L’émergence des fils
Malte Schwind - 24 juillet 2016

Lotissement, mis en scène de Tommy Milliot et la Cie Man Haast, a été montré du 22 au 24 juillet dans le cadre du 70e Festival d’Avignon. C’est le lauréat – autre mot pour vainqueur ou gagnant ou champion – du Festival Impatience de cette année. Notes brutes autour du réalisme, du père et de la sainte émergence.


De l’émergence

Depuis 8 ans, le Festival Impatience se donne la mission, en collaboration avec Télérama, le CENTQUATRE-PARIS, et La Colline, de montrer un « théâtre émergent » à un public large. Cette année, le lauréat de ce festival, Tommy Milliot avec Lotissement, a pour la première fois la chance de montrer son travail au Festival d’Avignon, en plus de la « belle » diffusion habituelle. Certes, un besoin existe pour les jeunes artistes et compagnies de trouver des endroits de visibilité, et elles ne sont pas nombreuses les structures qui se donnent la mission du Festival Impatience. Gloire et honneur.

Il faudrait tout de même s’interroger sur la manière dont l’institution choisit ce qui est émergent et qu’est-ce que cela veut dire… Avant l’émergence, ce théâtre est où, est quoi ? Et après émergence – même si de nos jours, on peut rester émergent pendant des décennies (?!) – que devient ce théâtre ? Et, si émergence veut dire « apparition soudaine d’une idée, d’un fait social, économique, politique » – il faudrait se demander si l’institution n’est pas à un endroit complexe, pour ne pas dire problématique, à partir duquel quelque chose qui émerge d’un ailleurs pourrait se nommer. Pour être plus clair : avec la logique marchande et la mise en concurrence des artistes, l’institution ne pourra que fabriquer sa propre émergence, celle qui confirme sa légitimité, sa nécessité et son pouvoir. Décerner un tel prix ne répond-t-il pas à cette même logique ? Et pour quelques idéalistes, il faudrait rappeler un petit fait historique parmi d’autres : la marche par les institutions, en Allemagne, tentative des années 70 - 80 de changer l’institution de l’intérieur. Nous devons constater aujourd’hui ce que cela a donné. Rien d’étonnant. Il suffit de lire quelques mots de Kafka pour connaître la force aliénante et le fonctionnement tautologique de l’institution. Personne n’est coupable, c’est la machine qui fonctionne tout seul. Puisque c’est elle qui détient le pouvoir ou le représente, l’institution dans sa généralité aura tout intérêt à faire appel au « principe de réalité » qui n’est jamais rien d’autre que le reflet de l’ordre dominant ; de nos jours, une injonction économique que l’on connaît. Et le pouvoir a toujours tendance à oublier que le « principe de réalité » n’est toujours qu’un aveu d’impuissance envers la réalité. Encore une fois : « C’est comme ça. » L’idée que la réalité pourrait être celle qu’on voudrait bien se donner comme telle n’y a pas sa place, évidemment. Ce serait un danger pour la continuité institutionnelle, comme ce serait un danger pour le père et sa loi. À partir de là, comment est-ce que l’institution peut nommer un théâtre émergent qui est, par définition, un théâtre qui apparaît comme un fait différencié de ce qui est déjà émergé, et non sa reproduction à l’identique ? Comment peut-elle nommer un fait nouveau, puisque l’émergence du même ne semble pas vraiment être une émergence ? Autrement dit : il n’y a pas d’émergence des fils, mais seulement des traîtres et des frères sans père.

Papa

Lotissement de Tommy Milliot nous présente alors une histoire. Une histoire de petit bourgeois qui tourne mal. Une autre histoire de papa. Un CRS en retraite couche avec une nana de l’âge de son fils. Ça tourne mal. Jalousie du fils. Fantasmes. Papa pas cool. Enfin… une langue quotidienne, banale, vulgaire… bref, réaliste. Situations réalistes. Dialogues réalistes. Quelque chose qui pourrait se rapprocher de l’écriture de Schimmelpfennig moins son jeu dramaturgique avec les identités et les propriétaires des énoncés. Un réalisme socio-psychologique, peut-être. Quelque chose qui n’échappe pas à la platitude d’une vie quotidienne, jusqu’au meurtre. Faudrait tout de même s’interroger sur le fait que ce serait le meurtre, le seul, issu de ce monde ennuyeux. Meurtre du père, parricide, mais qui n’est évidemment pas la libération du père, juste une suite d’un paternalisme reconduit jusqu’à l’éternité. On voit déjà venir Œdipe et co avec leurs remords. Éternellement. Réalisme donc du paternalisme, peut-être un peu daté, mais évidemment toujours opérant, peu importe si c’est sous sa forme autoritaire ou non.

Réalisme donc qui a, peut-être dès son départ, eu la fonction de nous montrer la réalité : son injustice, sa mocheté, sa banalité, sa bêtise contre un romantisme ou un idéalisme hors sol, se référant à un ailleurs ou une autre vie. Réalisme qui avait donc à montrer quelque chose, c’est-à-dire qui avait une longueur d’avance sur quelque chose que les spectateurs n’avaient pas. De là, le saut dans une pédagogie n’est pas loin. De là, faire du théâtre l’enseignement moral des spectateurs n’est pas loin. Et de se dire qu’à partir du fait que l’art s’est proposé comme une expérience du sensible et non plus comme la communication d’une idée ou d’une morale ou d’une histoire édifiante, il semble problématique de faire de cette expérience sensible, le miroir de l’expérience du monde tel qu’il est. Ce serait mettre le théâtre au service de ce qui existe, en le confirmant, en l’enfermant. Ce serait le mettre au service de l’ordre dominant. Ce serait faire du théâtre un miroir et non une fenêtre.

Et n’est-ce pas un acte paternaliste de la scène de nous tenir le miroir ? N’est-ce pas un acte paternaliste de nous dire : regardez ! Regarde ce que t’as fait ! ? Nous voilà devant une forme qui voudrait « critiquer » les conséquences d’un fonctionnement qu’elle reproduit.

freresoutai

Loin de promouvoir un théâtre privé, il faudra donc, frères et sœurs sans père, se battre pour conquérir de nouveaux territoires, peu importe lesquels. Il faudra se dire qu’il ne s’agit pas d’être prince et de prendre le trône des rois, mais qu’il s’agit de créer de nouveaux royaumes, de nouvelles terres, de nouveaux territoires, de nouvelles mers, de nouveaux océans… Il s’agira de se battre avec la confiance et la joie que nous n’avons pas besoin de pères et avec le savoir que tant que le capitalisme y sera, il ira là où il y aura quelque chose. Il ira avec de l’argent, il ira pour se l’approprier. À nous de lutter. À nous de fuir. Que ceux qui veulent déserter et trahir, viennent avec nous. À nous, le nouveau monde et l’homme nouveau.


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