« Bonjour » Tristesses…
Yannick Butel - 14 juillet 2016

Quand la metteur en scène Anne-Cécile Vandalem expose quelques-uns des traits qui ont servi à construire Tristesses (présenté au Gymnase Aubanel), elle évoque Gilles Deleuze. Notamment quand le philosophe de Vincennes, soucieux des flux et des connexions, parlait, à propos de la tristesse et de la joie, de « lignes ». Une ligne de tristesse (afin d’expliquer cet état) relevait alors de la pression inconfortable d’un corps sur un autre corps. Regardant Tristesses, on regrette que Vandalem n’ait pas pris en compte également « la ligne de sorcière » dont Deleuze dit qu’elle est la perspective de « la pensée ». Tristesses ne soulève pas celle-ci, malheureusement.


On ne souffre plus quoi ?

C’est la question qui, finalement, pourrait faire le lien entre plusieurs des différents spectacles présentés cette année dans la programmation qui met l’accent sur le rapport que le citoyen peut encore entretenir à la chose politique et au politique.
« On ne souffre plus quoi ? » renvoie ainsi à ce qui devient insupportable, ce qui est douloureux. On ne souffre plus la corruption, le mensonge, le cynisme, les conmuniquants en ordre de marche qui oublient que parler ne relève pas seulement de la séduction… on ne souffre plus l’horizon sans cesse différé des jours meilleurs. On ne souffre plus, habitué à l’idéal démocratique, la confiscation des idées, des débats, des questions sans réponse, les accords électoraux et les consensus mous… On ne souffre plus les agences de notation, la mythologie de la croissance et de la décroissance, la légende de la rentabilité, de la flexibilité, de la mobilité… on ne souffre plus de demeurer le spectateur du politique, des médias invertébrés et compromis, les portraits de famille politique où dissidents et révoltés se rabibochent de manière récurrente. On ne souffre plus les livres, en tête de gondole, de cette classe politique… ces livres historiques, biographiques, programmatiques… qui prétendent à la pensée.
On ne souffre plus la résignation qui s’impose, la lutte désespérée méprisée, les lois autoritaires et le 49.3, le terrorisme d’état qui prétend protéger la liberté, le travail, le vivre ensemble… quand pour beaucoup cette protection n’est qu’un déguisement de plus, un enième mensonge où la démocratie est vécue comme « la mutualisation des pertes » pour les uns, « la privatisation des profits » » pour les autres, écrivait Gramsci.
Ici et là, à tous les niveaux du champ social, ça souffre donc. Et bientôt ça souffle le chaud sur les braises du politique qui n’apparaît plus, aux yeux d’un nombre grandissant, que sous la référence du « tous pourris », « tous les mêmes ». Formules synthétiques qui désignent une équivalence, un indistinct, une homogénéité ou une uniformatisation de la classe politique qui a perdu son rapport au clivage, à la différence. Et bientôt ça souffle le chaud qui, ces derniers temps, se manifeste par la montée simultané du populisme, de l’abstention et du vote blanc.
Mais ce tableau recueilli, brosser à grands traits, volontairement schématique et qui s’inspire d’une prose quotidienne et journalistique ; ce tableau de désespérances massives, d’idéaux en voie de disparition… ne dit rien. Au mieux est-il un constat, presque amiable, que chacun s’entend à promouvoir. Il ne dit rien de ce qui structure l’organisation du social.
Passons sur la critique du libéralisme : serpent de mer et motif critique de ces deux derniers siècles. Passons sur la critique machiavelienne du politique... qui souligne que le pouvoir ne peut être que fautif. Passons sur la critique psychologique et darwinienne… qui rappelle que l’homme n’est pas étranger à son destin et donc responsable de ce qu’il vit (cf. se reporter aux « trois frustrations » que décline Freud). Passons sur l’éthique, dont l’étymologie éthos, signifie clairement que le jugement fondé sur les moralités s’adapte en fonction de la situation…
Passons, sur ces lunes, vieilles lunes… qui suscitent les commentaires éternels d’une cohorte d’héritiers critiques qui en font leur fonds de commerce et nourrissent les plateaux médiatiques.
Et avançons que la fin de la souffrance passera par l’oubli définitif de l’espérance en un monde qui aurait besoin de la venue d’un Sauveur. Pas plus de Dieu que d’Homme Providentiel, de Surhomme ou de Grand homme, ne sont à attendre.
Et d’imaginer que cette idée aboutissant, avec elle seront ébranlés la vassalité, l’aliénation, la dialectique du Maître et de l’esclave, la supercherie de la connaissance de l’avenir, la dette qui lie le client et son dealer… la fin de « la fabrication du consentement » écrirait Noam Chomsky.
Aux petites voix qui privilégieront l’ordre et s’alarmeront de cette perspective qu’ils ont tôt fait de confondre avec l’anarchie, rappelons juste que le désordre est consubstanciel de l’ordre. Que jusqu’à maintenant l’expérience n’a valorisé que le dernier… Et que l’intérêt du désordre, c’est d’inscrire la pensée dans le mouvement, dans l’incertitude, dans l’invitation à nous familiariser avec ce qui, définitivement, ne serait plus figé (qui est le propre de l’ordre). En finir avec le Sauveur, avec le goût de l’ordre, c’est juste s’engager vers un autre cap, que celui qui est tenu actuellement et qui nous maintient dans un « cap au pire ». Le pire se profilant dans l’une des métamorphoses qui habitent ce système : PEDIGA en Allemagne, FPÖ, Vlaams Belang (intérêt flamand) en Belgique, Union Nationale Attaque en Bulgarie, Le parti des vrais finlandais, Aube dorée en Grèce, le Jobbik en Hongrie…

