Antigone à l’ombre du Mont Fuji
Yannick Butel - 7 juillet 2017

Du poème de Sophocle Antigone, Satoshi Miyagi fait un coffret sonore et visuel plastiquement, scénographiquement, choralement, presque parfait. « Beau », trop beau et élégant si ces adjectifs servent encore à désigner ce qui se donne au regard sans susciter d’autres dépaysements plus critiques.


D’Antigones…

« A propos d’Antigone tout est dit et l’on vient trop tard. Aussi ne me risquerai-je pas à une interprétation d’ensemble de la tragédie : il m’importe de ne pas rouvrir les débats, illustres autant que balisés, qui, depuis Hegel et Hölderlin au moins, se sont consacrés à cerner l’enjeu de pensée à l’œuvre dans le conflit d’Antigone et de Créon… » écrit Nicole Loraux dans La Main d’Antigone. Avant de conclure, après avoir longuement commenté un fait de langue qui a à voir avec le droit, avec la diké et la récurrence du Soi et du Même, « Antigone ou ce qu’il advient lorsque le pathos du même se mue en pathologie : c’est cette histoire que, dans la traversée des figures du auto-, la tragédie raconte, entre grammaire et droit, faisant jouer l’un sur l’autre et jouant des deux ».
Du destin tragique d’Antigone rejeton incestueux de Jocaste et Œdipe ; du fratricide entre Etéocle et Polynice (ses frères) ; de l’ascendance d’Antigone sur Ismène (sa sœur) ; de la parole avertie de Tirésias ; de l’arbitrage de Créon qui refuse la sépulture à Polynice et se tient sur « le tranchant du sort » ; du suicide d’Antigone et d’Hémon fils de Créon contestant la parole de son père-roi qui, par son autorité, installe le chaos entre le monde des vivants et des morts en retenant Polynice mort parmi les vivants ; de la réclusion d’Antigone condamnée à être enfermée alors que Créon avait émis, devant le peuple, une loi tenant à une sentence de mort pour celui qui contrarierait ses ordres… gageons que les lecteurs contemporains auront un avis de lecteur/spectateur sur cette fable écrite par Sophocle.

Mais, assurément sensible au motif de cette tragédie, où est mis en débat, repris par le jeu dialectique, le clivage entre un geste humain singulier et la loi qui vaut pour la communauté, le lecteur/spectateur sera interpellé par ce seul aspect oubliant les différentes strates de ce tragique destin. D’un coup, alors, c’est la complexité du poème dramatique de Sophocle qui sera appauvri, réduite à vrai dire à la contemplation et l’écoute d’un choix intenable, impossible (en cela tragique) entre, d’une part la langue juridique et politique, et d’autre part la langue quotidienne de ceux qui ne défendent que leur idée. Soit la mise en place d’un théâtre où le Soi s’affronte au Nous. Comment échapper à cela, à la fascination de la fable, de l’intrigue ? Comment se défaire de ces héros du Vème siècle grec. Héros qui, à la différence de l’épopée, ne sont plus des modèles, mais seulement devenus des problèmes.
Comment ignorer qu’Antigone quête la mort, agit en connaissance de cause, cherche les « emmerdes » dirait-on aujourd’hui : « Créon : Connaissais-tu la défense que j’avais fait proclamer ? Antigone : Oui, je la connaissais : pouvais-je l’ignorer ? Elle était des plus claires. ».

Répliques qui passeraient presque inaperçues, si elle ne soulevait en définitive l’un des enjeux majeurs que soulignera Jacques Lacan.

Ah, relire Lacan, peut-être, notamment l’entendre parler d’Antigone, lors de son séminaire de l’année 1959-1960, dont il fait le modèle de la « vérité du désir », du « désir pur » comme « pur désir de mort ». Avant d’ajouter que « La seule chose dont on puisse être coupable, au moins dans la perspective analytique, c’est d’avoir cédé sur son désir. ». Au point qu’il souligne que le destin d’Antigone est de représenter le « point absolu » du désir comme but idéal de « ne céder sur rien ».

