Godot sans Absurde
Jérémie Majorel - 26 janvier 2016


En attendant Godot, de Samuel Beckett
mise en scène de Laurent Fréchuret
Théâtre de la Croix-Rousse, 19-30 janvier 2016.
Tournée à Privas, Voiron, Roanne, Villefranche-sur-Saône, Montbrison, Villefontaine et Firminy.


Photo Théâtre de l’Incendie


Fréchuret délaisse l’Absurde qui englue la réception de la pièce de Beckett presque depuis sa création. Il donne un Godot sans Dérision, sans Métaphysique, sans Nihilisme, sans Désespoir, sans Parabole. Un Beckett de moins en somme.


La distribution, ici tout particulièrement, est décisive : Jean-Claude Bolle-Reddat (Estragon), à la voix et la bouille enfantines malgré les ans, passe subtilement d’une fatigue demi-feinte à un sursaut de vie après une saute d’humeur ; David Houri (Vladimir), beaucoup plus jeune, très protecteur envers son comparse, se démène pour le distraire quand tout flanche ; Vincent Schmitt (Pozzo), sourcils broussailleux et torse velu, oscille entre rodomontades et fragilité ; Maxime Dambrin (Lucky), grand jeune homme dégingandé qui dépasse Pozzo d’une tête, est à mille lieues d’une victime pathétique ; Antoine Besson (le Garçon), petit d’homme sans âge assignable, déboule à deux reprises du haut de la salle en tee-shirt et jean.

Le plateau est entièrement recouvert d’une matière rêche et empoussiérée habituellement utilisée pour les paillassons au seuil des portes d’entrée. Un arbre plastifié et voûté par un vent absent trône à jardin. Entre les deux actes, un technicien juché sur un escabeau vient rajouter trois feuilles aux branches. Les côtés de la scène sont bordés par des pendrillons noirs. Le disque lunaire d’une poursuite vient se projeter sur celui du fond à la fin de chaque acte. La scénographie de Damien Schahmaneche retrouve ainsi le mélange de la pièce entre une « route à la campagne, avec arbre » et un bâtiment théâtral qui permet à Vladimir de sortir pour aller aux toilettes. La poussière et les lumières de Franck Thévenon apportent juste assez de plasticité à l’image scénique pour susciter un trouble entre rêve et réalité, notamment quand Pozzo, Lucky, Vladimir et Estragon se retrouvent par terre autour de l’arbre. La surface du plateau du Théâtre de la Croix-Rousse est suffisamment grande pour que le fébrile Vladimir l’arpente dans tous les sens, préfigurant à sa manière les dernières pièces de Beckett (Quad I et II, 1980), et pour qu’elle donne un sentiment de vide peuplé d’autant plus vaillamment par ces quelques figures.

Le monologue de Lucky a été hissé comme emblème de l’Absurde et du Dérisoire. Dambrin le profère non comme un pur matériau sonore, amas de signifiants sans signification, mais comme un véritable discours, fût-il parodique de la logique au point de rendre fous Estragon, Vladimir et Pozzo qui finissent par se ruer sur Lucky pour le faire taire, puis par écraser son chapeau qui lui permet seul de penser. Il y a pourtant bel et bien une ossature syntaxique qui peut être extraite de cette logorrhée, une proposition principale en regard de laquelle tout le reste, malgré son volume et le déséquilibre, n’est que secondaire : « [...] [L]’homme [...] est en train de maigrir et [...] de rapetisser [...]. » Ce rapetissement et cet amaigrissement de l’homme avaient une résonance très concrète quand Beckett écrivait la pièce en 1948-1949 et quand elle fût créée par Roger Blin en 1953 : au sortir de la Seconde Guerre, on ne pouvait pas ne pas penser aux êtres qui revenaient des camps. Giacometti, que Beckett rencontre en ces mêmes années, ne sculptait pas autre chose lui aussi. [1]