Trivial True Tristesses

Une île au large du Danemark du nom de Tristesses. 8 habitants, dans dix minutes une « suicidée », et dans deux heures 8 morts. Soit une opération immobilière en perspective qui vaudra à l’île, ses maisons et ses abattoirs, rachetés, de devenir la « cinecitta » de propagande du parti populiste Danois dont la leader, la fille du patelin, a l’avenir législatif et politique devant elle. Une île marquée par la crise économique (expression laudative qui travestit mal les intérêts financiers déplacés, les blanchiments d’argent et autres malversations, les opérations de délocalisation, le goût du dividende des actionnaires, et ici en particulier, une escroquerie aux assurances et une subvention européenne obtenue malhonnêtement (par Un père) qui serviront à fonder le parti populiste).
Mais avant cela… pendant un peu plus de deux heures, le spectacle cruel poussé jusqu’au grotesque, jusqu’à la farce même, que donne la meute des huits habitants. Meute ou petite machine sociale où s’agencent les passés (rancunes, coups bas, forfaitures, hypocrisies, délits de tous genres…). Cruauté récurrente à chaque scène où les tempéraments tyraniques et machistes se multiplient et ce dès le commencement lors d’une partie de Trivial Pursuit et d’une question (camembert rose), a priori anodine, qui met le feu aux poudres.

Sooren Petersen à sa femme Anna l’introverti soumise dépressive jusqu’au bout des cils humectés : « Comment y s’appelle le restaurant de Bob l’éponge ? ». Silence. « Tu fais chier, tu fais toujours tout pour me faire chier ». « réfléchis. Je te donne un indice… y a des pinces dans le nom du restau »… etc.
(Ah, les jeux de sociétés, produits industriels qui entretiennent à travers la débilité organisée le mythe de la culture. Eh merde alors, Horkkeimer et Adorno auront éternellement raison. Au fait la réponse à la question c’est « le crabe croustillant » pour tous les ahuris qui commençaient à jouer pour trouver et éviter une insomnie. Heu sorry.)

