Massif central, De la base et du sommet…
Yannick Butel - 10 janvier 2016


Massif Central mise en scène de François Lanel
Compagnie de l’Accord Sensible
Avec – Léo Gobin, Grégory Guilbert, Julie Hega, David Séchaud & McCloud Zicmuse



En sus d’un mois de janvier consacré à la thématique du « rapport du théâtre au réel », à la marge de rencontres et de débats, la Renaissance de Mondeville programme plusieurs créations qui, entre autre, à côté de Finir en beauté de Mohammed El Khatib, auront permis à François Lanel, jeune metteur en scène et directeur de la compagnie l’Accord sensible, de présenter Massif Central. Une partition plastique et musicale, textuelle aussi, qui met en avant les tribulations d’un groupe de comédiens… devant un monticule qui appelle la poésie de Char de la base et du sommet.


Processus

De l’apparition revendiquée du théâtre documentaire des années 20 aux écritures du réel du XXIème siècle, de L’Instruction de Peter Weiss mis en scène par Erwin Piscator, aux œuvres inattendues de collectifs comme celles de Rimini Protokoll, ou de Milo Rau… les théâtralités (processus poétiques et modelés esthétiques) n’ont eu de cesse de convoquer sous des modes régénérés le « mouvement de la réalité ». Dans le sillage de ces séismes artistiques, il s’agissait certes de marquer une rupture avec l’esthétique bourgeoise (« l’art bonasse » rappelle Alain Badiou) et son rapport au divertissement, mais également de trouver d’autres modalités de travail afin d’en finir avec l’industrialisation de l’art et les modes de consommation qui favorisent l’émergence et la continuité de cultures liées au système libéral : à son entreprise d’anéantissement de la diversité ou son désir d’uniformisation de produits encourageant la consommation de masse.

Dès lors, l’enjeu inhérent aux écritures du réel – qui concerne pour une part l’avenir de l’esthétique théâtrale : passage du souci scénique aux dispositifs scénographiques, du personnage à la figure, du patrimoine littéraire dramatique à l’océan des sons poétiques…– relève simultanément d’un enjeu politique qui convoque un questionnement sur les modes de production, sur l’organisation du travail, sur l’inscription dans le champ social, sur la réception… Toute chose qui, en définitive, a problématisé le lien que le spectateur entretenait à la « Représentation » puisque les formes proposées ont impacté également la prescription idéologique qui gouvernait à la pratique du théâtre qui devait, la chose fut claironnée au plus haut sommet et prit les accents Malrauciens : « être populaire ».

Un syntagme figé sur lequel personne ne s’accorderait, et dont le débat d’idée peut s’incarner, dès l’origine, dans le clivage entre Vilar (théâtre populaire et civique ou citoyen) et Brecht (populaire et politique ou révolutionnaire). Qu’est-ce qui a été populaire ? Qu’est-ce qui l’est ? Qu’est-ce qui le sera ?

Il est vraisemblablement difficile de formuler une réponse à cet endroit et de promouvoir l’idée d’une définition définitive au regard de la mondialisation des pratiques artistiques. D’autant que le mouvement de l’Histoire et les mutations sociétales ne permettent plus d’ignorer les processus d’interculturalité et la diversité culturelle des sociétés. Remarques et précisions qui nous conduisent de facto à exclure que serait « populaire » la seule médiation des formes patrimoniales qui sont « concurrencées » par les Arts vivants, l’entretien de l’ancien au détriment du nouveau, la reconduction de techniques connues et donc traditionnelles contre l’innovation technique imprévisible d’aujourd’hui…

D’évidence, l’imagination a pris le pouvoir sur l’équation « sensible = compréhensible », et ce qui avait été donné, pendant longtemps, comme un adage indépassable, se trouve révolu.

L’hybridation des genres (et la fin des genres), le métissage des pratiques (notamment l’influence du mouvement de l’Arte povera italien des années 60), l’ouverture à l’interdisciplinarité, l’exploration de croisements entre arts et sciences entre autre, les pratiques immersives, l’abandon de catégories structurantes (narration, psychologie, incarnation, fiction…), la présence d’un réel brut… vaut aux formes scéniques, aujourd’hui, d’être ouverte sur un monde d’expérience-à-faire, plus qu’elles n’entretiendraient un espace de reconnaissance. La reconnaissance portant ici tout autant sur les formes spectaculaires proposées (qu’est-ce qu’il y a comprendre ?) que sur le rapport que le spectateur peut entretenir à l’économie et l’organisation du spectacle (qu’est-ce que c’est que ça ?).

