Les Damnés… Impasse noire en demi teinte
Yannick Butel - 9 juillet 2016

Du scénario des Damnés de Visconti, le metteur en scène belge basé aux pays bas Ivo van Hove, qui dirige les comédiens du Français pour l’occasion, ouvre l’histoire du XXème siècle à l’endroit du « Mal Radical » que fut la montée du nationalisme, du nazisme et du fascisme européens. Ce 7 juillet, alors qu’à l’extérieur des murs du Palais des Papes les supporters de l’équipe de France clament leur joie à la défaite de l’Allemagne, à l’interieur de la cour le spectateur muet assiste à la mise en place et à la victoire du Reich, dans une mise en scène qui, bien que multipliant les effets, peine à installer la violence et la brutalité auxquels renvoient les intermèdes sonores et stridents. Au mieux un épisode cathartique… voire, peut-être, le souci d’un "hollandais" qui aurait peint le plateau en orange (couleur nationale) et ferait part du nationalisme qui grimpe dans son pays de résidence, comme ailleurs…


La veille… en blanc…

Résolument, un peu plus de deux représentations plus loin, la 70ème édition du festival inscrit le souci de la démocratie au programme. Après « le vote Blanc » de Ceux qui errent ne se trompent pas de Maëlle Poésy, Les Damnés d’Ivo van Hove s’immerge dans le monde obscur, indépassablement cruel et méthodiquement violent de la montée mécanique du nazisme dans l’Allemagne des années 30. Inexorablement disparaîtront le droit, la culture, les arts, la liberté (et quelques millions de personnes)… auxquels SA tout d’abord, puis SS par la suite, substitueront la peur et l’arbitraire.
Reste qu’entre Ceux qui errent et Les Damnés, il y a une équation politique à résoudre qui donnera à n’importe quel défenseur de la démocratie le tournis puisque c’est par les urnes, par le vote, par la volonté populaire que l’Allemagne nazie se sera hissée au sommet de la pyramide politique, avant d’oublier ses électeurs en en faisant les collaborateurs contraints ou enthousiastes d’un Etat totalitaire.
Dès lors, le propos d’Ivo van Hove diverge de celui trop naïf de Maëlle Poésy puisqu’ici ce qui est donné à voir et à entendre, c’est la manière dont un corps familial et social se désorganise ou se réorganise : se recompose. Cette façon qu’a une société, composée de minables invertébrés, d’intellos frileux, de personnes compromises, de gens indifférents, de petites mains et de gens de la bonne société, se renient, s’oublient, se compromettent au point de s’amputer des membres qui ne se soumettent. Ce qui est à voir, dans Les Damnés et à travers le destin de la famille Essenbeck relève ainsi du principe d’hypnose meurtrier qui aura gouverné à l’anéantissement ou à la révélation des consciences aveugles et des volontés irrationnelles. Principe d’hypnose ou « principe du baton et de la carotte » à l’œuvre quand l’esthétique du verbe et la plastique des corps en uniforme ne suffisent pas à briser les résistances.
Alors la démocratie… ?
De la démocratie, que le péril soit blanc, soit rouge, soit noir (amalgame des deux dernières couleurs chez Susan Sontag), il faudrait en parler à la manière de Derrida et penser « la démocratie à venir ». Ou, pour le dire plus simplement, prendre en compte ce qui échappe aux états nationaux imprégnés de contraintes extérieurs qu’ils ont exporté puis importé (globalisation, mondialisation, format des guerres actuelles, mise en place d’une justice international, délocalisation des instances du pouvoir ou hétéronimie…) Il nous faudrait méditer ce que la démocratie (construite sur un ordre phallique) serait si cet ordre venait à disparaître. Il nous faudrait admettre que la démocratie ne va pas de soi et que si « un spectre hante l’Europe », c’est moins celui du nationalisme que celui structurant de l’aveuglement et de la résignation qui se satisfont du constat de l’éternel retour.
De démocratie (Aristote soulignait qu’il n’y avait là qu’un modèle dérivé du modèle idéal qu’est la politie), il faut se résoudre à admettre qu’elle n’exclut ni la sauvagerie, ni l’indifférence, ni la connerie..., malgré l’éducation, la mémoire, l’utopie de l’égalité, de la fraternité, de la liberté… et que si elle est un système de contrôle, elle demeure un dispositif fragile soumis sans cesse aux pulsions humaines et animales de l’Homme. En un mot, une « jungle » plus qu’un jardin à la française, une herbe folle plus qu’un green anglais, où, et d’une certaine manière, un territoire en mouvement, une forme tectonique indépassable, en attente du peuple qui manque.