A moins, comme Julia Kristeva le fait dans Antigone, la limite et l’horizon (texte d’août 2008, publié dans L’infini, n°115, en 2011), de revenir à la naïveté d’une question « Qui êtes-vous, Antigone ? Un enfant (pais, néais), une fille (korê), un rejeton (gennêmo) d’Œdipe, une fiancé (nymphê), une vierge (parthenos), ainsi nommée seulement à l’état de cadavre désiré par Hémon, votre cousin, le fils de votre ennemi Créon ? »… Et de poursuivre (pardonnez-vous de couper) : « la magistrale solitude d’Antigone atteint un sommet lorsque son auto-analyse de la cohabitation avec la pulsion de mort se revendique rebelle, non seulement à l’esprit politique (de Créon), mais aussi à celui des dieux eux-mêmes. Lacan avait raison : ce n’est pas à Créon qu’Antigone ne reconnaît pas le droit de se reconnaître dans Zeus ; c’est elle-même qui se désolidarise et de Zeus (« Car nullement Zeus était celui qui a proclamé ces choses à moi », v. 450), et de la Dikè des dieux. Sa déliaison ne relève pas de leurs « lois » puisque celles-ci « ne sont pas des lois écrites », mais une sorte de trace sans représentation qu’un humain ne puisse transgresser. Moins ou plus que la dikè des dieux, il s’agirait seulement d’un horizon (oros) qu’Antigone s’autorise à viser jusqu’à se l’approprier dans le rayonnement de son identité souveraine. […]

Lisons ainsi son débat avec Créon sur la Dikè : seule dans l’aperception de cette onde porteuse de la pulsion de vie qu’est la pulsion de mort, Antigone se tient dans cette doublure aveuglante, illisible, des lois que seraient les lois non-écrites des dieux : là où ça ne prescrit ni n’interdit, mais ça se sent, ça s’éprouve, ça se vit et ça se meurt. A la limite de la folie, peut s’ouvrir l’horizon de la souveraineté psychique.

Et d’ajouter que l’on pourrait ainsi multiplier les plis de la lecture d’Antigone, mais, et parce que le tête à tête que nous avons avec ce texte nous impose de le souligner, il nous faut juste dire, simplement, qu’Antigone n’est peut-être rien moins que l’un des poèmes de Sophocle où à nouveau est mis en œuvre (thématisé donc) un dialogue.
C’est-à-dire, et précisons-le, que le discours qu’oppose Antigone à Créon, est un discours simplement humain, délié de toutes forces extérieures et étrangères. Soit une parole d’Homme ou, disons, une parole qui ne tiendrait qu’à l’Homme, quand Créon, lui, est le dépositaire d’une parole fragilisée qui l’excède, qu’il s’agisse du discours rapporté des dieux ou du discours politique lequel réfléchit, même imparfaitement, l’ordre divin.

En cela, et c’est l’un des intérêts d’Antigone, la désobéissance d’Antigone est d’abord et avant toute chose, la condition nécessaire pour faire exister un dialogue. Antigone parlant, c’est le dialogue qui apparaît, qui est exposé. C’est la parole de l’Homme qui parle par lui-même qui trouve à se manifester à un moment de l’histoire grecque où, justement, à la marge du discours politique, de la logique, de l’éthique… le discours épidictique (parler par soi-même) risque de perdre en audibilité, en présence, en existence. Soit, en définitive, une pièce qui rappelle et problématise le rapport que l’individu entretient à la communauté, le rapport que la parole singulière entretient à la parole partagée de la communauté. Une pièce qui pose, in fine, la seule question qui demeure d’actualité : y a-t-il une place pour le dialogue dans l’espace politisé qui s’incarne comme la parole de tous et de toutes ?

A la question de Kristeva « qui êtes-vous Antigone ? », peut-être est-il alors possible d’esquisser une réponse où l’on pourrait dire : « je suis la voix des sans voix, la voix des délaissés, la voix des gens de peu… je suis la voix qui veut faire entendre ce que je suis dans le grand discours du Nous qui mutile de toutes les singularités ». Ou quand Antigone, enfin, rappellerait que la représentativité du politique n’induit pas la présence de l’être singulier.