Du Théâtre en marche de Craig au Partage du sensible de Rancière, du Petit Manuel d’Inesthétique de Badiou au Dispositifs pulsionnels de Lyotard… la scène offre ainsi au regard des formes qui, pour autant qu’elles sont partageables, sont parfois difficilement identifiables au regard de principes (archaïques) qui ne valent pas pour toute création.

D’un suffixe qui aura problématisé cette relation et ces tensions, le « post » est à la mode : post-conceptuel, post-dramatique, post-modernité… et rend compte de la fin du PTTT. Comprenons « petit travail théâtral tranquille ».

Bref, ce « tournant esthétique » qui aura ébranlé, selon quelques-uns, le dit « populaire », et aura simultanément mis à mal le mythe de la communauté assemblée (vieille fondation grecque que l’on traduit encore en allemand par Mitsein : « être ensemble »). Et d’ajouter que dans ce champ de batailles (et de scandales), le spectateur a encore le loisir d’être ce conservateur ou cette veuve endeuillée qui « regarde » le nouveau en ayant les yeux tournés vers le rétroviseur (comme l’écrivait Bourdieu), ou de revoir sa copie (allusion à la fin de la mimésis), de suspendre le jugement (époché disent les grecs), de se débarrasser du logos (traduit généralement par le mot de « raison ») pour se laisser travailler par des régimes de sensations (épos disent les héllènes) jusqu’à maintenant in-inventoriés. La sensation n’excluant pas le déplaisir, l’inquiétude, l’étrangeté, la distance, etc… ou un contrepoids au plaisir, à la compréhension, la reconnaissance… à la communication… puisque l’œuvre d’art n’est pas aliénée à celle-ci.

Au terme de ce rapide inventaire des métamorphoses de l’histoire de la scène (pas plus abstraite mais qui a gagné en complexité), le travail de François Lanel apparaîtra dès lors comme l’un des résultats des choix esthétiques et poétiques qui sont de la responsabilité de ceux qui créent et distinguent, en conscience, un processus de création (choix d’un mode d’élaboration du travail), d’un mode de représentation (mise en place d’une forme esthétique), d’un rapport à la réception relevant du seul esprit du spectateur. En choisissant le milieu rural et en allant à la rencontre de Luc et Nicole Bignon de la ferme du bout du chemin, comme en trouvant une oreille auprès de Patricia Trohel et Alain Fondin de la Bergerie Sédouy, le collectif que dirige François Lanel ne s’inscrivait pas dans un travail théâtral qui serait le miroir de la paysannerie ou du monde agricole. Il ne ferait pas de Massif Central un documentaire sur l’agriculture, l’élevage ou « on ne sait quoi »… Non, il allait juste à la rencontre d’un territoire (comme il le précisera dans l’entretien qu’il aura avec la salle), et donc d’un espace qui lui donnerait matière à penser, à renouveler sa pensée, a être supris par la pensée, peut-être à retrouver des sons, des odeurs, des paysages, des parlés… dont on sait qu’ils sont le matériaux du champ poétique que l’imaginaire de l’artiste transforme. La « Dame Blanche » ou une jeune chouette (que Lanel évoque dans le programme) relève de ces instants furtifs propres à l’imagination qu’il amalgamera sans doute à souvenir du Songe d’une nuit d’été de Shakespeare, ou une citation de Deleuze sur « le charme des gens ». Et rien de Massif Central ne renverra à cela directement, mais Massif Central sera la forme, proche et lointaine, de ces précipités…

