Rumeurs de grands soirs, récit des petits jours
Caroline Veaux - 23 juillet 2016

Dans La condition postmoderne, Jean-François Lyotard définissait notre époque comme celle de la « crise des récits » et tenait pour « postmoderne, l’incrédulité à l’égard des méta-récits ». Ces méta-récits ou grands récits, comme les nomme Lyotard, héritage des Lumières, promettaient aux individus l’émancipation par le savoir, la marche inéluctable vers le progrès et permettaient au pouvoir (intellectuel ou politique) de légitimer son autorité en assurant la cohérence du groupe autour de valeurs partagées. Mais l’espoir des grands soirs a vécu, et nous vivons aujourd’hui sans récits fédérateurs, pris dans une crise constante des récits. Leur disparition laisse l’individu face à lui-même, à ses croyances : « Chacun est renvoyé à soi. Et chacun sait que soi est peu ».


Traité de savoir-vivre à l’usage des jeunes générations

Enfants des années 70, sinon des années 80, que nous reste-il alors ? Comment faire groupe, lier commerce, dans une époque où tout s’atomise, s’émiette, où semble triompher l’individualisme le plus effréné ? L’écho de Podémos, de la Grèce, de Nuit debout, ces recherches d’une nouvelle forme de démocratie, c’est-à-dire d’une nouvelle manière d’être ensemble, ont traversé l’édition de ce Festival, irrigué de nombreuses créations, en donnant lieu parfois à des réponses et à des esthétiques que l’on n’a pu s’empêcher de trouver un peu simplistes, comme si l’ironie et la dérision face à toute tentative de créer de nouveaux récits, faisait aujourd’hui partie intégrante de notre héritage post-moderne.

A ces questions, les cinq jeunes belges du Raoul Collectif répondent au contraire par une attitude post-moderne assumée, dans laquelle les savoirs les plus savants sont travaillés par une distance critique et ironique. Le nom même de ce groupe porte en germe toutes les questions autour desquelles se structure leur travail. Raoul collectif, voilà qui sonne comme une bonne blague belge, un peu potache. Et pourtant. « Raoul », pour l’hommage à Raoul Vaneigem, situationniste belge, compagnon de route de Debord dans les années 60, qui a fourni, avec son Traité du savoir-vivre à l’usage des jeunes générations, un bréviaire de la pensée contestataire. Et « collectif », parce que derrière ce nom, se cachent cinq jeunes gens, qui se sont rencontrés au conservatoire de Liège, et qui cherchent ensemble une nouvelle manière de créer, de faire groupe, dans un paysage théâtral contemporain qui laisse si peu de place à la jeune création. A la recherche d’une forme neuve, caractéristique des époques modernes, ils préfèrent l’esthétique du recyclage, de la citation, de la parodie. De fait, leur nouvelle création, Rumeurs et petits jours se construit comme une reconstitution, une archive, qui exhumerait un morceau de passé, celui précisément, qui a vu mourir, croit-on, (ou peut-être nous raconte-t-on) les derniers grands récits. Plus de grands soirs, mais des petits jours, plus de récits, mais des rumeurs. Et voilà établi, semble-t-il, le certificat de décès des grandes utopies !

Effet de direct et différé : symptômes postmodernes.

Rumeurs et petits jours propose à ses spectateurs une plongée dans un passé proche. Sans prétendre à la méticulosité et à un théâtre qui tiendrait de l’archive, (comme celui que développe par exemple Milo Rau, et que les spectateurs du Festival d’Avignon avaient pu voir en 2013 dans Hate Radio), la pièce se construit néanmoins dans un mouvement de convocation du passé. A l’image de ces vidéos que propose l’INA et que l’on regarde autant pour l’effet de dépaysement qu’elle provoquent que par leur capacité à faire naitre la nostalgie d’une époque révolue, les cinq jeunes acteurs récréent sur scène le studio d’une émission de radio des années 70, pour nous faire assister à l’enregistrement de la dernière émission, en direct, d’Epigraphe, une émission culturelle qui réunit, autour d’une table, cinq chroniqueurs, et que la direction de la radio a brutalement décidé de déprogrammer. L’effet de reconstitution est complet, toute l’imagerie des années 70 est là : la scie musicale un peu sautillante du générique, le vinyle, le télex qui permet les interventions en direct des auditeurs, la clope à la main à longueur de temps, la séance de diapositives un peu floues et bien sûr, le col roulé rentré dans le pantalon taille haute.

