Tigern, et APRÈS
Yannick Butel - 15 juillet 2016

Prenez un festival international (Avignon) qui s’est fixé pour sa 70ème édition d’interpeller le public sur les enjeux du politique. Sollicitez une metteure en scène suédoise : Sophia Jupither qui, sa biographie le souligne (cf. voir plus bas) n’entretient pas vraiment un rapport à cette injonction festivalière. Ajoutez-y le texte d’une auteure de 33 ans considérée comme « l’enfant terrible » des nouvelles dramaturgies roumaines et, accessoirement, portée par les médias roumains comme l’une des 100 femmes les plus influentes dans la société roumaine d’aujourd’hui (Ce qui n’en fait pas pour autant un penseur du politique, mais plutôt un résultat). Agitez le tout afin que cela devienne assez flou pour que « ce qui ne raconte rien », finisse par éventuellement « raconter autre chose ». Comprenons par-là un truc passe-partout, un machin flou dont on pourra toujours prétendre qu’il est ça, ça, ça, ça, ça, ca, ca, ca, ca… et présentez Tigern, salle Benoit XII, du 13 au 17 juillet.


C’est dur parfois d’être critique…

Quel ennui, mais quel ennui terrible. Au point que la petite heure plus quinze minutes (dit comme ça on prend le risque), finit par apparaître sous sa forme massive… 4500 secondes. Quatre mille cinq cents secondes séparent donc le spectateur de son retour dans la rue. Soit le début d’une éternité qui aurait pour motif de départ Tigern : une pièce contemporaine.

Permettons-nous de rapporter celle-ci comme elle est présentée sur le site du festival

« Un chauffeur de taxi, des touristes, trois volatiles et quelques autres témoignent. Tous ont eu affaire à Mihaela, une étrange créature apparemment peu au fait des us et coutumes locales et tous hésitent sur son identité : il, elle, cet individu... Et pour cause, Mihaela est une tigresse, une tigresse qui s’est échappée du zoo pour découvrir la ville et le monde. À travers cette fable fantasque, dont la narration répond aux codes du film documentaire, Gianina Cărbunariu et Sofia Jupither livrent une satire joyeuse et puissante de notre rapport à l’étranger. Le regard est tendre mais sans concession : La Tigresse est l’histoire d’êtres vulnérables mais tous intégrés au système urbain - du sans domicile au banquier - qui manifestent désarroi, mesquinerie et parfois même violence dès lors qu’ils sont confrontés à l’altérité. Si l’ombre de Ceaușescu plane à un moment donné sur la vraie/fausse ville en panique, ce sont bien les démons européens contemporains qui menacent. Sofia Jupither évite costumes et décors figuratifs, préférant dessiner un espace abstrait où les récits subjectifs se transforment en bruits médiatiques. Ses cinq comédiens campent des archétypes plus que des personnages, tendant au public un miroir troublant mais non déformant  ».

No comment…. dirait-on en anglais.
Ou, comme aurait dit mon grand-père qui n’avait pas internet : « le papier ne refuse pas l’encre mon garçon ».
Tigern n’est pas rien, mais vide. Pas abstrait, mais figuratif évidé. Pas le récit « d’êtres vulnérables » mais les fadaises consternantes de propos de bistrot qui eux, ont le mérite de rester attachés au Zinc. Fadaises et pensées merdiques déconstruites… on dirait parler à « mots couverts… ». C’est-à-dire cette façon très reconnaissable, chez certains fascistes et populistes qui ne se déclareront qu’au « grand soir » – quand le Front National ne faisait q’un peu moins d’1% – de parler à « mi-mots ». Manière de faire entendre un peu, sans se découvrir. Manière de caméléon en quelque sorte où la langue prend la couleur en fonction du terrain fertile ou pas des idées qui vous ressemblent.
Tigern oscillera sans cesse sur cette pratique du raconter un peu, dire un peu, évoquer un peu… et bien entendu, c’est sur le mode critique qu’il faut comprendre ça. Ce qui se dit presque là.
Mais qu’est-ce qu’on s’ennuie… devant ce mur de bois, ces 4 chaises, ce micro posé sur la table d’écolier… Qu’est-ce qu’on s’emmerde ici, devant Tigern, qui relève d’une prestation minimale d’acteur qui parle à vous saouler. Et c’est tout.
Mais peut-être que ce n’était qu’un mauvais rêve… Peut-être que je me suis endormi…

Le théâtre et Après

Vers 22H30.