Vers le début du deuxième acte, Estragon et Vladimir entendent des « voix mortes » et hallucinent un « charnier ». Juste avant, ils évoquent les « vendanges » qu’ils auraient faites chez un certain « Bonnelly » à « Roussillon » dans le « Vaucluse ». Le résistant Beckett s’était précisément caché avec sa femme dans ce village. Il aidait les paysans du coin, dont un vigneron du même nom, pour survivre. Dans un état antérieur du texte, Estragon s’appelait Lévy. En 2008, des chercheurs français ont soulevé cette présence discrète mais insistante du contexte historique dans une pièce trop souvent considérée sous un angle exclusivement métaphysique. Mais leurs travaux n’ont été publiés qu’en Allemagne et en langue allemande... [2]

Fréchuret fait entendre toutes ces allusions et leurs possibles échos avec aujourd’hui. Mais il s’attache à tous les signes de vie qui dans la pièce persévèrent malgré tout. Ainsi de ce fragment irréductible de langage dans le monologue de Lucky qui semble pourtant être la démolition du langage. Les statues de Giacometti elles aussi tiennent bon sur leur mince socle et continuent leur marche immobile vers nous. Le corps et le visage de Bolle-Reddat ont été esquintés hors scène quand la pièce débute, puis quand elle repart pour un deuxième acte. Estragon est victime d’une violence gratuite malgré les efforts de Vladimir pour lui donner une explication plausible. Mais comment tient-il encore débout ? Comment continuer à vivre dans de telles conditions ?

Le spectacle de Fréchuret n’est pas optimiste par goût du contrepied. Rien n’est dissimulé de l’état de clochardisation des personnages, leurs vêtements maculés et déchirés, la violence, l’épuisement ou la vieillesse qui marquent les corps et les postures. Reste que le lien à l’autre et aux autres est maintenu coûte que coûte. Ce lien et sa nécessité n’ont rien d’abstrait. La pièce est hantée par les totalitarismes qui rendraient compréhensibles une suspicion, voire une méfiance viscérale, vis-à-vis du lien humain. La solidarité qui s’est nouée dans la résistance ne suffit pas à dissiper les doutes aux yeux de Beckett. Aujourd’hui, le lien se distord entre hyper-connectivité virtuelle et individualisme néo-libéral : autres menaces, autre époque. Fréchuret choisit de prendre au mot Beckett, notamment lorsque Estragon et Vladimir se demandent s’ils sont « pieds et poings liés » à Godot. Le lien, ce sont les lacets de la chaussure d’Estragon, la corde introuvable ou frêle avec laquelle lui et Vladimir pourraient se pendre et bander, la corde avec laquelle Pozzo tient (à) Lucky... Avant de faire son envolée calamiteuse sur le « crépuscule », Schmitt confie sa corde à un des spectateurs des premiers rangs.

C’est que les comédiens ne cessent d’établir et d’entretenir un lien avec le public dont ils ont conscience qu’il ne va pas de soi et qu’il est fragile lui aussi. Bolle-Reddat et Houri jouent souvent de face et à la face, côte à côte, transformant des dialogues a priori désabusés en vivantes stichomythies. Fréchuret a rappelé à ses acteurs l’admiration de Beckett pour Buster Keaton et Charlie Chaplin, au point d’imprégner les didascalies du texte d’évocations de leurs démarches et accoutrements reconnaissables entre tous : entrée de Vladimir « s’approchant à petits pas raides, les jambes écartés », chapeaux melon pour Vladimir, Estragon, Pozzo et Lucky, etc. Mais il n’oublie pas que le burlesque était chez eux une forme de résistance aux pulsions de mort qui gangrenaient les années 30-40. Ce burlesque est d’autant plus vital qu’il est traversé d’inquiétude.

