A world of pain and shit et son miroir
Malte Schwind - 16 juillet 2016

20 Novembre de Lars Norén, mis en scène de Sofia Jupither, se joue du 14 au 17 juillet au Théâtre Benoît-XII. Une pièce qui voudrait nous faire comprendre le « cheminement émotionnel » et les causes de l’acte du jeune coureur d’amok d’Emsdetten en 2006. Prônant la compréhension et l’empathie envers son voisin, ce théâtre veut participer à la paix dans notre chère Europe. Une heure dont on aurait pu se passer.


Sofia Jupither considère que l’ « un des ressorts du théâtre est l’identification » et trouve la qualité du texte de Lars Norén dans le fait que tout le monde puisse s’y reconnaître, que « des millions d’adolescents éprouvent des sentiments similaires. » En effet. Ce monologue traverse tous les lieux communs d’un adolescent en crise. Accusant ce « world of pain and shit », nous avons bien l’impression que ce qui lui manque est une langue singulière qui pourrait rendre compte de son mal-être. Une langue qui pourrait naître d’une expérience singulière, d’une expérience d’une douleur ou d’une joie unique. Et on aurait pu espérer que le théâtre ou l’art en général pourrait participer à une nouvelle manière de voir, d’entendre, de bouger, de faire, de penser… des nouvelles manières qui pourraient creuser des brèche dans ce « world of pain and shit », mais ce quoi devant nous sommes pendant une heure ne fait que reproduire, d’un réalisme plat, notre mutisme. Il n’y en a rien à dire.

À part, peut-être, demander si l’identification n’était pas déjà combattue par l’avant-garde moderne, il y a un siècle. Si Brecht n’a pas déjà tenté de détrôner ce mécanisme qui nous laisse devant le mur, sans échappées, qu’elles soient critiques ou pulsionnelles. Si Deleuze n’a pas raison de penser que toute identification se base sur une fonction paternelle (v. Bartleby, ou la formule dans Critique et Clinique) et reproduit par là, peut-être, quelques causes de ce « world of shit and pain ». Et se demander comment cela se fait-il que nous y sommes à nouveau, devant un théâtre de l’identification.

Au final, on pourrait dire que ce théâtre participe de ce qu’il veut éviter. En mettant le spectateur dans un tel rapport, il l’oblige à s’adapter à la « forme, image ou représentation, portrait, modèle » (Deleuze), tout ce que Sebastian Bosse, auteur de la tuerie, accuse. Au nom de l’ordre actuel, contre le bousculement dans la guerre civile, Sofia Jupither nous met devant une injonction à l’empathie et la compréhension. (Mais je n’ai pas plus de mots pour pouvoir parler de Nice.) Un théâtre qui fuit comme la peste une phrase de la pièce : que toute différence est condamnée à la solitude. Un théâtre qui veut que tous, chacun, comprennent, peu importent les procédés. Au final, c’est un théâtre réactionnaire, aliénant, miroir de ce monde of pain and shit, et s’y confondant. « Sofia Jupither prend le risque de paraître naïve et l’assume. » On la croit, à défaut de pouvoir « croire en l’homme » (Olivier Py).

D’autres mots ici, sur l’Insensé : "20 novembre… Sébastien cabossé", par Yannick Butel



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