Tentatives de Fougues
Yannick Butel - 1er mars 2017

Tentatives de fugue (et la joie ?... Que Faire ?) est à regarder, à écouter et à entendre pour l’ambiguïté que promet le titre. Une tentative d’évasion vers un monde meilleur ou un monde agencé autrement. Mais aussi, et simultanément, la tentation de mettre en musique l’Histoire des pères faite d’abandons, de trahisons, d’hésitations… Avec cette première création, au Théâtre Antoine Vitez, la compagnie en Devenir du metteur en scène Malte Schwind reprenait le travail en son territoire La Déviation à l’Estaque. Un premier essai esthétique, poétique, lyrique et politique… loin des modes de production rouillés de la grande diffusion et de l’industrie culturelle. Et si ce travail est perfectible, il relève déjà d’une œuvre de la maturité…


Le maçon Schwind…

Faire du théâtre chez Malte Schwind relève de l’amour et du désarroi devant tant de « business produce » qui laissent si peu de place à un geste authentique et ancestral. De quoi lui donner parfois l’envie de changer de voie et de prendre une truelle pour faire des murs et des redoutes. A moins que ce désir de devenir un maçon – un jour peut-être – ne soit juste lié à l’ancienne cimenterie qu’occupe aujourd’hui « La Déviation ». Un nom, un programme, un ilôt d’utopie coincé dans les flancs rugueux et escarpés de l’Estaque qui fait de La Déviation la carrière Boulbon des pauvres et des délaissés. C’est là que Schwind et plusieurs autres artistes ont élu domicile dans des caravanes afin de fabriquer une histoire artistique différente.

Plasticiens, circassiens, gens de théâtre… s’y retrouvent à pied d’œuvre d’abord pour aménager un lieu, puis le faire vivre de la création. Pour le public qui se sentira concerné, La Déviation, c’est un peu un pôle emploi bis inversé. On y fabrique le travail, on ne l’attend pas. Comme le dit un ami en parlant de François Tanguy et du Radeau : « François ne peut pas imaginer faire du théâtre, sans planter un clou ». Et d’imaginer que Schwind serait un peu pareil… ou comme Yann Boudaud, encore, qui quitta Claude Régy pour devenir maçon, avant de revenir auprès de lui.

Etudiant en psycho au Canada, rentré en France où il suivra un cursus d’études théâtrales, allemand de naissance, européen par conviction, altermondialiste par idéalisme, Schwind ne compte ni les heures, ni les énergies qu’il met à faire exister ce territoire atypique planté au fond de l’Estaque et devenu le voisin des habitants du quartier. Pas simple parfois de faire exister tout cela quand un bougon dans la population se sent privé du bruit mélodieux des moteurs d’avion en approche vers l’aéroport de Marseille Provence. Pas simple, non, de faire exister une différence où le bruit de la mobylette et le moteur essouflé de la 4 L sont les dernières acquisitions motorisées de La Déviation. Sans doute qu’ils gênent ces « jeunes » à vivre leur art qui s’accorde mal avec le bougon et son « art de vivre » qui réclame de la police qu’elle s’occupe de ces « loustics ». Reste que la mayonnaise semble prendre. Les demandes de résidence sont de plus en plus nombreuses. Les artistes se pressent petit à petit pour venir travailler. Gageons que le mode économique n’y est pas pour rien, puisqu’à La Déviation, les prix sont libres. Chacun donne en son âme et conscience ce qu’il peut et veut. On l’aura compris, ceux qui viennent à La Déviation, comme ceux qui y vivent et y travaillent, ont choisi un autre modèle économique, un autre rapport à l’organisation du travail, une autre forme sociale, un rapport différent à la consommation qui, ici, a changé de nom et s’appelle désormais : la participation.

Ainsi, c’est bien une alternative que les uns et les autres proposent à La Déviation puisque le projet artistique se double ici d’un rapport critique et politique à l’agencement et l’organisation du champ social. Et si l’on ne peut faire de Schwind un brechtien, on se doute que la transformation du monde, à une échelle réduite, ne peut se satisfaire seulement de paroles mais qu’il lui faut aussi des actes. Soit un geste articulé à une pensée : ce qui est de fait à la Déviation…

Tentatives de Fugue (etc.) naîtra donc de tout cela, représente tout cela… quelque chose comme « un théâtre énergétique » pourrions-nous dire en empruntant à Jean-François Lyotard. Quelque chose qui cherche une intensité sincère qui viendrait se substituer à la dilution qu’induisent juste les produits de la société du spectacle.

Et la joie ? Que Faire ?