Au Théâtre des Carmes où il est rendu hommage à André Benedetto, l’un de ses lecteurs attentifs, l’un de ceux qui l’ont bien connu parlera du théâtre que l’on peut espérer… Il évoquera « un théâtre responsable ».

Vers 23H30

Nice. Jour de fête nationale. Une information fend ce 14 juillet. Promenade des anglais, il semble que les spectateurs du feu d’artifice soient victimes d’un attentat. Au matin, on compte plus de 80 morts…

73ème édition du festival

(le thème du politique passé de mode, l’édition est placée sous le signe des écritures du réel)

Un collectif met en scène « La promenade des anglais », « Bataclan », « Charlie »… trilogie macabre qui porte le nom générique de « échec Libéral » écrit par les détenus de Guantanamo, jouée au Théâtre des Carmes. Durée 24H00. Captation et retransmission dans la cour d’honneur du palais des papes. Jauge réduite à un spectateur, devant un écran d’ordinateur. Le dispositif scénique de la Cour prévoit que le spectateur a accés à une documentation sur le monde et un ensemble d’intervenants est là en permanence pour donner un point de vue sur ce que le spectateur pourrait vouloir savoir. Il y a là un philosophe (celui qui met en tension), un économiste (celui qui explique), un metteur en scène (celui qui s’interroge sur le théâtre), un docteur (au cas où), une sage femme (celle qui parle du plaisir d’aider la vie), un ancien président de la République (le muet). En préambule, lecture de l’Etrange mot d’urbanisme de Jean Genet. En exergue du programme une phrase de Brecht légèrement pastichée « on a évité que le théâtre devienne lentement un bordel pour le contentement de putains ». Une bande son diffuse sur un mode plus ou moins fort, la chanson de Bertrand Cantat Droit dans le soleil. Au terme du spectacle qui dure 3 heures au Théatre des Carmes, et 24 heures dans la cour, le sauvetage du spectateur est assuré par une équipe de critiques qui publient les pensées du spectateur : celles sur le spectacle, celles sur les entretiens qu’il a eu avec les intervenants du dispositif, celles qu’il peut avoir en général . A partir de ces propos recueillis, un collectif d’auteurs contemporains, en résidence à la Chartreuse, ré-écrit un texte. Son titre prévisible est : « nous sommes encore à naître ». Phrase qui sonne Bene.


Élements de communication de TIGERN

A propos de Gianina Carbunariu

Gianina Cărbunariu (1977) est considérée comme « l’enfant terrible » du théâtre contemporain roumain. Elle commence ses études dramatiques en 1999 à l’Université Nationale de Théâtre I. L. Caragiale et Film Arts de Bucarest, département mise en scène. Trois ans après ses études, quelque chose commence à changer dans le milieu du théâtre contemporain roumain. Avec trois camarades, Cărbunariu fonde un nouveau concours de théâtre qui est rapidement devenu une plateforme passionnante pour de nouveaux dramaturges. Ce groupe, appelé DramAcum, a donné un nouveau visage au théâtre roumain, le plus fort depuis la chute du communisme. Non seulement DramAcum encourage les productions nouvelles, mais il permet de nouvelles traductions d’oeuvres écrites dans des langues européennes peu diffusées.
La première pièce de Gianina Cărbunariu, intitulée Stop the Tempo, est son travail le plus connu internationalement ; elle est considérée depuis par la critique comme « la crème de la génération des nouveaux dramaturges ». En 2004, la pièce a été invitée à la Biennale de Wiesbaden (Allemagne). Depuis, elle a tourné à Paris, Berlin, Dublin, New York, Istanbul, Vienne, Nice et Leipzig. Sa deuxième pièce, Kebab, écrite en partie lors d’une résidence internationale au Royal Court Theatre à Londres, a été interdite pour son « langage indécent » par un théâtre privé à Bucarest quelques jours seulement avant la première. Après avoir été soutenue par Teatrul Foarte Mic Théâtre de Bucarest (un groupe qui a aussi encouragé la carrière de metteur en scène de Carbunariu), Kebab est devenue l’une des productions les plus fréquemment présentées à l’étranger et a attiré l’attention des théâtres du monde entier, du Japon au Royaume-Uni et du Danemark à la Grèce.
Ces dernières années, le nom de Gianina Cărbunariu a été constamment mis en avant par les critiques de théâtre roumain pour le Prix européen Nouvelles Réalités Théâtrales. À 33 ans, elle a été choisie par les médias roumains comme l’une des 100 femmes les plus influentes dans la société roumaine d’aujourd’hui.