Godot ici n’est donc pas une fin en soi ni l’objet d’un questionnement métaphysique sans fin. C’est un jeu qui englobe tous les autres moins élaborés qu’essaient tour à tour les personnages. On peut toujours se raccrocher au jeu qui consiste à attendre Godot quand tous les autres jeux foirent l’un après l’autre. Dans la mise en scène de Fréchuret, Vladimir et Estragon sont les premiers conscients que Godot est une fiction de leur propre cru. Le jeu ne se réduit pas au ludique. C’est l’autre nom d’une éthique, d’un lien à l’autre et aux autres maintenu envers et contre tout. Et tant pis si les multiples jeux successifs sont des fiascos. Rien de tel que d’en rire ou d’en sourire.

Vladimir prend souvent l’initiative, notamment ici : « On pourrait jouer à Pozzo et Lucky. » Dans le texte, on lit seulement : « VLADIMIR.– Engueule-moi ! ESTRAGON.– Salaud ! VLADIMIR.– Plus fort ! ESTRAGON.– Fumier ! Crapule ! » Dans le spectacle, ce qui est sans doute le résultat d’une improvisation lors des répétitions, Bolle-Reddat et Houri s’en donnent à cœur joie. Comme dans un match de boxe, ils s’envoient chacun à son tour des injures de cet acabit : « architecte », « républicain »... Le jeu s’arrête avant d’en venir aux mains et se clôt par une franche embrassade. Cet ajout est le plus fidèle qui soit à l’esprit du texte de Beckett. En effet, la pièce n’est pas composée autrement que d’une succession de numéros interrompus qui permettent de « passer le temps » et de préserver le lien. C’est du pain béni pour le spectacle vivant. L’interruption des jeux à peine engagés (cf. les exercices d’assouplissement) en fait justement des canevas pour improvisations, appelle d’autant plus à les reprendre à notre tour, suscite un désir de jouer. La pièce contient ainsi plusieurs pièces en puissance. Que ce soit précisément le jeu des insultes qui ait été développé par les comédiens de Fréchuret n’est sans doute pas un hasard : le lien, la tendresse, sont dits avec les mots qui semblent en être la négation. Les personnages essaient d’être méchants mais n’y arrivent pas tout en se prenant au jeu d’insultes plus hilarantes qu’autre chose. Les personnages sont d’une infinie tendresse l’un envers l’autre, même au milieu des pires vacheries. Et Dieu sait si les conditions dans lesquelles ils se trouvent pourraient engendrer la méchanceté. Ainsi imitent-ils véritablement Pozzo et Lucky qui ne se réduisent nullement eux aussi à un rapport caricatural maître esclave (I) ou esclave maître (II).

L’image du spectacle peut-être la plus marquante a lieu lors du deuxième et dernier dialogue de Vladimir avec le Garçon vers la toute fin de la pièce. Houri se trouve à cour assis sur une cagette en plastique. Besson se tient debout à jardin. Entre les deux, Bolle-Reddat dort recroquevillé au sol. C’est ce choix qui me touche : faire dialoguer un Vladimir lucide et un Garçon amnésique à travers le corps endormi d’Estragon. Vladimir veille et nous avec lui. Le Garçon peut retourner voir ailleurs si Godot y est.



[1Voir la passionnante biographie de James Knowlson, Beckett, traduit de l’anglais par Oristelle Bonis, Actes Sud, Arles, 1999 [1996 pour la version anglaise].

[2Voir Pierre Temkine, (dir.), Warten auf Godot. Das Absurde und die Geschichte (À la recherche de Godot, L’absurde et l’histoire), Matthes&Seitz, Berlin, 2008 ; traduit du français par Tim Trzaskalik. Textes de Pierre Temkine, Valentin Temkine, Raymonde Temkine, François Rastier, Denis Thouard, Tim Trzaskalik. Une recension éclairante de ce volume a été publiée par Ariel Suhamy dans le site La Vie des Idées le 17 septembre 2008.

Mots-clés

_En attendant Godot _Laurent Fréchuret _Samuel Beckett