La Dictadura de lo cool : La dictature du son
Yannick Butel - 25 juillet 2016

Le goût du procès… le goût du jugement moral, celui aussi de l’emphase, de la démesure… Avec La Dictadura de lo cool, le « metteur en scène » chilien Marco Layera continue de s’initier à la pratique théâtrale. Après le révisionnisme de L’imaginacion del futuro (point de vue stérile sur les dernières heures de Salvador Allende), la nouvelle messe de Layera s’en prend aux Bobos… un peu moins de deux heures pathétiques, tant du point de vue théâtral que du point de vue sémantique.


Discours de Beauf aux bobos…

Au prétexte de faire dans l’actualité des formes immersives, prenez en otage un groupe de spectateurs et placez-le sur la scène… affublez-le d’un « couvre-chef » idiot, et au top départ d’un spectacle aux relents potaches mièvres, faites-le mimer une fête « bobo », un verre à la main, parmi les ballons, sous les parasols, les chaises de salon de jardin et la piscine (plastique gonflable), en compagnie des interprètes de La Dictadura. Dégagez ces « accessoires » que sont les spectateurs au bout de cinq minutes et faites-les commenter par les acteurs pros qui restent sur le plateau et les cataloguent soit en « connards », soit en « gros ».

Imitez ensuite une soirée, entre artistes superficiels (représentation du bobo chez Layera) et genre humain décervelé n’ayant, pour seul rapport à l’existence, que : le cul, le sexe violent, le narcissisme, l’alcool, le rail d’héroïne, le goût du confort « retour aux valeurs naturelles », et la sape à la mode… Faites en sorte que les dialogues qu’ils auront reposent exclusivement sur les lieux communs, et que leurs pensées intimes (effet de monologue intérieur) ne renvoient jamais qu’à leur nombril…

Placez au cœur de ce tableau caricatural, un « nouveau ministre de la culture » qui développerait le « syndrome de Hal » (relire le Henri V de Shakespeare où un prince est touché par la grâce et fuit comme la peste sa vie passée pour devenir un modèle intransigeant de lutte contre la corruption, au point de bannir ses amis, notamment Falstaff)…

Jouez de cette opposition et de ce clivage entre la communauté artistique en perdition et le ministre de la rédemption. N’oubliez pas d’ajouter – cerise sur le gateau – une figure prolétaire en la personne d’une servante déguisée en ours (« être un ours » signifiant, rappelons-le, n’avoir aucune éducation).

Faites de la scène un capharnaüm bling-bling avec paillette, ponctuez ce qui se déroulera des musiques et autres chansons du Top 10. Bloquez le régulateur de décibels sur le maximum. Ajoutez un écran vidéo qui relaiera ce qui se passe en catimini et ne joue ici que pour augmenter le clivage manichéen des situations. Faites en sorte de construire un espace dialectique où ce qui est exposé sur scène se trouve relayé autrement derrière le rideau en agitant la caméra qui filme des acteurs formés à l’inertie. Jouez de ces deux dimensions afin d’espérer obtenir un effet dramatique (pathétique, tragique, comique).

Partant de tout cela, improvisez un scénario où d’un côté les mauvais ne sont pas si inhumains et le sauveur pas si blanc… Bref, tentez de réecrire la préface de Cromwell. Entretenez le fil conducteur du discours sur la culture branchée, la culture populaire, l’abandon de valeurs morales, les artistes dégénérés, le politique qui a failli…

Heu, j’en oublie…

Et de la salle où s’empilent les sons saturés et les images vidéos ineptes, les voix aboyantes, les situations de jeux pseudo trash matinées de grotesque caricatural, les propos stériles pseudo critiques, le spectateur subit deux heures durant la bêtise d’un « metteur en scène » (qui endosse le rôle titre du ministre). Au pire de ce qui n’est que déjection, tissu de vomis, crachats d’imbécilités, le spectateur prendra dans la gueule (il n’y a pas d’autres noms à ces formes larvaires de terrorisme) quelques moments supérieurs à gerber. Instants de l’humiliation du gay à qui l’on fourre une cigarette dans l’anus, instant populiste sur la fonction de l’art et paroles infamantes sur la performance (on croit reconnaître une critique explicite du travail d’Angelica Lidell), instant vague d’allusion au film de Pasolini pour leur encouragement à « baiser un chat », instant de la performeuse violantée (stéréotype de la femme violée au théâtre reconduit), etc. Soit, en définitive, un ensemble de séquences réactionnaires qui, sous couvert de dénoncer ou d’adopter un point de vue critique sur un fonctionnement social (la disparition d’un art articulé à l’éducation), se contemple comme une succession de rapports fachos d’un « beauf » aux bobos…

D’un mot à propos de La Dictadura ? comme l’aurait dit Ubu, c’est de la « MERDE ».

