Espæce… (en voie de disparition)
Yannick Butel - 18 juillet 2016

Quel petit vélo a bien pu passer par la tête d’Aurélien Bory quand il a ouvert Espèces d’espaces de Georges Perec, publié chez Galilée ? A quelle angoisse – semblable à celle du gardien de but devant le penalty – ses interprètes ont-ils été soumis une heure durant quand il s’est agi de « faire » ESPÆCE, présenté à l’Opéra Théâtre d’Avignon ?... En livrant ESPÆCE, Aurélien Bory s’engage dans un processus d’écriture théâtrale et chorégraphique, une sorte de phrase plastique où c’est le trait, le mouvement et le son qui sont recueillis, laissant le soin au spectateur d’y greffer un sens… ESPÆCE, comme le titre l’affirme graphiquement, est un jeu d’emboîtements, un lieu de fusion de mondes en métamorphoses.


ESPÆCE’s métamorphoses…

Lieu de transformations, espace de mutations, territoire de métamorphoses… oui, mais de quoi ? Aucune forme référente n’étant donnée au départ, aucun modèle ne préexistant, le monde tremblé d’Aurélien Bory s’inscrit dans un paradigme volontairement énigmatique et secret. En cela, finalement très proche de ce curieux livre qu’est Espèces d’espaces de Perec où la table des matières procède davantage d’une table des opérations empiriques. C’est-à-dire une table où l’on passe du coq à l’âne sans reconnaître ni l’un ni l’autre, une tabula rasa du petit monde logico-sémantique. La disparition ou disons plutôt la fragilisation de l’attendu dans Espèces d’espaces fait du livre et de son architecture, une succession de chapitres où la pensée syncopée est à l’œuvre sans que cela forme un récit. Exit le récit, le développement, la suite, etc… Espèces d’espaces est davantage tourné vers le symptôme, le signe, le « ce qui fait signe » comme on dirait « coucou, c’est là ». Là quoi ? Là où ?

A lire Espèces d’espaces on se trouve devant un mur de sensations et d’expériences où pointe parfois une revendication qui vivote à l’ombre, un exercice typographique expérimental, un essai de « zénitude », un questionnement…sur l’espace, les espaces, leurs limites, leurs formes aériennes, oniriques, insoupçonnés, relatifs à la manière que nous avons de les fuir, de les occuper, de les construire, de les subir…

Extraits :

« habiter un lieu, est-ce se l’approprier ? Qu’est-ce que s’approprier un lieu ? A partir de quand un lieu devient-il vraiment vôtre ?

plus loin, autres extraits, chapitre Murs,

« Je mets un tableau sur un mur. Ensuite j’oublie qu’il y a un mur. Je ne sais plus ce qu’il y a derrière ce mur, je ne sais plus qu’il y a un mur, je ne sais plus que ce mur est un mur, je ne sais plus ce que c’est un mur. Je ne sais plus que dans mon appartement, il y a des murs et que s’il n’y avait pas de murs, il n’y aurait pas d’appartement. Le mur n’est plus ce qui délimite et définit le lieu où je vis, ce qui le sépare des autres lieux où les autres vivent, il n’est plus qu’un support pour le tableau ».

Construit (ou plutôt déconstruit) comme une invitation à retrouver des sensations, des tics et des tocs sensibles, le livre, aux pensées inclassées, dissident grammatical, résistant à la première parole, est à l’image du goût de Perec pour les pistes, les hors pistes, les jeux de mots et les coups de langage… Manière chez Perec de procéder par touches, par petites touches qui finissent par toucher le lecteur à l’endroit du ventricule gauche quand la langue est devenue un muscle cardiaque. C’est une langue qui bat que celle de Perec. Une langue tachycardique, au poul filant, résistante à l’effort, à la logique de la performance narrative… un geste d’écrivain dont on sait, au premier mot, que l’enjeu n’est autre que l’écriture, et précisément le geste d’écrire : « J’écris ».

ESPÆCE lu, ce qui reste tient peut-être au dernier paragraphe du livre. Extraits :

« Ecrire : essayer méticuleusement de retenir quelque chose, de faire survivre quelque chose : arracher quelques bribes précises au vide qui se creuse, laisser, quelque part, un sillon, une trace, une marque ou quelques signes ». Ou quand l’écriture est l’espace-même qui soutiendrait tous les autres, véhicule conquérant des territoires liés à l’imagination, obligé de se retirer quand la pensée se rétracte, brouillonne et incertaine, sans cesse en devenir…

Ecriture et labyrinthe

L’écrit convoque ou l’écrit connecte… ? Aurélien Bory évite l’image redondante du livre, ou disons-le autrement, s’écarte de la tentation de vouloir trouver des images plastiques et esthétiques qui « reprendraient » celles du livre. Ne pas pas faire comme, ne pas prétendre au miroir, éviter l’illustration ou le « copié/collé » des épisodes du livre qui, d’ailleurs, ne se donne sous ce format qu’à travers l’anecdotique. Et s’écartant de l’écriture qui convoquerait une référence même fragile, Bory connecte donc ESPÆCE au monde imaginaire tel qu’il a pu naître à la lecture de l’œuvre, et plus généralement de l’œuvre de Perec. Espèces d’espaces, mais également sans doute La Vie mode d’emploi ou encore W ou le souvenir d’enfance… se regardera comme modelé sur des matériaux structurants l’œuvre de Perec. A commencer vraisemblablement par celui du labyrinthe qui est bien souvent dans les œuvres de Perec, mais et évidemment, à même l’écriture qui est le lieu de tous les coups inattendus. Lieu de l’imprévisible et de l’insolite. Bory, lui, choisit de camper avec ESPÆCE un monde désorienté, pris dans un maelstrom sonore et topographique, mouvant et oppressant. Quelque chose qui lorgne du côté de la bilbiothèque borgésienne ou des univers kafkaïens est mis en place et les cinq interprétes sont soumis à l’espace qu’ils habitent.

