Saïgon… le théâtre du nombril qui plait (en plus) !
Yannick Butel - 13 juillet 2017

C’est connu, tous les vietnamiens ouvrent un restaurant quand ils débarquent en France, comme les « arabes » un Kebab, etc. Et de regarder le décor échelle 1 du restau de la tante, de la mère, avec sa cuisine alu, ses tables de salle alu, ses chaises alu, ses ventilos alu, son distributeur de coca cola, bière et eau gazeuse… On regarde la mise en scène de Caroline Guiela Nguyen avec autant d’intérêt que si l’on visitait une grande surface avec ses soldes d’après l’été. Ou, mais il paraît que ça fait le buzz dans le in, comme « les larmes de Gégé l’agriculteur, 52 patates, pour Angélique, dans L’Amour est dans le pré ».


De 1956 à 1996… de l’Indochine française (et non du Vietnam comme on l’entend dire sur scène) à un restaurant situé dans le XIIème à Paris (comme on l’entend sur scène alors que le programme dit XIIIème)… Moins une période historique qu’une tranche de vie où à travers la vie d’une famille de Viet Kieu (littéralement « vietnamien de l’étranger ») on revient à travers le récit sur les aléas de l’Histoire qui se mêle à celle des histoires familiales.
De l’indochine française qui enterre ses rêves impériaux à Diên Biên Phu, en passant par le Vietnam américanisé qui se fera débarqué en 1973-1974 après avoir utilisé massivement le napalm et l’agent orange, de la division d’un pays entre un Etat du Nord (communiste) et un Etat du Sud nourri par l’économie américaine et occidentale ; d’un peuple colonisé, martyrisé, meurtri, exilé, décimé… on aimerait penser qu’une metteur en scène de 35 ans puisse nous permettre de regarder une Histoire autrement qu’à travers les larmes.
Même si, mais c’est hors contexte ici, comme l’écrivait Klaus Mickael Grüber, « il faut que le théâtre passe à travers les larmes ». Première référence étrangère à une mise en scène qui s’inspire plutôt de Denis Diderot et de son théâtre lacrymal. Comprenons que l’encyclopédiste du XVIIIème pensait que « pleurer » au théâtre, était le signe d’une empathie permettant de croire à la compréhension du spectateur.
Déroutant tout cela quand Spinoza, plus avant, dans une scholie dont il avait le secret écrivait « NI rire, NI pleurer, Mais comprendre ».
Alors dans Saïgon, ça chiale, ça geint, ça chouigne, ça renifle, ça piaule, ça n’en finit pas de verser des larmes de crocodiles (on est tout de même au théâtre). Flot de larmes qui incarnent les déchirements, la perte, la douleur, la rupture, l’oubli… Tsunami de sanglots longs, comme des violons, de sanglots plus courts, quand l’issue est heureuse (séquence mélodramatique à répétition), larmes rentrées (quand on est un homme et qui plus est un bidasse, on ne pleure pas)…
Bref, c’est « Un » kleenex qu’on aimerait offrir à ses comédiens qui mettent en danger leur équilibre physiologique à perdre autant de sels minéraux et de lysosyme (antibiotique corporel).
Et c’est d’autant plus ennuyeux tout ça que l’on a sous le nez un « théâtre qui fait mine ». Pas d’autre mot trouvé pour désigner un jeu de comédiens tellement surfait de naturalisme et de réalisme. Quelque chose que l’on pourrait rapporter à une expression « c’est gros comme une maison », comme « une poutre dans l’œil ».
Aussi, Saïgon n’est peut-être pas le spectacle le plus plombant de cette 71ème édition, mais il est vraisemblablement dans le TOP 5 des flops de l’été.
Et c’est dommage, et l’énervement qui nous a gagné pendant la représentation, qui nous a conduit à jeter l’éponge, n’est pas réjouissant, car il y avait un truc, sans doute, à explorer. Ne serait-ce que cette nécessité qu’il y a à ré-écrire une histoire coloniale écrite par les vainqueurs. Là, on pouvait attendre Caroline Guiela Nguyen au tournant de l’Histoire. Mais la metteure en scène a préféré un récit biographique, voire autobiographique. Un focus sur la famille et les parents et les amis… Bref un album de famille avec son lot d’anecdotes sans relief, sinon ceux que l’on peut imaginer : la maladie, le mariage, l’arrivée en France, etc.
Et de se demander parfois si ce monde de voyeur élevé par les écrans plasma et autres avatars de la TV peut se satisfaire de ça aussi au théâtre ?
S’inquiéter de la même manière de voir la création théâtrale à ce point dans l’ignorance, au point de faire de son EGO le seul objet d’étude.
Il y a quelques semaines Gatti cassait sa pipe. Il laissait « V comme Vietnam » produit en 1967 à la demande du Collectif intersyndical universitaire d’action pour la paix au Vietnam qui « entendait ainsi souligner le rôle du syndicalisme universitaire au carrefour de la culture et de l’action militante et, en organisant la représentation de l’œuvre de Gatti, manifester pour le droit du peuple vietnamien à vivre libre et indépendant ».
Ça serait bien de temps en temps qu’au théâtre, ceux qui en font s’intéresse à autre chose que leur nombril… Oui, ça serait bien d’avoir de la mémoire puisque le théâtre c’est aussi ça.


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