Matière à silence : rêve et folie
Jérémie Majorel - 4 mai 2017

« Si par ailleurs, de l’autre côté, on arrivait à déranger quelque chose dans le libéralisme triomphant et pourtant en crise, dans le matérialisme omniprésent du capitalisme, qui est, en soi, un crime contre l’humanité aussi grave que ceux qu’on a connus et dénoncés à l’Est, peut-être ce serait un gain pour l’humanité. Mais ce n’est certainement pas en faisant un théâtre directement politique qu’on y arrivera. » [1]


Régy était revenu récemment deux fois auprès du romancier norvégien Tarjei Vesaas. Dans Brume de Dieu (2010, TNB), il avait choisi un extrait des Oiseaux dans lequel un idiot du village, Mattis (Laurent Cazanave), sombre avec son frêle esquif dans un lac. Dans La Barque le soir (2012, Ateliers Berthier), il avait pris un chapitre ‒ « Voguer parmi les miroirs » ‒ du livre éponyme de Vesaas : un homme (Yann Boudaud) tombe du haut d’une falaise dans une rivière bouillonnante. [2]
Dans les deux cas, le personnage est sauvé in extremis de la noyade : Mattis aboutit sur les rivages d’une île, comme par miracle ; un promeneur sort le noyé en puissance hors de l’eau, alerté par les aboiements de son chien.
Entre-temps, le spectateur était plongé dans le flux de conscience ou d’inconscience du personnage qui perd pied, dans un bain amniotique et vénéneux d’images et de sensations qui se détachent progressivement, comme une mue, du sujet vacillant dont elles proviennent. Un fil narratif, ténu comme la vie, était maintenu. Mais ni Cazanave ni Boudaud n’interprétait le personnage ou ne mimait une action. Ils étaient aussi bien les narrateurs de leur propre mésaventure, à la fois au dedans et au dehors du personnage, en un dédoublement qui est le mourir même.
La salvation restait ambiguë : revenaient-ils à la vie ou passaient-ils à leur manière, si peu mythique tout en rappelant les enfers antiques, de l’autre côté du létal ou du Léthé d’où l’on ne revient pas ?

Autre retour : en 1985, Régy avait mis en scène Intérieur de Maeterlinck au Théâtre Gérard Philippe ; presque trente après, il aura rejoué cette même pièce avec des acteurs japonais, proposant de tracer à « l’encre de la mélancolie » (Jean Starobinski) une épure sur le sable vouée à effacer les vestiges de leurs pas. [3]

Le dernier spectacle de Régy, Rêve et Folie, se tourne vers un poème en prose éponyme de l’allemand Georg Trakl. C’est sans doute le plus sombre en regard de ses trois dernières mises en scène. Plus de sauvetage, de salvation ou de salut, fût-ce in extremis ou teintés d’ambiguïté mortifère. Pas d’autre transcendance que les mots de Trakl – autrement dit aucune. Trakl est le poète qui n’a fait aucun compromis avec la mort, qui a déchristianisé la mort, au commencement de la Grande Boucherie de 14-18. Plus d’agonie démesurément dilatée ici ; pas non plus d’enfant gisant qui tarde à faire reconnaître son absence.

Nous sommes plongés directement dans la dernière vision d’un mourant qui se cadavérise irrémédiablement. Le fil narratif, auquel se raccrocher comme à la vie, est effiloché. Régy radicalise l’éclatement des images et des sonorités qui travaille déjà le poème de Trakl comme un obus troue le sol en une explosion irréelle. Boudaud se tient immobile dans une nuit épaisse mais striée d’une luminescence spectrale, sous ce qui semble être l’arche d’un tunnel mais qui est tout aussi bien une caverne vocale. Des mois après, dans l’après coup, hantise de ce genre d’évocations, désarrimées, flottantes, insistantes : « taches vertes de la décomposition sur leurs belles mains ». [4] Reste surtout en mémoire la diction de Boudaud, sensible au corps des mots par l’allitération en r notamment : « front pourpre », « fleurs pourpres », « vent pourpre », « masques pourpres », « nuage pourpre »... Où le rouge vif du théâtre se confond avec un massacre aux dimensions apocalyptiques. Un immense linceul empourpré recouvre alors l’Europe. Boudaud semble malaxer dans sa bouche chaque r. Le râle contamine la parole articulée et s’immisce dans la jointure des mots pour en disséminer images et syllabes. Le choix du poème cauchemardesque de Trakl après les spectacles plus « optimistes » inspirés de Vesaas n’est pas anodin : la Méditerranée est devenue entre-temps un charnier de noyés sans miracles ; la Bataille de Grodek (novembre 1914), aux marges de laquelle le pharmacien-soldat Trakl succombe à une overdose de cocaïne, fait place dans l’horrible aux pilonnages chimiques de la Syrie.

