Gogol, le trafiquant d’âmes
Yannick Butel - 23 juillet 2016

A la Fabrica, le Russe Serebrennikov reprend Les Âmes mortes de Gogol, pièce qu’il a créé en 2014 à Moscou. Un spectacle tout en force, aux acteurs généreux qui manquent de rythme, et marque une défaillance dramaturgique.


Les âmes mortes… panamapaper déjà.

En deux phrases, Nabokov expédiera la lecture de Les Âmes mortes de Gogol. Je cite :

« Il serait aussi vain de chercher dans Les Âmes mortes un arrière plan russe authentique que d’essayer de se faire une idée du Danemark à partir de la mince affaire qui se déroula jadis dans les brumes d’Elseneur. »

Voilà qui règle la sempiternelle question de l’âme russe [1] ; avant d’ajouter plus loin, à propos de la qualité littéraire de ce que Gogol a appelé un Roman-poème :

« Les Âmes mortes offrent au lecteur attentif une collection d’âmes bouffies […] décrites avec brio […] et cette foison de détails singuliers élève l’œuvre au niveau d’un fantastique poème épique ».

De quoi est-il question alors ?

De bassesse humaine, de corruption de fonctionnaire, d’ignorance… d’un monde qui aurait perdu son en-haut et son en-bas, lui préférant un espace intermédiaire qui pourrait être nommé monde médiocre : obscur, immoral, intéressé, chevillé aux mensonges, aveugle… Ainsi, le Roman-Poème Les Âmes mortes ou les aventures de Tchitchikov, écrit en 1842, censuré, dont Gogol n’écrira jamais la seconde partie initialement prévue (titre : les âmes vivantes), procède de l’épopée. Celle d’un petit escroc qui parcourt la campagne russe afin de racheter aux propriétaires terriens les « âmes mortes » ??? C’est-à-dire, et rappelons-le, que le mot « âme » désignant au XIXème les serfs mâles (esclaves mis disposition des propriétaires), leurs propriétaires étant taxés sur leur nombre. Or, comme le recensement des serfs par l’administration était aléatoire, ou trop irrégulier, les pauvres propriétaires payaient parfois une taxe pour un serf mort. Quelle injustice – fiscale – non ? Tchitchikov, petit fonctionnaire ayant de la suite dans les idées malsaines, monte alors sa combine construite sur l’appât du gain du grippe-sou auquel correspond le genre humain (notamment les propriétaires). Grippe-sou qui, chez Gogol, a son « roi », en la personne du procureur Zolotoukha (La justice n’est donc pas épargnée par les travers humains, elle qui devrait les corriger… CQFD : corruption, etc.). En spéculant sur le rachat des âmes, notre petit malin de fonctionnaire – certains y verront le Malin en personne – entend donc s’enrichir et développer un business recoupant « rachat d’âmes à bas prix, emprunt foncier, etc ». C’est Panamapaper déjà…

Serebrennikov…Googlise

« Googliser », en langage d’internaut, signifie manifester une curiosité intensive pour quelque chose ou quelqu’un qui conduit le chercheur à prospecter tous azimuts. Au vrai, regardant Les Âmes mortes de Serebrennikov, c’est ce mot de « googliser » qui vient ou qui synthétise le travail du russe qui ne s’économise pas et cherche dans plusieurs directions formelles qui le ramènent toutes à un grotesque de situation, mené tambour battant, « à la hussarde » serait-on en droit de dire. Autant dire que le rythme participe de celui du « diable et tout son train », que démarrant haut (voix, mouvement, posture) ça ne redescendra pratiquement jamais (paradoxalement ça finira par produire du plat), que le registre de jeu occupe celui de la farce, que les comédiens (pas tous russes, mais rompus au chant, au cirque, à la gymnastique et à la formation reçue au Théâtre MxhAT de Moscou) donnent tout ce qu’ils ont « dans le ventre »… au point que l’esprit vient à disparaître…

Dans la boite à l’intérieur incliné, se changeant à vue, déboulant sur le plancher, chantant à capella avec le pianiste qui les soutient, travesti, déguisé, ici en femmes baba yaga XXL, là en animaux, plus loin en propriétaires obséquieux, cruels, idiots, etc., le groupe de bonhommes sont à leur affaire. Mais que dire de plus… qu’en penser ?

D’évidence, si Gogol est bien loin d’être étranger à l’univers sarcastique et grotesque ou burlesque (1 point pour Serebrennikov), il n’est pas étranger non plus, dans Les Âmes mortes, à une critique sociale plus noire qui ne s’accorde pas exclusivement avec le tempo observé par le metteur en scène russe. Comprenons par-là que si le corps (expression visible d’âmes tordues et bouffies) est à mettre en avant, les psychologies, ou disons les états mentaux, ne sont pas moins importants.

Au vrai, c’est à cet endroit que le « bas blaisse » dans la proposition faite. Et c’est d’autant plus dommage que Serebrennikov aurait pu s’inspirer des nouvelles éditions du roman augmenté par les encres de Chagall réalisées pour Les Âmes mortes. Son rapport à la comédie musicale, au spectacle de cabaret se serait épaissi d’un travail plus structuré, plus aérien tout en nous ramenant vers les contrées de l’incompréhensible, de la fluidité, de l’inattendu.

Regardant ces encres faites pour le roman-poème, on peut y lire une certaine monstruosité, voire et surtout difformité qui a peu à voir avec la caricature. C’est davantage une difformité, une laideur inscrite dans une réalité sombre. C’est aussi un bric à brac ou le symptôme de désorientation est à l’œuvre, loin d’être réduite à l’absurde (propre de la mise en scène) la lecture que semble faire Chagall du roman de Gogol l’inscrit dans un territoire du funèbre déroutant. Là où la grimace, le rictus, le rire… sont tournés vers un mal brouillon, mais un mal présent, que les visages et les corps expriment.

Illustration de Marc Chagall pour Les Ames mortes :
le portrait de Tchitchikov
avec le cheval de sa britchka et la mallette qui renferme le nécessaire
pour dresser les contrats d’achat des "âmes mortes"

Mots-clés

_Les Âmes mortes _Festival d’Avignon 2016 _Kirill Serebrennikov _La FabricA, Avignon _Nikolaï Gogol _Russie _Théâtre