Peste brune et lèpre noire

Sur le plateau de la cour d’honneur, à regarder les tableaux sanglants qui se succèdent, c’est d’abord une histoire chromatique qui se matérialise, car si au début les couleurs existent à travers les costumes, à mesure que s’étend l’emprise de la peste brune (SA), le noir uniforme (SS) finit par se répandre sur toute la scène (le plateau orange sera lui aussi couvert d’une bache noire). Entre les deux, Ivo van Hove recourt aux épisodes qui soulignent malignité, dégénérescence, compromis de circonstances, meurtres et exécutions, jalousie et sexualité consanguine, images d’archives rapportant la violence de la nuit des longs couteaux (élimination de Röhm et des SA) par la SS, Nuit de cristal encore appelée Kristallnacht : nom donné aux violents pogroms anti-juifs, etc. Images de propagande encore où les usines Essenbeck (Krupp dans la réalité), complices, fabriquent les canons et autres matériels militaires qui loin d’être seulement des instruments de guerre visibles et efficaces sur les champs de bataille figurent aussi l’expression ultime du capitalisme ou du désir sans bornes du monde des petits actionnaires.
Et de ces épisodes qui fourmillent, concédons qu’Ivo van Hove réussit à gérer adroitement ce qui relève d’une part des effets de réels liés à la grande Histoire (projections sur grand écran d’archives), et d’autres part les péripéties de l’aristocratique famille Essenbeck – « fictives » – qui sont jouées par les comédiens du Français sur le plateau. Ivo van Hove créant, en certains endroits de son épopée, une zone intermédiaire via l’écran où la geste de l’acteur, quand elle prend une dimension historique et collective, se trouve dupliquée visuellement, voire régulièrement aussi sur le plan sonore. Adroit encore quand l’image scénique in situ est augmentée à l’écran par le jeu de logiciels qui en modifie la configuration. Adroit oui, quand la caméra s’insinue dans les cercueils (à cour) qui se remplissent sur le côté de la cour, à mesure que la famille Essenbeck est disséminée, laminée par les tensions internes, démembrée par l’intérêt, l’appât du gain, du pouvoir, des fidélités provisoires, des voltefaces des uns et des autres soumis à la parole lancinante des membres de la SS.
Zone intermédiaire disons-nous, ou translatoire et plastique, qui souligne la proximité entre Histoire et fiction et, n’en doutons pas chez van Hove, permet de mettre en place un effet parabole dont on sait qu’il nous invite à penser la corrélation entre Arts et Histoire, l’implication de l’un et de l’autre…
C’est adroit, donc, et pour autant que cette adresse scénographique vaut à la mise en scène d’Ivo van Hove de se laisser regarder sans s’y ennuyer totalement, force est de constater que ce travail repose principalement sur une succession d’effets. C’est-à-dire, et Barthes s’attachait à en montrer la limite, que l’effet vaut à la mise en scène de reposer sur une succession de scènes juxtaposées qui finissent par se regarder comme des « soubresauts sensibles » étrangers. Au nombre de ceux-ci, l’envoi du discours vociférant du chancelier, une partouze de SA où la bière qui coule à flot vaut pour éjaculation et plaisirs bestiaux, une séquence grotesque de goudron et de plumes, un schématisme dans la représentation filée des victimes, des compromis et des cyniques, un larsen hyper sonore récurrent, une séquence « touche pipi » entre Martin à la sexualité indécise et une petite fille juive qui fera les frais de l’introverti, un début de viol de serveuse des tavernes de bohème munichoise, des pastilles soulignant pudiquement le jeu dialectique entre la psyché et l’anus, le passage éclair d’un récitant de la liste noire (établie dès 1933), les petits repas à la table, la vidéo répétitive des morts dans leur cercueil, etc. jusqu’à l’image finale où Martin (encore lui) se tourne face au public et rafale le public à la kalatchnikov (nous y reviendrons)…
Bref, sur le plateau de la cour d’honneur, Ivo van Hove semble s’être inquiété du divertissement du public à grand renfort d’effets et de scènes. Ce qui fait « récit » ici relève ainsi davantage d’un montage de flash ou de scénettes où il devient difficile de savoir ce qui est en jeu. Montage préjudiciable à une immersion plus profonde du spectateur qui, alors qu’il applaudit, pourrait se demander ce qu’il salue (sauf à se satisfaire de l’histoire de surface : la chute de la maison Essenbeck ayant fait entrer « le loup dans la bergerie ». Sauf à avoir perçu que le dernier cercueil, vide, serait un vague signal d’alarme qui rappellerait qu’il nous est possiblement destiné. Sauf à imaginer que la rafale finale (Martin le terrorisant en terroriste) serait le signe menaçant d’un actualité dont le théâtre, dans un rapport mimétique en-deça et faible, ne peut définitivement plus rendre compte depuis novembre 2015…)

