution des paroles ouvrières délivre son lot d’anecdotes singulières qui réfléchit, in fine, les modes de structuration du travail quotidien.
L’aliénation au travail, le harcèlement moral et sexuel, l’incompréhension devant un licenciement, la fragilisation mentale au risque du burn out, les pratiques d’humiliation, les hiérarchies autoritaires et intempestives, les rythmes inhumains qui relèvent de stratégies, les rendements inatteignables… comme le goût du travail, le plaisir irrépressible de se sentir utile, le sentiment d’appartenir à une communauté, la fierté d’appartenir et de participer à un projet, l’image de soi… C’est tout cela que l’on entend dans Work in regress. Relevant d’une enquête sociologique sur la vie au travail, une vie de travail, le travail d’une vie, le collectif restitue une succession de sentiments confus et humains liés à une évolution des modes d’exploitation des anonymes à leur poste de travail qui gangrène jusqu’à leur vie.
De la secrétaire, au manager, de l’agence « David Deschamps » au technicien de surface, du « voyageur » au licencié, de la femme de ménage algérienne qui passe sur les infamies raciste parce qu’elle a appris à la fermer, des salariés poisson-rouge en Open space…Work in regress ne manque pas de souligner le déboussolement de salariés et d’ouvriers pris dans les stratégies de conquête de marché, pris dans la vague d’anglicisme qui s’écoute comme la langue des « dominants » et des « gagnants » : ces aficionados du chiffre, de la cadence, de la rentabilité, de la flexibilité, de la production, de la croissance… ou le peuple libéral.
Sur scène, en noir, cravate rouge, rivés à trois tabourets à roulettes qui n’ont aucun rapport à l’ergonomie ou à la dérive dans des chorégraphies insolites, l’exercice scénique tient à mettre en place des paroles croisées. Il n’est pas question ici de jouer chacun son rôle, mais plutôt de travailler l’interchangeabilité qui est l’envers d’un destin commun. Et, dans le rapport frontal qui constitue la base du jeu des acteurs, c’est bien la notion d’adresse qui est développée. C’est-à-dire la mise en place d’une parole qui vient heurter le public, lui rendre compte d’un état, mais aussi le lier comme le partenaire invisible d’une histoire qui le concerne. C’est un spectacle militant, bien entendu, où il n’y a pas de place pour développer la thèse opposée et l’on entendra pas un « patron » (on les entend par ailleurs suffisamment).
C’est un spectacle militant où s’entend une souffrance liée au travail aujourd’hui, sans jamais que l’on tombe dans le pathos.
Engagé, résolument, contre la mise en place d’un Trepalium (mot qui désigne à la fois un instrument de torture et qui est à l’origine du mot « travail » comme il est rappelé en début de spectacle), Work in regress est rapportable à son titre. Oui, les conditions de travail, et précisons l’humanité au travail, du travail, régresse terriblement. En cela, Work in regress s’apparente à un CRI, à un appel au soulèvement, à un engagement.


Mots-clés

_Collectif Plateforme