Alors Tentatives de Fugue… ? C’est d’abord une épopée ; une fresque historique qui balaie les deux cents ans d’Histoire révolutionnaire qui viennent de passer et qui ont délivré leurs flots de joies, de peines, d’espoirs et de déceptions. Quelque chose comme la mise en scène des chimères du Grand Soir où, ici et là, sur tous les continents (essentiellement européens et latino-américains), des peuples se sont soulevés, se soulèvent. Ici, une horde de prolétaires. Là, une révolution des commis agraires. Aujourd’hui des pauvres qui travaillent ou essaient. Et ces masses organiques saisies par les peintres (projections sur le mur de reproductions picturales, entre autres de Carcova « Pan y Trabajo ») muettes, aux visages flamboyants et angoissés, aux traits sculptés par le travail asservissant… trouvent dans la bande de comédiens et comédiennes, au plateau, quelques voix pour faire entendre les causes, les origines, les ferments singuliers de ces soulèvements. Sur un mode le plus souvent burlesque et parfois tenant à un grotesque qui tient aux portraits caricaturaux qu’offrent les acteurs, Schwind a ainsi identifié, et fait jouer et dire les causes qui sont tout autant religieuses que bourgeoises, narcissiques que grandiloquentes et politiques.

C’est que le monde connaît un ver qui le ronge de l’intérieur où les travers des « singularités quelconque » sont le foyer des soubresauts qui agitent l’Histoire. Et Schwind afin de les rendre reconnaissables travaille à une échelle énorme où le ventru, le poilu, le bedonnant, la bite pendante exhibée, la mamelle difforme, l’avachissement, la pensée grasse… mais aussi la sécheresse des silhouettes monastiques, l’aridité du verbe déshumanisés parce que trop humanisés sont les symptômes du royaume des petites sociétés bestiales, bancales, fécales aux tourments anales.

C’est un monde animal d’être politiques (parce qu’ils en font, ou n’en font pas) que livre avec férocité Schwind. Un monde avarié et rabelaisien fait de ventripotents et d’exsangues, les premiers se nourrissant des seconds ; les seconds désespérés n’offrant aucune autre résistance que leurs mines spectrales, fantomatiques et cadavériques… et parfois un soubresaut révolutionnaire. Et c’est là que Tentatives de Fugue (Et la joie ?... Que faire ?) s’ouvre aux formes d’un lyrisme mélancolique, recourant à Artaud, à Holderlin, à Proust, à Schubert, à Pärt, Mahler… qui font exister une plainte lointaine écho profond de l’idée d’un monde autrement. Geste chez Malte Schwind qui tend à dépasser (fugue donc) ce qu’il met en débat : un état des sociétés indépassablement liés à une société des États, encombrants, comme lorsqu’il donne à lire à Johana Giacardi (rigoureuse et habitée) un extrait d’Hypérion d’Holderlin.

Un théâtre poético-sarcastique

Que dire de ces épisodes qui se suivent, se ressemblent, s’écartent les uns des autres… ? Que penser en définitive de ces scènes qui charient ce monde risible et grave de bouleversements ? Que voit-on au juste à travers ces silhouettes du désagrégement ? Qu’entendons-nous dans les voix de ces acteurs pris dans le tourbillon des vibrations de la boule à cris ? Comment se saisir de ces choses furtives, de ce motif de Révolution de Chagall qui vient orner brièvement la palissade ? De cette phrase au commencement de Tentatives de fugue, en haut, à gauche, « Depuis la langue a pris peur… » qui figure comme un « Il était une fois » que le travail de Schwind développera sous ses formes fragiles et caricaturales, mais aussi simples et humbles … ? Comment regarder ce mur sur lequel s’appuie les comédiens avant qu’il ne soit pris d’assaut et tombe, ouvrant sur l’arrière fond de la cimenterie de la Déviation ? A-t-on perçu, dans ces méandres rythmiques, le fil constant de l’élégie : cette parole de deuil et de mort ? A-t-on aperçu dans le désastre que réfléchissent ces scènes, la crise de la capacité de l’homme et de l’être à se saisir du destin ?

Oui, la palissade tombera comme tombent les murs, mais sur quoi ouvrira-t-elle qui dessine enfin un horizon. Oui, les mots qui cherchent en vain la consolation chez Holderlin trouvent un écho fougueux, révolté et batailleur chez Saint Just… Oui, les armes brandies, au final, sont peut-être une alternative à ce déficit chronique et inflammatoire qui siège au sein de la rhétorique révolutionnaire.

Mais en définitive, regardant Tentatives de Fugue, c’est un isolement qui est le fil continu de ce travail. Un isolement qui, comme Maurice Blanchot l’écrit dans Le Dernier Mot, convoque « l’heure de la solitude ». Et de regarder ainsi la mise en scène de Malte Schwind comme un écho à la mélancolie de Pessoa, un vers de Georg Trakl… Là où le désir moléculaire ne trouve aucune réalisation dans les formes molaires de l’organisation du social. Là où l’individu devient étranger à la volonté. Là où la fraternité (mot que l’on entendra distinctement) est moribonde. Et de voir, alors, dans la palissade prise d’assaut qui bascule, moins la victoire sur un mur, qu’un décor vertical de chausse-trappes pris à Feydeau. Manière chez Schwind, peut-être, de se réclamer tout à la fois d’un théâtre de boulevard féroce, que d’une société de boulevard amorphe et endormie à laquelle il s’agit d’échapper.


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