Pourtant, Boudaud garde d’un bout à l’autre du spectacle, jusque dans les vanités les plus macabres et les sonorités les plus déchirantes, un sourire béat. C’est bien l’adjectif qui convient si l’on se souvient de son double sens : sourire de l’idiot et sourire de la béatitude. Nulle contradiction : c’est par l’idiotie, l’unicité irréductible, qu’une extase mystique, à l’état sauvage, peut se frayer un passage. L’idiome poétique de Trakl, si hermétique et pénétrant, en est l’obole éperdue sur le passage du Styx. Un instant il aura donné forme au chaos historique et intime ‒ sans le rédimer.

Je ne dirai rien de la relation incestueuse de Trakl avec sa sœur, de la nécessité absolue de cette relation dans son écriture, où chaque poème était envoyé dans une lettre à elle seule adressée. D’autres l’ont magnifiquement dit, non sans ramener Trakl et Grete dans le giron chrétien où ils ont grandi et qu’ils avaient tenté de dissoudre. [5]
Je ne dirai rien de la teneur philosophique de chaque poème de Trakl. D’autres l’ont dit tout aussi magnifiquement, non sans arraisonner les poèmes dans une ontologie de « la parole », les images et les sensations n’étant que de passage, inessentielles, alors que ce sont elles le passage, « l’acheminement ». [6]

Laissons le dernier mot à Régy : « Laconique et intense, Trakl utilise la force de rapprochements inconciliables. / Soucieux des rythmes et des sons, attentif au silence, il ouvre en nous des espaces intérieurs : on entre dans un mode de perception au-delà de la pure intelligibilité. » (Régy, programme du Festival d’Automne) Ou quand un irréconciliable rencontre un autre irréconciliable ‒ jusqu’au bout. [7]


[1Claude Régy, L’Ordre des morts, Les Solitaires Intempestifs, 1999, p. 15

[2Voir « La barque le soir... ombres marines » posté par Yannick Butel sur L’Insensé le 30 octobre 2013.

[3Voir « Intérieur... une Encre » posté par Yannick Butel sur L’Insensé le 18 juillet 2014.

[4Voir l’édition que Régy a utilisée : Georg Trakl, Œuvres complètes [1939], traduit de l’allemand par Marc Petit et Jean-Claude Schneider, Gallimard, 1972, p. 140-144. Il s’est longuement entretenu avec Marc Petit. Au temps de Comme un chant de David (2005), c’était avec Meschonnic. Seul un travail approfondi avec les traducteurs pouvait l’amener à étreindre la « matière silencieuse qui est bien plus vaste que les mots », formule de Sarraute qu’il cite dans le programme de Rêve et Folie.

[5Voir Claude Louis-Combet, Blesse, ronce noire, 3e édition, José Corti, coll. « Les Massicotés », 2004. Louis-Combet évoque « les poèmes de rêve et de folie qu[e Trakl] écrivait pour sa sœur et dont il lui envoyait, de loin en loin, pour la frapper au centre, quelques vers hermétiques d’une musique chargée de mélancolie » p. 46.

[6Voir Heidegger, « La parole » et « La parole dans l’élément du poème. Situation du Dict de Georg Trakl », dans Acheminement vers la parole [1959], traduit par Jean Beaufret, Wolfgang Brokmeier et François Fédier, Gallimard, coll. « Tel », 1976, p. 11-83.

[7Voir le recueil des Écrits de Régy paru chez Les Solitaires Intempestifs en 2016.

Mots-clés

_Claude Régy _Georg Trakl _Théâtre des Amandiers à Nanterre