Car c’est bien l’espace qui les guide, dicte le mouvement, les conduit à se réorganiser, à s’inventer des issues, où s’installe un curieux rapport de force entre intérprètes et structures. D’évidence, ESPÆCE fonctionnera comme le plan où s’affrontent des résistances.

Faisant ainsi suite, aux écritures apparues à l’ouverture et qui leur imposait une sorte de challeng sur le thème de l’écriture (mots projetés, injonctifs, venus d’un Deux Ex Machina qui les mettait en demeure d’agir), la bande des cinq (Guilhem Benoit, Desseigne Ravel, Katell le Brenn, Claire Lefilliâtre et Olivier Martin-Salvan) en est donc réduit à composer avec une « machine infernale ». Le mur se déplace, les menace, les absorbe… Ici, il faut l’escalader, là s’engouffrer dans une porte qui semble une issue, mais qui s’avère en définitive une impasse, etc. Mur qui abrite une multitude d’exemplaire de l’ouvrage de Perec et qui finit par apparaître enfin dans sa dimension cachée… C’est une bibliothèque : soit un monde ouvert, un univers-organisme vivant…

Et pendant tout le temps que dure ESPÆCE, Bory n’a de cesse de ponctuer l’action d’instants furtifs et cocasses. Là, la chute d’un complice dont on se dirait qu’il n’a pas survécu et réapparait immédiatement par une porte figeant le regard de ces camarades. Là, un « type à l’embonpoint manifeste » qui reste coincé là où tout le monde a été avalé, là une situation de séduction où une lectrice gymnaste fait de l’exercice de lecture un numéro de contorsionniste devant un penaud, un bénêt qui la mate avec désir... Drôle encore, parce que Perec n’a jamais cessé de l’être, quand Olivier Martin-Salvan, tout en mime grotesque et chanteur lyrique, joue une saga familliale qui semble correspondre, à la vie biographique de Perec, notamment l’épisode où sa mère le sauve d’Auschwitz en "l’abandonnant"…(relire W ou le souvenir d’enfance)

Épisode qui marque un tournant esthétique et poétique de ESPÆCE qui, pour les dix dernières minutes, devient plus sombre, marqué par un rapport à l’écriture plus énigmatique. Qu’elle se forme sous l’aspect d’un trait fluo ou de lettres blanches bruyamment imprimées par une machine lipogrammatique au geste mécanique ou d’une page blanche... plus sombre à mesure que la page blanche se verdit d’un peuple cadavérique fantôme et que Claire Lefilliâtre ne se soutient plus, comme épuisée par le Kaddish qu’elle chante (hâché, interrompu...).

Qu’est-ce qu’ ESPÆCE ? une rêverie sans doute, une manière de baguenauder dans une œuvre qui n’en finit pas de nous livrer « une vie mode d’emploi » nourrie de tout ce qui n’est pas quantifiable, mesurable, logique, prévisible. Une pièce théâtrale et chorégraphique qui n’a pas oublié de jouer en jouant, d’expérimenter en s’écrivant. Un geste et une scène qui sont - dans une période esthétique où certains martèlent qu’il faut que le théâtre donne dans le message et fasse dans la narration (au risque que l’on sait) - en voie de disparition… et qu’on a plaisir à observer encore.
Non pas un théâtre "insignifiant" (on confond l’insignifiant avec ce qui ne fait pas sens), mais une scène en rupture avec le langage abusé. Un plateau-langue qui figure une langue de terre où ça se mettrait à nouveau à parler une langue que l’on ne connaît pas encore, une langue en devenir (là est le politique) qui se regarde comme une planche de salut ou, si l’on préfère, une langue qui surferait... entre présentation et intensité, loin de la représentation. Quelque chose qui, à la manière d’Hurbinek dans la Trêve chez Primo Levi, se donne sous le mot Mass/klo ou Mastis/klo... un mot, peut-être.
Peut-être le premier mot d’une langue advenue et qui marque la possibilité de témoigner dans une langue neuve, ou une langue veuve ayant dépassé son histoire, son passé, sa mémoire. Loin de faire de la langue "cet organe d’enregistrement" comme la nommait Artaud (qui appelait à grands cris une langue et un langage autres), Perec n’a eu de cesse de marquer une rupture avec une langue bourgeoise qui fige les relations entre le sujet et l’objet, entre le regard et le regardé. Et Bory d’avoir pris la mesure de ce travail chez Perec (et l’on connaît le lien de Perec à Brecht) qui n’a jamais cessé de mettre en travail la langue au prisme de la distanciation. Et d’ajouter que si Perec a travaillé une "poétique des listes", c’est peut-être qu’elle fait écho à "la politique des listes"..., alors entre l’une et l’autre, faut-il imaginer que Espèces d’espaces serait une suite (entendons-le au sens de variation musicale) de L’Espèce humaine d’Antelme... Mais ce n’est là qu’une projection de lecteur.


Mots-clés

_Espæce _Aurélien Bory _Danse _Festival d’Avignon 2016 _France _Opéra Grand Avignon