Antigone : rituel universel
Antonin Ménard - 8 juillet 2017

Le Festival d’Avignon 2017 ouvre sa 71ème édition par Antigone de Sophocle mis en scène par Satoshi Miyagi. Ce metteur en scène Japonais est le directeur du Shizuoka Performing Act Center près du mont Fuji. Il construit ses spectacles à partir de textes du répertoire en empruntant aux traditions théâtrales et rituelles japonaises et asiatiques. Il fait référence aux arts martiaux, à la méditation et à la gymnastique orientale. Il a développé depuis des années son travail à partir de la séparation du jeu et de la voix. Dans Antigone, chaque personnage est construit à partir de deux acteurs : celui de la voix et celui du corps. Une séparation qui crée une distance et un accompagnement narratif.


Lorsque nous entrons dans la Cour du palais des papes, après avoir montré patte blanche aux services d’ordres : ouvertures des sacs, palpations, détecteurs de métaux, nous sommes face à un rituel. Dans un bassin qui recouvre toute la scène, jonchés ça et là d’imposants rochers les actrices et acteurs, bougies à la main voguent sur scène lentement. Une marche silencieuse qui navigue entre la cérémonie et un rituel de concentration. Les bougies sont dans des verres en cristal que les interprètes font résonner. Chaque son long des vibrations du cristal entre en écho avec les autres et nous indique un rituel lié au passage de la vie à la mort. Satoshi Miyagi et son scénographe Junpei Kiz ont plongé les acteurs dans un bassin d’eau qui recouvre tout le plateau de la Cour d’Honneur. Cette eau c’est l’achéron, fleuve qui coule au royaume d’Hadès, dieu des enfers, les croyances japonaises évoquent le fleuve Sanzu, c’est celui que les morts doivent traverser pendant sept jours avant d’arriver.

Antigone, le mythe de Sophocle commence par la mort : la mort des fils d’Œdipe et de Jocaste, Etéocle et Polynice. Les frères, nés d’un inceste, qui chacun fut tué par l’autre. Les rivaux unis dans la malédiction de leur famille qui chacun tua l’autre. Deux fratricides pour l’exercice du pouvoir qu’ils n’ont pu se partager. Quand Etéocle dirigeait Thèbes, il envoya son frère en exil qui revint avec des alliés pour conquérir le trône de Thèbes. C’est d’ailleurs par un résumé expédié en cinq minutes que les actrices et acteurs japonais nous proposent en préambule. Ce résumé en français et dans un jeu très démonstratif nous raconte l’histoire d’Antigone. Une entrée en matière qui rompt avec le rituel jusque là proposé engageant du même coup acteurs et spectateurs dans le voyage du spectacle. Au fond de la cour, le long du mur d’enceinte, des instruments de musiques sont alignés. Il y a une dizaine de xylophones et de percussions amplifiés. Ce sont ces mêmes instruments qui rythmeront la narration de cette tragédie. Ils servent à accentuer la dynamique des conflits qui se jouent. Celui initial entre Ismène et Antigone (les sœurs des disparus et les filles de Jocaste et d’Œdipe) mais qui révèle la confrontation plus profonde entre Antigone et Créon (frère de Jocaste). À la mort des deux frères, Créon trône sur Thèbes et décrète des funérailles dans la plus pure tradition pour Etéocle. Mais il refuse à quiconque d’honorer la mort de Polynice. Il impose que son corps sera livré aux chiens errants et aux vautours. Antigone refuse et veut enterrer son frère, elle demande à Ismène de l’aider. Cette dernière refuse parce que c’est contraire à la loi proclamée. La mise en scène de Satoshi Miyagi s’organise sur la multiplicité. La voix et le corps des personnages sont séparés mais les corps des personnages sont multipliés grâce d’une part au reflet dans l’eau mais d’autre part avec l’utilisation du mur d’enceinte de la Cour d’Honneur comme d’un support des ombres. Les ombres des personnages qui sur le mur deviennent géantes. Ces ombres donne à voir les personnages mais ils sont déformés. Le corps qui produit l’ombre n’emet pas le même impact que l’ombre elle même. L’ombre peut paraître monstrueuse quand le l’acteur donne à voir une pitié ou une douleur. Pour un personnage, nous avons quatre visions distinctes. Une multiplicité qui tente de rendre la complexité d’un sujet, d’une psyché. Car dans Antigone, la part des dieux dans le malheur des protagonistes est réduite et ce sont leurs choix qui les entrainent dans la tragédie. La mise en scène ajoute de la multiplicité quand pour certain personnage comme Ismène ou Créon, la voix est démultipliée. Un chœur accompagne l’acteur (voix) ce qui donne à la parole du personnage un écho de la pensée de la cité. La musique donne une dimension supplémentaire en accompagnant les personnages. Les personnages exploités par ces prismes de reflets, d’ombres, de voix, d’échos et de musique deviennent complexes. C’est un puzzle que nous devons recomposer avec ce que nous sommes qui nous donne à entendre une vérité de chacun. Nous comprenons ce qui mène Antigone à vouloir enterrer son frère, mais a t’elle raison d’évoquer les dieux pour le faire ?
Tout au long du spectacle, l’eau qui couvre la scène est trouble, troublée par les interprètes qui se meuvent dedans. Mais lorsque Hémon (fils de Créon et fiancée d’Antigone) entre en conflit avec son père, c’est le seul moment où l’eau est stable. Or l’étymologie d’Antigone pour certains s’apparente à « s’oppose aux pères ». L’opposition entre le père et son fils est dans la mise en scène de Satoshi Miyagi la scène la plus limpide. Une opposition qui renvoie une opposition du même. Dans le texte de Sophocle le parrallélisme entre les répliques de Créon et son fils révèlent en même temps l’opposition que la proximité de penser. CRÉON : « On dirait qu’il prend le parti de cette femme. » HÉMON : « Si tu es une femme, c’est pour toi que je m’inquiète. ». Dans cette mise en scène, il y a cette nécessité de s’opposer, de dire et d’affirmer son opposition. Ces conflits accentués par la présence presque continue de la musique faite à partir de percussions. Cette musique qui fait penser aux concerts de tambours japonais (Taiko) qui avec une synchronisation exemplaire qui allie la danse, l’art martial et la méditation. Il y a pour Antigone la nécessité de dire ce qu’elle pense et même d’être en percussion contre Créon, contre ce que le pouvoir à engendrer de malédictions pour les siens.

Dans une solennité et un soin apporté à l’image et à la musique, cette création nous replonge dans ce mythe grec en lui donnant une esthétique orientale. Nous voyions cette histoire projetée dans une temporalité et une esthétique inhabituelle. Mais cette esthétique reprends en même temps des formes très codifiées comme le wayang kulit (théâtre d’ombre indonésien) ou le nô japonais. L’universalité de ce mythe apparaît. Pendant deux heures la Cour d’honneur disparaît au profit de ce qui y est raconté. Les 2000 spectateurs dans une concentration et un silence ont suivi Antigone et sont entrés dans l’énergie de la proposition artistique. Satoshi Miyagi et son équipe font entendre Antigone et sa voix. Celle qui refuse de n’être pas humaine. Celle qui a chevillé au corps la nécessité pour l’humanité de rendre hommage aux morts.


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