On ne se fera pas que des amis…

dans l’exercice de ce métier qui s’appelle la critique. Variation un peu plus prudente que les vignettes du net où J.T., commençant ses allocutions par un « c’est simple » fait un sort à tout ce qui bouge (au théâtre) en deux minutes, et entre autres, à la « critique qui n’a pas d’amis ». Se faire des amis… quelle drôle d’idée que celle qui réglerait la finalité du geste critique sur l’amitié à gagner, à acheter ( ?). Il faudrait prendre le temps d’un bref rappel de cours de licence pour expliquer que la critique a à voir avec la parrhesia (cf. Foucault). C’est-à-dire un « parler vrai » que l’on peut traduire par « parler en toute sincérité » qui n’induit d’aucune manière une vérité, mais une manière de s’adresser à l’autre qui s’écarte de la séduction dont Aristote disait qu’il fallait se méfier.

Entre J.T., quelques autres et finalement Marco Layera, les points de convergence sont multiples : le raccourci, le schématisme, la gouaille plus que le développement… sans compter cette manière de figurer toujours au centre, au cœur et d’endosser le « rôle principal » puisque M. comme T. aime la posture de visibilité… Narcissisme ou opinion de soi qui tend à prétendre qu’il n’y en aura qu’un pour donner le LA.

Mais bref… critique, il faut s’aventurer encore et essayer de revenir sur ce format esthétique qui, lorgnant la chose politique, n’en finit pas de l’éconduire à coups d’effets, à coups de rebondissements, à grand renfort de paillettes et de visuels clinquants. Au vrai, qu’il s’agisse du lien qu’ils entretiennent à la pensée ou à l’image, ces metteurs en scène que l’on croise sur le festival d’Avignon, et qui sont désormais les locataires de la programmation, relèvent d’une certaine esthétique. Non pas le trash sur lequel ils ont quelques vues, mais l’esthétique du flash. Au mieux, faut-il ainsi considérer que c’est une génération de flashplayer. Elevés au spot publicitaire, bercés par l’illusion que tout se vaut, couvés par untel, privilégiant le coup au développement, confondant l’ennui avec le développement ou l’approfondissement... une génération qui pense le théâtre comme ils pratiquement le téléchargement. Ça me plait, je télécharge… À défaut de cultiver une pensée, ils développent une forme d’addiction à un théâtre de communication. Communication de quoi ? D’eux-mêmes, de leurs isolements, de leurs regards gangrenés par le petit écran qui finit par faire écran à quelque chose de plus grand qu’eux-mêmes.

Théâtre d’aujourd’hui, en quelque sorte, où l’on fera les frais de leur conscience d’être les ambassadeurs critiques d’un monde qu’ils entretiennent par un geste défunt. Car c’est un geste défunt que celui de ces metteurs en scène. Un théâtre mort, in fine, où il s’agit juste de remuer les cendres : eux-mêmes. Un théâtre de l’ère industrielle de la valorisation du grossier.

Et si d’aventure quelques critiques sont adressées à ce peuple des cimetières, il est rabroué au prétexte que la critique n’a pas l’exclusive de « l’esprit critique ». C’est faire peu de cas, du spectateur (le critique l’est aussi). L’esprit… toujours drôle, ça, quand on sait comme Barthes le soulignait que « le corps n’a pas les mêmes pensées que moi ». C’est le corps que vous malmenez, que vous estropiez, que vous oubliez… Ce corps qui, au théâtre, reçoit vos mots, vos gestes… comme autant de mauvais coups, de coups bas…

Où va le théâtre ? demandait l’un des critiques de ce siècle ? Et de lui répondre que la question est faussée… « Où en est-il ? » serait plus juste, quand on voit « où vous l’avez remisé ».

Rideau !


Mots-clés

_La Dictadura de lo cool _Chili _Gymnase Aubanel, Avignon _Marco Layera _Théâtre