Les Damnés … ou quand Van Hove écrirait son… UI

Et regardant ces Damnés, constater encore que Ivo van Hove, alors qu’il met en scène une violence historique, se trompe de registre sonore quand pour rendre celle-ci, il recourt à des extraits de musique punk. Karl Kraus, là-dessus, a écrit sans doute les plus belles pages qui soient. Soulignant que la montée du nazisme avait été parallèlement la mise en berne de la parole, la disparition de la musique, la mort sémantique de la variation et de la diversité sonore et gestuelle… puisque cette période s’est construite sur l’aboiement remplaçant la langue, le zinzin militaire et les flonflons cuivrés, l’uniformisation des sons et des gestes… Soit un appauvrissement, puis la disparition, à même la langue et la musique, de la multiplicité, le nazisme leur préférant l’unité exclusive. Ce qui est, en soi, la violence extrême et sensible puisque cette « unité » s’exposant ne masque d’aucune manière les cadavres sur lesquels elle s’édifie. Contresens majeur chez van Hove, donc, que ces extraits de musique punk (« encore un effet » dirait Barthes) qui n’étaient là que pour faire sentir une violence sonore superficielle relevant de l’artifice scénique et de l’illusion théâtrale.
Enfin, et pour autant que la mise en scène d’Ivo van Hove sera légitime en tant qu’acte de création, il est étonnant d’ignorer que ce travail, dans l’histoire du théâtre européen, est précédé par la mise en scène de La Résistible ascension d’Arturo UI d’Heiner Müller, en 1995, au Berliner Ensemble. Une œuvre majeure du théâtre allemand (Les comédiens du Berliner sont un équivalent de ceux du Français), reprise régulièrement jusqu’à aujourd’hui, et dont la parenté avec Les Damnés, fait du travail d’Ivo van Hove, un tableau transparent. Transparent, voire inexistant, quand on se souvient de la performance d’acteur de Martin Wütke haletant comme un chien fou, puis éduqué tel un chien de guerre. Mise en scène fabuleuse et tellement juste qui, pour autant qu’elle reposait sur le texte de Brecht, avait su sous la patte de Muller et de Wutke mettre en évidence que la Mal Radical, pour autant qu’il s’exerce sur la pensée, l’esprit, la langue… se donne à voir, d’abord, comme une contrainte qui s’affirme sur les corps. Corps pris dans la raideur des uniformes, corps privés de leur mouvement, corps décharnés des déportés… Ces images-là, des corps, c’est cela qui nous est parvenu et s’imposant au regard, c’est cela qui fit que ça nous regarde…
Chez Ivo van Hove, la disparition de cette corporéité réellement mise en scène, l’effacement de cette violence visuelle était en définitive absente ou ramené au seul « effet », à une forme de pathos de circonstances… Les Damnés préférant le bavardage logorrhéique et l’exploration du raffinement des psychologies auquels sont habitués les français.
Mais alors le mal dont souffre la démocratie… ?
Il y a longtemps, un jeune maître assistant de Paris VIII du nom de Jean-Michel Palmier faisait une conférence sur « quelques remarques sur la crise contemporaine du théâtre politique ». Il rappelait que « Le théâtre politique se conçoit sur le mot d’ordre de Friedrich Wolf : "Kunst ist Waffe" (l’art est une arme) ». Les coups de feu inhérents au travail d’Ivo van Hov et la rafale finale sont bien loin de nous inscrire dans cet Art Politique. Au mieux, était-on devant un savoir-faire s’inquiétant du spectaculaire.


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