Balistique d’une mue glaciaire
Jérémie Majorel - 13 novembre 2016

Le solo P.P.P. (Position Parallèle au Plancher) de Phia Ménard, entre jonglage, danse et performance, est rejoué dans le cadre du Festival Best of aux Subsistances à Lyon les 10-12 novembre 2017, 8 ans après sa création dans ce même Laboratoire international de création artistique et des tournées qui s’étendent de la Thaïlande au Mexique en passant par l’Afrique. Durée : 1h.


Une centaine de lampes semblent suspendues aux cintres. Elles gouttent sur le plateau recouvert d’une bâche noire. Ce sont des globes de glace, d’une taille allant du grêlon à la boule de pétanque.
Pour illustrer sa distinction entre le temps, objectif, mesurable, et la durée, subjective, incommensurable, Bergson disait : « Il faut attendre que le sucre fonde. » (L’Évolution créatrice) Il faut attendre que la glace fonde. Ainsi, le public fait une expérience sensible du temps là où d’autres spectacles se contentent de le faire passer.
Dans ce temps qui coule, une menace ne tarde pas à poindre : certaines boules de glace se fracassent au sol sous l’effet de leur délitement. Le ballet des tombées est certes régi par Rodolphe Thibaud, mais Phia Ménard s’expose malgré tout à un risque physique certain.
Peut-être que les plus beaux spectacles sont ceux qui produisent un écart hallucinant entre la situation de départ et celle d’arrivée, en un laps de temps relativement bref : ici, chaos de glace, éboulement qui serait le versant hivernal des installations telluriques du poète Jean-Luc Parant. [1]

À l’avant-scène, un bloc rectangulaire de glace friable et deux énormes glaçons verticaux sur lesquels Phia Ménard est assise immobile, le dos mélancoliquement prostré. Des congélateurs sont disposés aux trois côtés de la scène. Mais ce sont aussi des robots amovibles, construits par Philippe Ragot, qui peuvent servir de coulisses : tour à tour, cabines d’essayage, de maquillage ou de stockage d’accessoires divers. Phia Ménard y puise, par exemple, un hachoir effilé avec lequel elle entame une chorégraphie risquée : déplacement onirique d’une traversée difficile de la mélancolie, d’une décision tranchante et d’un instrument chirurgical.
De Philippe à Phia, la circassienne est transsexuelle. Rien d’anecdotique à le préciser : c’est la substance, ou la transsubstantiation même du spectacle. Comment défiger une identité sexuelle et, par extension, toute identité ? Ce qui importe est le préfixe « trans- », que l’on trouve aussi dans « transgression », « transport » ou « transfuge » : moins l’identité imposée, comme on dit d’une figure, ni celle issue d’une opération, où il y a va d’une coupure et d’une œuvre, que le passage, le mouvement, la mue.

Le matériau glacé incarne parfaitement cet enjeu : dureté identitaire qui se délite, menace qui peut tomber sur la tête mais avec laquelle on peut jongler. Les mains, le ventre et les pieds font avec le gel et la glissade. Dans ce spectacle thermodynamique, l’énergie circule et cherche un fragile point d’équilibre, tout contre la glaciation des affects.
Lampe opalescente, grêlon qui tombe, boule à lécher ou à lancer, ballon au pied, ventre arrondi, orbe d’un sein : la sphère peut suggérer tout cela quand elle interagit avec des gestes. Je revois le moment où Phia Ménard glisse un globe de glace sous sa robe et semble fantasmer une maternité. La sphère devient un objet transitionnel qui dépasse sa forme géométrique vers le symbolique. Mais le symbole n’évapore pas le concret du matériau, un équilibre précaire là encore se fraie un passage, celui du sens et des sens.

Au choix d’un matériau rude mais transformable malgré tout, ajoutons les changements de costumes, autant de peaux mortes qui retracent et se confondent avec le parcours d’une mue toujours en cours, tel ce passage par le travestissement en star de cinéma des années 50 avec boa autour du cou. Je retiens surtout le corps dénudé de Phia Ménard, en soutien-gorge et slip noirs, jouant avec humour de sa prise de poids due aux hormones. Cette exposition d’un corps qui ne va pas de soi est d’emblée un acte de résistance à la bio-politique actuelle du corps. La mue est d’autant plus sensible pour les spectateurs aujourd’hui qui avaient vu la création hier dont cette mue relève. Le projet, partout refusé, avait trouvé le soutien nécessaire. Depuis, Phia Ménard s’est alliée au philosophe trans Paul B. Preciado (anciennement Beatriz) [2] et travaille sur l’élément vent (L’Après-midi d’un foehn, VORTEX) au sein du projet I.C.E. (Injonglabilité Complémentaire des Eléments).

Entre tombeau de neige et siège de glace, une robe dressée, sans personne dedans, vide de corps, appelant un corps par son absence même. La robe s’effondre sur son vide. Phia Ménard s’en sert de serpillière. Joie communicative quand elle s’en revêt, toute imbibée d’eau chaude, au milieu de cercles concentriques de neige, ceux d’un cirque – n’est-ce pas aussi un terme familier aux alpinistes ?

Tout concourt ainsi à matérialiser sur le plateau un espace mental, oscillant entre rêve et cauchemar, ce qu’a dû vivre une personne engagée dans un processus de changement de sexe : phases mélancoliques ou clownesques, formations et déformations du corps, fantasmes de maternité ou de jouissance, coupure et relance d’un flux... Mais le pas n’est jamais définitivement gagné : un bloc de glace empiège la robe dont Phia Ménard est obligée de se dépouiller à nouveau. Baignant dans une lumière crépusculaire, créée par Robin Decaux, elle dégrafe son soutien-gorge, se détourne et ôte délicatement des seins postiches. Faire que le changement de sexe devienne aussi naturel que glace qui fond, c’est faire l’impossible et susciter une responsabilité.
Après les saluts, Phia Ménard tient un discours engagé pour la cause trans à l’encontre du Sénat patriarcal qui fragilise leur existence même. À mille lieues de la harangue, c’est un tremblement, moins une prise de parole qu’une déprise, toute imprégnée de l’idiome mutique qu’elle vient de développer patiemment à base de gestes et qui suffit à partager l’impartageable.


[1Voir Traité de physique parantale (Jean-Michel Place, 2006) qui est un essai de Jean-Louis Giovannoni sur Parant et une anthologie de ses poèmes les plus marquants. Coïncidence : on peut voir au Musée d’Art Contemporain de Lyon, à l’occasion de l’exposition « Le bonheur de deviner peu à peu » (30 septembre 2016-15 janvier 2017), l’œuvre Éboulement que Parant ne cesse d’enrichir depuis 1991. Le catalogue de son travail plastique a été publié chez Actes Sud en 2007.

[2Voir Testo Junkie : sexe, drogue et biopolitique (Grasse, 2008).

Mots-clés

_Les Subsistances _P.P.P. _Phia Ménard