Cogne
Malte Schwind - 12 juillet 2017

Die Kabale der Scheinheiligen. Das Leben des Herrn de Molière, dernière pièce de Frank Castorf à la Volksbühne, est présenté du 8 au 13 juillet au Festival d’Avignon. Un théâtre qui cogne.


Je laisserai l’analyse sémiologique, dramaturgique et autres ique aux professeurs et experts de l’art théâtral. Je laisserai le fait de juger si Castorf a vieilli aux vieux et vieilles qui ont déjà tant vu. Je laisserai la question de l’accessibilité de l’œuvre à celles et ceux dont c’est le métier de juger l’accessibilité d’un œuvre. Je laisserai la lecture aux camarades de l’insensé (v.ici, d’autres vont suivre). Je dirais qu’il faudrait d’abord « jouer », qu’il s’agisse « de la banane sur laquelle on glisse, et la tête qui se fracasse sur le trottoir ». On est du moins en droit de dire que c’est jusqu’ici le seul spectacle du festival qui n’avance pas timidement vers une bancale reproduction des idées dramaturgiques préexistantes, reproduction si adorée de celles et ceux qui préfèrent lire et comprendre et pouvoir dire qu’ils ont compris et discuter vivement avec les autres de leurs compréhensions réciproques et se glorifier dans leur compréhension que les autres n’ont pas compris et qui les rend meilleurs et qui le rend plus intelligents que n’importe qui d’autres, compréhension intelligente et éclairée, vif et tout à fait perspicace qui les élève et qui leur permet de dire : je suis ; reproduction qui semble faire si souvent l’affaire des idolâtres d’un ordre et de sa stabilité et de son autorité. Et de rajouter Castorf qui nous fait entendre Meyerhold qui écrit sur son chevet de mort, torturé : « À force de faire la chasse au formalisme, vous avez tuer l’art. » Si vous tenez à votre respectabilité générale, avant donc de dire : « Je n’ai rien compris », il vaut encore mieux dire aujourd’hui : « Il y avait des choses à comprendre, mais la lisibilité était difficile. » Si vous tenez à votre respectabilité générale, il vaut encore mieux s’accrocher bravement aux surtitrages pour pouvoir détailler, en sortant, quelques idées, références, pensées, faits historiques, liens dramaturgiques, etc. Si vous tenez à votre respectabilité générale, il vaut mieux parler, savoir et parler, que de pleurer. Par exemple au changement du décors, où une vingtaine de techniciens poussent, tournent, triment, tirent, marchent, frappent, retournent, orientent, roulent, démarrent, s’arrêtent, reculent, avancent, accrochent, décrochent afin que la calèche de 10 mètres de haut avec ses goupilles et ses plateaux, ses câbles et ses guindes se meut lentement du point A au point B accompagné d’une musique baroque, où l’aventure humaine devient semblable à celle des fourmis, mais qui lui rend toute sa beauté si cela veut encore dire quelque chose. Où la conquête de l’inutile comme dirait l’autre est la seule conquête qui vaille. C’est que Castorf, pour moi comme pour celle et ceux qui ne l’ont jamais vu auparavant, fait une sorte de déclaration d’amour pour le théâtre, pour son théâtre aussi peut-être, mais je laisserai aux juges des cabotins de juger le cabotinage. Une sorte de déclaration pour la peau de banane et la tête, pour ce qu’on pourrait appeler le corps, sa fragilité et la puissance de cette fragilité, et son impuissance. Plus qu’une déclaration – ce n’est pas une déclaration du tout - c’est une démonstration. C’est une démonstration de ce que peut un corps. Ce que peut un corps à côté et face à l’écran, face aux écrans et leurs images. Et c’est pas simple, c’est pas facile. C’est qu’un corps sue, et sa voix est un muscle, et courir 50 mètres avant de pouvoir commencer le dialogue du fait que les loges soient à 50 mètres du public est un long chemin à parcourir. Et plus que ce que peut un corps, c’est un questionnement sur ce que peut le théâtre avec ses papiers peints et ses rideaux, ses calèches qui ici roulent, fonctionnement pour de vrai comme dit le camarade, même si c’est pour de faux. Et ce n’est pas un questionnement, mais c’est une affirmation que cette théâtralité ou que le fait même de venir dire un texte que quelqu’un d’autre a écrit en faisant semblant que quelqu’un d’autre le dit, que ces mots dans un espace faux, peints, adressés à un public, peuvent encore quelque chose. Les moments deviennent rares et quand par un heureux hasard Balibar ou Scheer ou n’importe quel autre comédien ou comédienne dont aucuns n’a besoin de prouver sa virtuosité et dont chacun et chacune peut se moquer de la virtuosité, la détruire, la mener par le bout du nez, car il s’agit d’autre chose ici que de bien faire, quand par un heureux hasard, dis-je, l’un ou l’une de ces bêtes sortent de l’écran et arrivent devant nous et que les corps s’affaissent ou se roulent dans le foin ou font semblant de se taper comme les grands guignols et que Phèdre se lamente alors qu’Hypolite boit du cuba libre, eh bien, on peut encore se dire que le théâtre existe pour quelque chose. Il nous rappelle quelque part qu’il y ait une vie au-delà et en deçà des images, que cette vie est certainement insuffisante, que même à hurler à ne plus en pouvoir, d’être débout sur cette terre avec deux pieds et deux jambes et une ventre et le reste et tout ce que vous savez et de se mettre débout autrement pour être sur ces deux jambes autrement, cela n’est pas suffisant. Mais cela prouve que la délivrance ne peut pas être dans l’écran. Pas seulement. Le plateau est vide devant nous, les actrices et acteurs jouent au fond à 50 mètres devant une caméra sans se soucier de notre présence physiques sans plus que nous nous soucions de leur présence physique puisque nous regardons bêtement l’écran à la place de regarder les corps lointains et petits qui produisent cet image sur l’écran, on est si éloignés, si étrangers parce que cet intermédiaire s’est posé entre nous. Intermédiaire d’une virtuosité, d’une maîtrise technique hallucinante. Des champs et contre-champs, des travellings, des panoramiques, des cadrages en directe d’une précisions étonnante. Il est clair que le gros plan manque au théâtre. Il est clair que cet intermédiaire nous peut faire croire des choses où le théâtre nous ferait rire de le tenter. Ce n’est pas ici le théâtre contre le reste du monde qui en ferait un lieu reclus, sacré, qui serait le porteur d’une promesse de bonheur - l’idée même que certains peuvent le croire fait rire si elle ne fait pas pleurer – mais un théâtre ancré dans les forces terrestres. Un théâtre qui cogne. Et à repenser à Artaud. Artaud qui a l’honneur que la rue d’une zone commerciale dans le banlieue avignonnaise soit nommée d’après lui, rue complètement bouchée qui nous menait au Parc des Expositions. Artaud, donc, qui écrivait :


« Cogne et foutre,
dans l’infernal brasier où plus jamais la question de la parole ne se pose ni de l’idée.
Cogne à mort et foutre la gueule, foutre sur la gueule, est la dernière langue, la dernière musique
que je connais,
et je vous jure qu’il en sort des corps
et que ce sont des CORPS animés. »

Quelque part, au milieu de ce bordel, se dresse une déchirure qui ne nous laisse pas indemne. Elle nous pousse à faire quelque chose. Elle nous pousse à faire n’importe quoi plutôt que rien du tout. Quelque chose pour que la vie a la chance de devenir, peut-être, un peu plus « supportable ».


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