Passé proche qui n’en finit pas de revenir, vinyles qui envahissent aujourd’hui les appartements des jeunes trentenaires, sites internet qui célèbrent, en collectionnant les clichés de Chirac et Pompidou, le style des politiques d’antan : regrets et nostalgies d’une époque que le grain un peu vieilli des photos et des images rend bien plus libre, plus vivante, plus transgressive que la nôtre. Nostalgie des cols roulés, des gitanes que l’on grillait sans se soucier des lois Evin. Nostalgie d’une technologie rudimentaire, qui permettait les premiers effets de direct à coups de télex. Nostalgie d’une époque où les intellectuels avaient droit de cité à la télé, dans la presse, et à la radio justement. Et pourtant, semble dire le Raoul Collectif, époque qui vit aussi la disparition des grandes utopies, et pire peut-être, qui accepta de les laisser mourir. Car, si l’émission de radio est en direct (et cela donnera lieu à toute une série de ratages, réjouissant et drôles), nous la recevons avec un différé de 40 ans, temps qui autorise autant la nostalgie que l’ironie de la parodie.

C’est que, dans la reconstitution même des années 70, opère un premier récit. Les Raoul collectif convoquent, non pas les années 70, mais l’image que l’on se fait d’elles, l’histoire que l’on se raconte à leur propos. Et si l’écoute de la bande-audio de l’émission que l’on enregistre devant nous aurait pu conforter cette image, le présent du plateau, offert à la contemplation du specatteur, ne cesse au contraire d’opérer des décentrements. Confrontés à l’arrêt de leur émission, le groupe des chroniqueurs de l’émission se lézarde. Il y a ceux qui luttent et dénoncent, livrant à l’antenne le nom du directeur, qui, alors même qu’il est un intellectuel de gauche, n’a pas soutenu leur projet. Et puis, il y a ceux qui ont justement déjeuné, le midi avec ce même directeur, dans l’espoir, suppose-t-on, de se recaser rapidement à l’antenne.

Et puis, il y a celui qui se tait. Enfin, il y a celui qui n’est pas là, souffrant, et qui s’est contenté d’envoyer, en geste de soutien, un cactus. Ces cinq chroniqueurs n’en finissent pas de parler, de se perdre dans des circonvolutions méandreuses, verbeuses et bien vaines, corrigeant sans cesse les mots de l’autre, refusant par exemple que l’on stigmatise encore le Seine, en la traitant de fleuve pollué, alors que tant d’autres fleuves pollués en France pourraient servir d’exemples. Portait savoureux, et souvent jubilatoire, féroce et très drôle, qui n’est pas sans évoquer parfois (recyclage, quand tu nous tiens) les parodies que les Nuls ou les Inconnus, livraient dans les années 90, des émissions culturelles. Mais les Raoul vont plus loin que la seule parodie : ils mettent en scène, et déconstruisent un certain mode de fonctionnement des discours. Atomisation des points de vue, déconstruction systématique des discours des autres, faillite d’une idéologie de gauche face à l’arrivé inéluctable du libéralisme, mesquineries personnelles, impossibilité de s’accorder sur le sens des mots que l’on ne cesse de discuter sans fin, bref, « crise des récits » dirait Lyotard. Et l’on ajouterait même : enfermement dans les récits individuels de ces cinq hommes que plus personne n’écoute, même pas eux-mêmes, sauf peut-être cette Benoite Grioult ( !) qui ne cesse d’intervenir dans l’émission par des télex haineux, pour défendre, elle aussi, sa chapelle, les femmes, et les non-fumeurs. Mort d’une pensée quand elle se prend elle-même pour objet. Epigraphe ou éloge funèbre des intellectuels en cols roulés ! Portait d’une espèce en voie de disparition, comme celles que l’un des chroniqueurs nous fait découvrir, dans une mémorable séance de diapositives. Mort du groupe, quand un autre chroniqueur décide « d’assumer personnellement une responsabilité collective »

La fabrique du présent : du récit critique à l’action.