Le ton est donné. Tristesses sera le tableau d’un monde vulgaire, médiocre, à peine éduqué, sans avenir… qui vote Parti Populiste parce que la leader on la connaît (équation différentielle entre le connu et l’étranger réduite en 5 minutes). Tableau d’un monde obscène qui rit gras, qui cause gras, qui vit gras depuis que les deux frères de Petersen se sont suicidés suite à la fermeture des abattoirs. Monde gras, et pensée grasse… où le tableau livre sa galerie de portraits glauque corrompus, tous et toutes corrompues, complices. Le pasteur, alias bouboule, invertébré tueur perclu de culpabilité. Sa femme : ce qu’il en reste. Un père, mafieux, fascistes, blagues dégueux… qui oublie jusqu’au nom de la suicidée, sa femme Ida pendue aux mats de l’île. Et, microcosme représentatif de ce monde d’en bas, la famille Petersen : Le père-Maire autorité tyranique, la mère-esclave presque tragique qu’on imagine subissant les assauts puants de son con de mari. Et deux fillettes, genre ados énigmatiques, spectres grunges déjà.
À quoi s’ajoute Martha, fille d’Ida, l’insulaire partie faire carrière sur le continent dans le parti xénophobe qu’a financé son père. Femme des basses œuvres qui, au prétexte de ramener sa mère pour l’enterrer sur le continent, vient mettre un terme à la vilaine histoire de famille, récupérer les actes de ventes des abattoirs et accéssoirement révéler les dessous de table de qui conduit à l’hécatombe. Au passage, elle en profite pour faire entendre sa voix et, théoricienne de son parti, rappelle que la menace c’est le « renoncement »… Renoncer à son plat national, à vivre comme on veut, à « boire une bière en terrasse sans devoir affronter la rafale de Kalachnikov », etc…
Et tous oppinent du bonnet (d’âne) et forment un électorat fasciné.
Bref, aucune différence entre eux, aucune distinction génétique… les insulaires forment une réserve de « sales cons », de « putains de merdeux », de « dépressifs qui y trouvent leur compte »… et aiment tous tirer à la carabine sur les étoiles quand le ciel est dégagé… « Faire un carton » sur les étoiles… fallait y penser !!!
Et de regarder tout cela, sans s’amuser. Regarder ces façades de maisons paisibles, prise dans un halo gris, abrités le monstrueux qui y sommeille. Caméra à l’épaule, en direct, un vidéaste filme d’ailleurs les intérieurs qui sont projetés sur grand écran. Que d’images vidéo dans cette mise en scène au point que le plateau est parfois déserté longuement.
Sans doute Anne-Cecile Vandalem prête à cet utilisation massive quelques caractéristiques scéniques. Peut-être a-t-elle en tête de doubler « l’image du petit écran » : ce lieu de vérité parce que « ça a été dit à la Télé ». Peut-être, en cela de son temps, faut-il faire du théâtre en recourant à l’intermédialité… Peut-être…
Mais en définitive, l’usage oppressif de la vidéo, la saturation vidéographique produit n’augmente rien, ne développe rien. Or, et c’est peut-être le reproche majeur qu’il faut faire à cette mise en scène (en plus de celui comme disait Desproges « qu’on peut rire de tout mais pas avec n’importe qui… » Qui a vu comprendra), mais le travail de Vandalem ne soulève, in fine, rien. Il donne à voir tellement trop, qu’il ne donne à regarder rien. Citant le texte de Didi-Huberman Survivances des lucioles lequel concerne Pasolini, on est loin d’un cinéma qui pue parce qu’ailleurs il sent bon (variation de la phrase de Genet « si mon théâtre pue c’est que le vôtre sent bon ». Ici, ça serait plutôt « rien ne résiste à canard ».
Canard c’était aussi le sobriquet de la femme de Sooren. Agaçant donc ce melting pot d’idées convenues, de radotages caricaturaux…
Allez, revenons au Trivial Pursuit pour finir, là où Vandalem aurait pu commencer. Ajoutons une couleur : « jaune merde ». Et imaginons qu’Anne-Cécile Vandalem, directrice de la Fraulein Kompanie (basée à Bruxelles) ait posé au hasard une autre question… par exemple : « À quel futur peuvent bien penser Goldman-Sachs et José Manuel Barroso quand ils parlent de l’Europe ? ».


Mots-clés

_Tristesses _Anne-Cécile Vandalem _Belgique _Festival d’Avignon 2016 _Gymnase Aubanel, Avignon _Théâtre