Scena madre* scène de qui, de quoi…
Yannick Butel - 8 juillet 2017

D’inattendus en insolites, c’est l’esprit d’escalier qui structure Scena Madre de la chorégraphe Ambra Senatore du CCN de Nantes. Au Gymnase du Lycée Mistral, le temps de 60 minutes, il est ainsi donné à voir une pièce chorégraphique qui semble n’obéir qu’aux lois de la série et de la cascade où la reprise, le développement, l’échec, la tentative… sont autant de figures qui prennent corps géométriquement et rythmiquement.


Flux, reflux

Carré de lumière encadré par des rideaux noirs. Apparition et disparition des interprètes. Présences furtives ou plus « appuyées » soumises à quelques urgences de « dégager » provisoirement l’espace. Solo, duo, mouvement de groupe… paroles anonnées et gestes écourtés ou embarrassés, aboutis ou échoués. Gestes dupliqués, reproduits-répétés, déplacés et glissés, sans autre signification que d’être « geste » jusqu’au moment où un semblant d’histoire prend forme et se déforme à nouveau, dans l’instant…Pratique du retrait du sens, de la mutilation du signifié, de l’amputation du signe… Ici une réplique de polar (peut-être), ici une séquence de western (peut-être) et un geste qui la valide, ici un zoom « nouvelle vague » (Tsunami cinématographique qui problématisa enfin la narration, histoire d’en finir avec la continuité des histoires), ici et là, des morceaux de pub (peut-être), des flashs ou de souvenirs qu’on prêterait à l’enfance (peut-être), à l’imaginaire qui auréole l’enfance. Ici et là, donc, des bouts d’images qui font écran plus qu’ils ne livrent passage à « quelque chose ». Manière de faire de l’image un but en soi sans lui assigner une destination. Manière d’inscrire l’image et ce qu’elle charrie ou pas, avant toute chose, dans un hors-piste, hors champs, fausse piste… soit autant d’invitation plastique à pister ces énigmes, à les pister en espérant y dépister (trouver) quelque chose qui nous regarderait.

En définitive, Scena Madre * se ressent comme un anti-manuel de Didi Huberman où la triste question « comment regardons-nous ? » serait périmée, avariée, obsolète… Et où Ambra Senatore reviendrait à la seule question fondamentale qui vaille quand on entend parler d’œuvre d’art. Comprenons quand on prend la parole sur une œuvre d’art.

Et la question n’est autre que « En quoi ça nous regarde ? »

En quoi ça nous regarde ?

Comme une manière de rappeler « de quoi je me mêle ? ». Ou, et ça serait une autre façon de penser cet énoncé, « comment ça nous concerne ? », « pourquoi ça nous concerne ? », voire « est-ce qu’on est concerné non par ce qu’on regarde, mais plutôt par ce qui s’impose à la vue ? ».

Scena Madre* est ainsi de ce côté qui porte le nom de vue. La vue, soit une manière de subir ou de croiser ce qui passe, ce qui se passe. Scena Madre * sollicite donc la vue. C’est-à-dire juste ce qui se détache, ce qui se distingue, ce qui apparaît… sans autre souci. Moins le regard, le fait de poser le regard (mode coercitif de la faculté rétinienne) que la vue : simplement voir. Et donc s’assurer que l’un des sens est bien opératoire. Alors voilà, « On a vu Scena Madre * ». Et si d’aucuns s’essaient à regarder, Scena Madre* était peut-être plus justement ce qui se laisse voir. Heureux de pouvoir enfin éprouver cette alternative au regard qui raisonne, on a vu des danseurs qui se jouent d’humour, d’ironie, de cocasserie… Il donnait à voir ça, une danse qui, pour autant qu’elle pouvait être cérébrale, n’en finissait pas de se laisser voir. Laisser voir ses traits de construction comme s’il s’agissait de mettre en avant, avant toute chose, un processus. Et devant ce processus, alors il faut bien dire que Scena Madre * ne revendiquait rien d’autre que l’écart, le détournement, le rythme parodique…

Quelque chose qui, comme le laisse entendre la parodie (para : à côté, odé : chant) était une sorte de dansé à côté. Et c’est dans cet à côté que la rencontre peut-être pouvait avoir lieu. Non plus une rencontre à la croisée de la laquelle il y aurait le sens, la signification. Non plus une rencontre où se jouerait la valeur d’usage et d’échange de ce qui était présenté. Mais, et de manière inattendue, une rencontre tournée vers une « petite expérience » construite sur quelques « phrases » simples et drôles. Une rencontre avec ce qu’il y a de vivant dans le geste chorégraphique. Juste ça… une succession de choses vivantes.


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