Alors que j’attendais…
Yannick Butel - 16 juillet 2016

Accueilli à Marseille, le metteur en scène Omar Abusaada a reçu le soutien des Bancs Publics, de février à avril 2016, pour créer à la Criée Alors que j’attendais. Titre emblématique d’une situation syro-libanaise où le mouvement de l’Histoire semble soumis aux variations politiques et aux conflits armés. Un théâtre didactique, un théâtre de témoignages…


« Damas porte d’entrée au Liban » dit-on… Damas, Beyrouth… entre l’Etat syrien (principalement sunnite) et l’état libanais (mosaïque religieuse et laïque) où s’est réfugié plus d’un million et demi de syriens, c’est une longue histoire complexe, d’amitiés, de rivalités, d’occupations… La mise en scène d’Omar Abusaada, Alors que j’attendais, en rend partiellement compte au sens où elle livre l’histoire d’une famille prise dans la grande Histoire syro-libanaise. Une histoire dont un ami de Beyrouth m’explique qu’elle n’est pas la même pour les chiites, le hezzbollah, les sunnites, les Maronites, la communauté chrétienne…
Il n’y a pas de livre d’histoire commune au Liban pour les écoliers. Et de regarder les personnages brisés de Alors que J’attendais comme ceux qui sont la trace de cette histoire en devenir sans cesse différée.

Alors que…

Littéralement, « alors » (qui étymologiquement signifie « à cette heure-là, à ce moment-là ») évoque donc un espace temps, à l’intérieur d’un temps plus général. C’est une parenthèse en quelque sorte, une manière d’immobiliser en un point (une spatialité) un temps sur lequel porte l’action. Et c’est bien cela Alors que j’attendais… Un point dans l’Histoire. Ou, vu au prisme d’une famille, cette famille veille le coma d’un fils (Taim) à l’hôpital. La raison de ce coma, un passage à tabac lors du franchissement d’un chek point à Damas. Histoire tragique du fils, qui suit de près celle de la mort du père. Et d’assister alors à une histoire curieuse, une fiction mise en place, où le coma du fils est le lieu d’un regard critique. Lui, dans le coma, regarde l’Histoire, celle de son pays pris dans le printemps arabe, celle de sa famille avec son lot de petites séquences du quotidien.
Et de réaliser que Mohammad Al Attar, auteur de ce texte simple, réaliste, écrit certes une fable qu’il convient d’apparenter à un drame historique construit sur un « fait divers », mais que la forme qu’il lui donne s’inquiète de l’espace. Le coma (espace du corps figé) et la pensée intérieure (vagabondage et déambulation libre) se donnent simultanément. Question d’espace donc, à l’endroit d’un territoire en proie aux guerres, aux espaces occupés, aux espaces disputés.
Alors que j’attendais… ou un titre presque beckettien qui fait de Taim un parent de Godot (la comparaison s’arrête-là) est donc un recit syncopé, elliptique où l’on va et vient, entre petite et grande histoire. Manière d’imbriquer l’une et l’autre, de les tisser parce qu’elles sont de fait indissociables. Va et vient entre la mémoire des uns et le coma de l’autre, va et vient entre Beyrouth et Damas, va et vient d’une famille qui tente de vivre à contre-courant d’un monde ivre qui les emporte.

Sur le plateau…

Sur les planches le metteur en scène Abusaada a mis en place un espace qui joue sur la verticalité autant que sur l’horizontalité. En haut, comme poster sur une cîme qui permet de voir plus loin, Taim commente le monde avec le recul que lui donne un coma qui l’a, en définitive, libéré. En bas, la famille, affairée, en proie aux désirs de départ de Damas la cruelle. Parfois, on les regarde comme les trois sœurs de Tchekhov fantasmer une fuite en avant… En haut, un DJ et Taim sont le lieu d’une parole journalistique et philosophique qui commente l’actualité. Apparaîtront régulièrement d’ailleurs des images d’archives d’une révolution qui a accouché d’une guerre.
C’est simple, presque inscrit dans une temporalité des années 50-60 où le théâtre, chez certains, devait figurer un miroir des problématiques sociales rendues dans un geste réaliste. C’est ainsi non pas un vieux théâtre qui est proposé, mais un théâtre où la conscience politique est à l’œuvre, et se donne sur le mode de la communication (donc des dialogues qui n’en finissent pas, des thèses qui sont martelées). Un théâtre de situation en quelque sorte où ce qui est joué doit permettre d’éclairer, d’éduquer d’avertir.
Et l’on comprend qu’Omar Abusaada souligne sa parenté avec Boal, le théâtre de l’opprimé, lui-même inspiré par Brecht. Théâtre à thèse que ce Alors que j’attendais… Mais, et c’est sans doute ce qui est le plus pertinent, théâtre de témoignage puisqu’ici, l’écart entre le fait esthétique et le fait historique est infiniment réduit.


Mots-clés

_Festival d’Avignon 2016 _Gymnase du lycée Paul Giéra, Avignon _Mohammad Al Attar _Omar Abusaada _Syrie _Théâtre