Sur scène

Quelques longues et intenses minutes entretenues par une pénombre qui laisse deviner un « monticule »… Voilà, ça commence comme ça, par un ralenti où l’œil et l’oreille sont à l’écoute d’un espace chromatique où quelques murmures inaudibles donnent présence à un peuple invisible. Temps sauvage, en définitive, hors temps précisément où à l’abri du regard et à peine perceptible, autour du monticule, semble s’affairer un monde tribal. Sensation et rencontre d’un 3ème type où une sculpture (car le massif est d’abord une sculpture) concentre l’énergie magmatique des choses sensibles qu’elles couvent et qui sont en devenir. Alors ça deviendra… Quoi ? à vrai dire peu importe le quoi ! Ici, ça serait plutôt la question du comment qui est à l’œuvre. Comment faire quelque chose dans un espace où il y a ce point central, ce massif central. Avec la lumière qui se lève sur l’espace scénique, on distinguera ce qui est donné pour un homme dans une pirogue. Dans les marges, en combinaison de protection (voilà un signe des nouvelles techniques agricoles pour ceux qui voudraient être rassurés), balançant de longues perches, des êtres humains sans doute. Et ce peuple-là, dans un rapport d’étrangeté à l’environnement semble s’inquiéter d’une tâche qu’ils sont les seuls à connaître. Quand ça s’arrêtera pour une raison aussi inconnue que la cause de ce monde visuel, ils passeront à autre chose. Le massif découvert laissera apparaître une structure en bois qui est son squelette. Et un type embarrassé devant un panneau d’information viendra expliquer à la salle ou à ses comparses de quoi il retourne. Coupes du terrain, éléments d’orientation, schémas précis… le propos presque scientifique qui relève autant de la topographie que du bavardage touristique s’ouvre à une naïveté métaphysique. « vous êtes ici »… peut-on lire, tout en observant la clique qui se livre à quelques travaux herculéens. Gregory Guilbert mi Monsieur Hulot mi ingénieur a besoin de « découper la structure pour comprendre la structure »… dont il prend la mesure (au propre comme au figuré). Autour de lui Julie Hega, Mccloud, Léo Gobin et David Séchaud pourraient être les figures musicales et instrumentales d’un barnum en débandade. Qu’en dire, sinon qu’ils sont tous attachés, passionnés et dans l’attraction naïve de la sculpture massive à laquelle ils finissent par s’attaquer pour la désosser.

Second temps du travail de François Lanel qui abandonne le rapport explicatif, figuratif et narratif (pas moins poétique) au massif, pour entrer dans un mouvement chorégraphique et un espace linguistique ubuesque. Devenue module, la sculpture mise en pièce donne au monde des « chercheurs » l’opportunité de faire corps avec elle dans un ballet improbable où la grâce est volontairement absente puisqu’on lui a substitué l’instinct de la vivacité. Second temps, disons-nous, qui livre les métamorphoses d’une bande, sous la houlette du verbe d’un gourou en lisière d’une folie douce qui entraîne son petit monde sur les marches de la vie intérieure. Expression du Soi en quelque sorte pris dans l’équilibre des modules dansants. Drôle de monde, drôle d’équipée sauvage, inattendue, que le final et une méditation musicale sur le monde des castors qui nous ressemble viennent parachever pour marquer la fin de cette épopée.

Théâtre d’objet sans sujet … ?

Oui, c’est tout un rapport aux objets qui est mis en place dans Massif Central. Objets détournés et improbables qui les font passer du côté du ready made. Objet d’attention aussi quand François Lanel donne à son travail la couleur d’un jeu d’enfant inséparable des joutes d’adultes où la naïveté voisine avec le sérieux, la rigueur avec l’entêtement, l’obsession avec la douce folie. Et dans cet univers théâtral en limite de l’espace asilaire, c’est encore la musique et la danse, à l’origine du théâtre, qui sont mis en avant. Et là où les anciens auraient lorgné du côté de la procession et de la ritualisation arrimant le sens et la signification à quelques références extérieurs, François Lanel et sa bande (soulignons le talent du comédien Gregory Guilbert qui la guide) invitent à regarder au-delà, par-delà… Un par-delà la référence et le sens puisqu’ici la scène est le lieu où tout est inventé à grand coup d’imagination…

Aussi, alors que le noir se fait, Massif Central s’achève un peu plus loin qu’il n’avait commencé. Un brin plus loin puisqu’il ne s’agissait pas, ici, d’aller vers, ou de finir sur… mais juste d’avoir traversé les mondes imaginaires, et peut-être avoir été traversé par celui de Massif Central. À la pénombre succède un noir final où à la dernière note de musique on comprend qu’on en a terminé avec cette ballade qui aura développé de curieux paysages inventés.



Mots-clés

_Massif Central _François Lanel _Théâtre de La Renaissance – Mondeville