A propos de Sophia Jupither

Sofia Jupither a débuté comme metteur en scène en 2001 avec Visites de Jon Fosse au Stadsteater d’Helsingborg. Elle a poursuivi avec des pièces comme La Fille sur le sofa au Stadsteater de Stockholm en 2002 et Le Chemin de Damas au Strindbergs Intima Teater en 2003. En 2005 Sofia a fait ses débuts de metteur en scène en Norvège avec la création mondiale de Sommeil de Jon Fosse au Théâtre National à Oslo, spectacle qui a été enregistré par la TV norvégienne et est la pièce de Fosse la plus vue en Norvège.
Depuis, Sofia a dirigé bon nombre de spectacles acclamés sur des scènes suédoises autant que norvégiennes, dont Le Canard sauvage au Rogaland Teater à Stavanger, La Ménagerie de verre et La Mouette au Théâtre National à Oslo, sa propre adaptation du Songe dans la salle Torshovs du Théâtre National, Qui a peur de Virginia Woolf ?, Les Revenants et Il ne faut pas jouer avec le feu au Stadsteater de Stockholm, de même que Maison de poupée de Ibsen et Sa Maison d’été de Jane Bowles au Théâtre Royal, Dramaten.
Depuis 2009, Sofia Jupither est artiste en résidence au Folkteatern. A l’automne 2010, elle a monté Skalv de Lars Norén et, au printemps 2012, Hiver de Jon Fosse. Comme pour Fragmente, elle a travaillé avec le scénographe Erlend Birkeland. Fragmente est leur onzième collaboration.
Depuis sa mise en scène pour Villes en scène / Cities on stage, Sofia Jupither a dirigé 3.31.93 de Lars Norén au théâtre de Stockholm et a fait ses début de metteur en scène d’opéra avec Salome de Richard Strauss à l’Opera Royal de Stockholm, avec la soprano suédoise Nina Stemme dans le rôle principal.

A propos de Tigern sur le site de Sophia Jupither

Il y a un centre historique, des terrasses de café, des pigeons, des passants, des touristes, des sans-abri… C’est une ville d’Europe du sud à la fois singulière et universelle, si lointaine et si proche où va se produire un étrange événement : une tigresse s’est échappée du zoo. Mais derrière ce prétendu félin se cache surtout une fable contemporaine, à la fois burlesque et politique, écrite par Gianina Cărbunariu (Roumanie) et mise en scène par Sofia Jupither (Suède).
Avec ce texte, la dramaturge roumaine poursuit son travail théâtral et documentaire sur des thèmes plus que jamais d’actualité : les injustices sociales, la défense des minorités, le repli identitaire… Dans Tigern, elle aborde de front un sujet particulièrement sensible en Europe : la discrimination envers les populations nomades régulièrement expulsées des villes, déplacées dans les banlieues et victimes de racisme et de violences. L’artiste aborde le sujet de façon critique et engagée et offre une pièce drôle et vivante. Un moment doux-amer sur les traces d’un tigre traqué.

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Mots-clés

_Tigern _Festival d’Avignon 2016 _Gianina Cărbunariu _Roumanie _Salle Benoît-XII, Avignon _Sofia Jupither _Suède _Théâtre