Édito | Avril 2017
Arnaud Maïsetti , Yannick Butel - 19 avril 2017

Régime esthétique, régime politique
(à propos d’une certaine Une)


« [Sur une photographie] J’observe avec horreur un futur antérieur dont la mort est l’enjeu. » Barthes évoquait là, dans ses notes sur la photographie (La Chambre claire) la mort à distance – comme un symbole, une image. Et quand l’image est celle de morts ? Le 6 avril 2017, en Une de Libération se dresse l’image de cadavres d’enfants morts gazés dans l’odieuse attaque chimique sur le village de Khan Cheikhoun perpétrée par Bachar el Assad sur son propre peuple. Des centaines de morts, plus de cinq cent personnes contaminées. Peu après l’attaque, les cadavres sont déshabillés pour limiter la contamination, et rassemblés dans des pick-up pour être conduits à la morgue : une équipe de télévision d’Edlib Media Center est sur place, elle filme : de ces images filmées, Libération fait une capture écran qu’il jette en Une. Elle est horriblement belle. C’est un amas gracieux de corps nus, d’une blancheur étincelante dans le noir de l’histoire qui les entoure, yeux grands ouverts sur la tragédie qui les enveloppe et nous dévisage – l’un d’eux à les bras presque en croix, mains écartées, spectaculaire Radeau de la Méduse éblouissant de grâce, chaque corps disposé pour dessiner des lignes de fuite et de regard qu’on dirait conçues par Le Caravage. Barthes encore : « La jouissance passe par l’image : voilà la grande mutation. » La jouissance serait au moins aussi égal que l’abjection : et l’abjection tient toute entière dans la jouissance. Aux occidentaux que nous sommes, il faut donc la beauté de l’image pour soulever en nous l’indignation que les faits rapportés dans leur rationalité froide ne sauraient donner ? Ainsi serait-on réduit à n’être que des spectateurs captifs d’une émotion, qui ne pourraient penser que dans la jouissance de la mort ? On dira que c’est un mal nécessaire : qu’il faut en passer par là pour enfin agir. On dira tant de choses qui voudraient justifier la jouissance de la mort au lieu de la pensée. De nouveau Barthes : « L’ Histoire est hystérique : elle ne se constitue que si on la regarde – et pour la regarder, il faut en être exclu. ». De ce côté de l’Histoire où nous sommes, dans nos villes préservées d’attaques chimiques et peuplées d’images, où le spectacle du pouvoir se superpose toujours plus férocement au pouvoir d’un spectacle incessant, on ouvre le journal pour être sûr d’être préservé de l’Histoire, d’être du côté de la jouissance, de l’image. Trump dira quelques jours plus tard que ce sont les photos d’enfants morts qui l’ont convaincu de bombarder la Syrie (il dira l’Irak, mais ce pouvoir n’a que faire du nom des pays qu’il bombarde). Ce que les rapports des organisations civiles, les témoignages sur place, les chiffres accumulés auront échoué, une jolie image christique en diable aura réussi ? Mais réussir quoi ? D’autres cadavres encore, et invisibles cette fois ? Ainsi faudrait-il accepter d’être, à l’image de Trump, réduits par la force des choses à l’état de pure surface sensible ? Refuser cette image, ce n’est pas refuser de la voir et de voir en elle la tragédie insupportable, mais c’est résister à ce qu’on fait de nous, et ce qu’on fait à l’histoire : un pur théâtre de jouissance. C’est refuser de considérer en retour le théâtre comme l’espace pur de l’image et de la neutralisation politique par l’image d’autant plus perverse qu’elle prétend que sans de telles images, c’est l’action politique qui est neutralisée. Ce n’est pas l’image qui est abjecte, c’est notre regard qui la réduit en beauté, la nie, écrase la vie sous le spectacle de sa joliesse. Barthes enfin : « Une photo est toujours invisible, ce n’est pas elle qu’on voit. ». Ce qu’on voit et qui demeure invisible dans les yeux de ces enfants, c’est notre regard sur eux où la fascination occulte tout le reste et d’abord ceci : que la Une d’un journal est faite pour qu’on la tourne.

AM


Une de Libé ce 6 avril 2017, titrée : Les Enfants d’Assad.
Photo incandescente qui prend le regard en otage, mais pas seulement…
L’explicite (corps d’anges érotisés, partiellement dénudés, yeux inertes, figés à vie) prive du développement de toutes pensées.
Crime mis en peinture. La photo est une toile… relève d’une raphaélisation où la beauté de la composition tend à produire un effet de surexposition de la mort.
Ou quand l’esthétique va venir nourrir le geste politique…
Peinture sublime qui porte à la sensation de dénuement.
Peinture qui va produire un sentiment d’unanimité prompte à légitimer les 59 missiles de la marine US lancés ultérieurement sur la Syrie.
La photo est incandescente et conduit à l’hystérie du regard.
La photo prend le contrôle de la pensée, évide l’espace du rapport à la dialectique, à l’argumentation savante…
Johan Hufnagel (directeur en charge des éditions) parlera lui de « fabrique de l’information » de « choix éditorial », de la manière « d’intéresser le lecteur », et greffe le tout à l’élection présidentielle indifférente à ces six ans de guerre. Il ajoute la « honte et l’impuissance », sentiment récurrent.
Les enfants de Khan Sheikhoun serviraient donc de « déclencheur » ?
La Une de Libé sera montrée par l’ambassadrice des USA à la tribune de l’ONU.
La frappe américaine s’en suivra… au mépris de toute légitimité internationale, au mépris du droit international.
La responsabilité de Libé est donc engagée, mais pas seulement…
Libé, dans les lignes qui suivent le titre, évoque les « témoignages recueillis par Libération » qui rendent responsable le régime syrien…
De la suspicion à l’endroit du régime, la photo (la toile) permet de passer à l’identité de coupable.
La photo/toile est donc une « preuve ».
Vieille habitude française, prise depuis la Révolution française, où la loi des suspects fait du suspecté un condamné.
Le témoignage permet ça… Témoignage, témoin… ? Lyotard disait : « le témoin est un traître ».
Mais passons.
L’égarement humaniste ne doit pas priver le lecteur de l’effet de cette « toile », de cette « preuve ».
Au vrai, via la photo de Libé, c’est l’aura benjaminienne qui pourrait servir de conclusion. A travers la Une, les effets de rencontre et d’intensité, avec l’actualité (?) auront été convoqués, mis en page, mis en scène… là où la réalité quotidienne ne produisait rien, sinon la sempiternelle rengaine humaniste.
Expérience authentique ou expérience esthétique… l’esthétisation de la mort des enfants de Khan Sheikhoun aura servi d’argument à la Navy et à son commandant suprême.
reste que :
L’instrumentalisation du regard, le contrôle du regard, l’hystérisation du regard rendent aveugle mais d’évidence pas insensible. Et que c’est une construction esthétique qui vaut aujourd’hui d’avoir une réaction politique. Le tout serait de savoir si l’articulation entre les deux est logique, légitime…

YB



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