Antigone au soleil levant de Satoshi Miyagi

De l’Antigone de Satoshi Miyagi, des 29 interprètes qui peuplent le plateau de la cour d’Honneur du Palais des Papes, de l’étendue d’eau qui masque ce même plateau et sur lequel prend place un ensemble de percussions qui donnent leur rythme aux protagonistes du poème de Sophocle … des images ciselées par la lumière, du geste chorégraphique ralenti, processionnel, énigmatique, du monde nippon impérieusement spectral où les étoffes légères et blanches viennent à la rencontre du regard, des rochers disposés sur la scène qui pourraient représenter Bouddha et ses disciples, de l’ésotérisme qui vient à naître des paroles scandées, des chants psalmodiés, des ombres qui se détachent sur les murs de l’enceinte de la cour… de ce monde iconographique traditionnel et sonore, tourné vers une modernité délicate, le spectateur saisit qu’il était invité à parcourir des mondes intérieurs qui affleurent dans les formes exposées.

D’Antigone, Satoshi Miyagi entreprend de raconter l’histoire ou la fable, tout en réduisant ou coupant dans le texte de Sophocle. Privilégiant de mettre en avant, peut-être, le suicide d’Antigone et d’Hémon ; faisant entendre dans de longues séquences parlées le duel spirituel qui oppose les premiers à Créon. Faire entendre, dis-je, autant que faire voir un monde d’ombres, de presque marionnettes surexposées. Faire entendre moins une plainte, qu’une révolte sans issue et par-là, concevant la scène comme le lieu de celle-ci en jouant sur les rythmes qui alternent et en rendent les soubresauts. Antigone, dès lors, s’apparente à une pièce chorégraphique et chantée où le dérèglement passe par l’eau qui se trouble, le déséquilibre des chœurs et autres formes chorales qui accompagnent les protagonistes. Antigone, Créon, Hémon… se trouvent ainsi multipliés, polymorphiques… au point que parfois le lieu de l’énonciation disparaît pour ne faire entendre que la voix ou les voix qui reprennent à l’unisson les paroles. C’est là, vraisemblablement, la marque de Satoshi Miyagi que de dissoudre les « caractères » et ainsi d’augmenter la force de percussion de la parole qui vient d’ailleurs, du collectif et non de la seule « bouche qui touche » pour reprendre l’expression à Nancy et Lacoue-Labarthe.

Et tout cela, en sus de la scène d’ouverture qui est un résumé d’Antigone en français donné par des interprètes mi clown, mi pantomime qui sert de captatio benevolae… ou d’une figure de vierge presque immobile posée sur un rocher tout le long du spectacle… donne à voir un travail esthétisé, parfaitement et plastiquement exposé.
Reste, en définitive, l’enjeu de tout cela… Et peut-être le regret que Miyagi ne livre pas une lecture dramaturgique d’Antigone où l’on distinguerait ce que ce mythe lui raconte en propre, au-delà de la belle image qu’il fabrique et livre. Regret donc qu’il n’ait pas été plus loin dans le rapport anthropophagique (au sens d’Andrade) qu’il décrit dans le programme afin que le syncrétisme qu’il revendique ne soit de fait plus visible encore, plus païen mêlant art de l’acteur, croyances et mouvements spirituels…

Anthropophagie qui conduirait à une mise en scène s’écartant de l’esthétique nipponne trop reconnaissable.

Au final, la cour aura observé ce travail précieux et aura en mémoire les petites lanternes éclairées qui glissent sur l’eau à la fin d’Antigone. Lumières de deuil qui s’associaient au son du chant de cristal des verres qui étaient dès le début audibles et qui referment la marche d’Antigone. Effet luciole, en quelque sorte, où Antigone apparaissante c’est aussi son anagramme qui la menace et surgit ( soit "négation" comme le rappellent les camarades de l’insensé).


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