Et pourtant, dans un des télex de Benoite figure un petit récit, comme un apologue : l’histoire d’un cheval et d’une vache, enfermés dans un pré exigu, et confrontés à la nécessité de se nourrir, sous la coupe d’un maitre dominateur et de son fils. Et dans le commentaire de ce récit, le groupe rejoue son conflit. Lecture marxisante contre lecture utopique, lecture néolibérale contre lecture empathique : chacun instrumentalise la vache, le cheval, le pré pour imposer à l’autre sa vision et proposer une lecture de la crise de leur groupe. Mais déjà, dans cet exercice de crise de l’interprétation, le groupe se reconstitue : dans le débat, dans la confrontation, quelque chose dérape, qui se traduit concrètement par la mise à mal du studio d’enregistrement. Les tables se brisent, l’électricité et les plombs sautent. Efficacité du direct, qui impose à chacun de sortir de la routine de l’émission, comme ces temps de synthèse où l’un des chroniqueurs, prélevant de manière arbitraire dans la masse des discours certains termes, livre une relecture poétique et presque surréaliste de ce qui vient de se dire. Et c’est dans ce dérèglement, dans ce jeu, au sens presque physique du terme, que le groupe conquiert peut à peu sa liberté, se réunit et se retrouve. Dans une atmosphère de fin du monde, les cinq chroniqueurs, perdu pour perdu, décident de faire l’émission dont ils rêvent. Et le discours retrouve son efficacité quand il s’agit d’inviter une Idée. L’idée est blonde, travestie, elle s’appelle T.I.N.A, acronyme de « there is no alternative » selon la formule chère à Margaret Thatcher. Et cette idée, ils auraient pu l’appeler « récit ». Si l’idéologie, c’est la création de récits qui permettent à un pouvoir de légitimer son autorité, alors TINA est peut-être le dernier grand-récit de notre époque, le dernier méta-récit qui nous gouverne aujourd’hui.

Produit de l’idéologie néo-libérale, produit forgé au Mont Pèlerin dès 1947, par les membres du groupe du même nom, qui décidèrent, après la guerre, de diffuser, à coup de think tank, de prix Nobels, et de théories économiques, cette idéologie, qui leur apparaissait comme le seul rempart contre les autres grands récits, ceux du fascisme et du communisme, dont les ruines recouvraient maintenant l’Europe. Et cette emprise de T.I.N.A nous ramène au présent, au direct : à cette impossibilité de trouver, d’imaginer ou de vivre des plans B. A cette main mise de l’idéologie et de l’économie sur nos sociétés.

Petite fabrique de l’utopie.

A ce constat, pas de solutions miracles ! Impossible pour nos chroniqueurs de tuer TINA. Alors, quoi ? Retour au désert, comme dirait l’autre ! Le cactus, qui faisait signe depuis le début de la pièce, sur la table des chroniqueurs, prend son sens. Une histoire de graine, donnée par un vieil indien, du sable que l’on déverse, au plateau, en nombre. Le saccage. Le foutraque comme forme de libération. Masque de cheval, masque de vache qui collaborent pour chasser les mouches et inventer une manière d’être à l’autre. Dans le dossier de presse de leur spectacle, les Raoul évoquent leur rencontre au Mexique avec les huichols, une tribu qui se raconte, elle, d’autres récits pour expliquer et comprendre le monde. Une tribu qui n’a pas oublié le Soleil, une tribu pré-moderne, une tribu qui nous rappelle qu’il existe, ailleurs, loin, très loin, d’autres vies possibles. Mais comme dans une utopie, le voyageur doit être expulsé, rapidement, revenir dans son pays, porteur d’un récit, qu’il livrera à sa communauté, sans espoir d’être entendu. Alors les chroniqueur se rassoient, et livrent une dernière parole, empruntée, cela ne nous étonnera pas au titre du dernier livre de Raoul Vaneigem : « rien n’est fini, tout commence ».

Pas sûr que dans ce « rien n’est fini, tout commence » se dessine une voie radicale et nouvelle. Les Raoul assument une certaine dérision, un art du bricolage et du ratage, du foutraque, du mineur donc, qui d’une certaine manière peut apparaitre comme le dernier symptôme d’une génération qui ne croit plus aux grands soirs et qui convoque, peut-être un peu trop facilement, les sables du désert mexicains. Mais laissons alors les derniers mots à Michaux, poète belge qui fit néanmoins le choix de mourir en France : « Faute de soleil [mexicain], sache mûrir dans la glace » !


Mots-clés

_Rumeurs et petits jours _Belgique _Cloître des Carmes, Avignon _Festival d’Avignon 2016 _Raoul Collectif _Théâtre