La réjouissance du charbon
Malte Schwind - 26 septembre 2013


Dans le cadre du 13e festival international des arts et des écritures contemporaines Actoral, Matija Ferlin nous met au Théâtre des Bernardines face à notre condition postmoderne où, sans repère et avec l’impossibilité de nouer une chaîne narrative, nous sommes jetés devant les bruits du monde, passant d’un affect à un autre, tentant des gestes, des mots, des significations, mais qui se dissolvent aussitôt dans leurs variations sans fin, leurs relativité et dans l’incapacité d’y croire. Sad Sam Lucky fragmente notre lecture du monde pour arriver à nous faire sentir sa force tectonique que nous oublions toujours à force d’interprétations.

Le plateau normalement clair devant ce mur d’église clair est noir, ce soir aux Bernardines. Sur ce noir est posé un carré, une autre scène, nommé une chambre qui sera aussitôt déconstruite : non, ni chambre, ni moi. Un carré en bois clair sur lequel se dessinent des lignes noirs comme si quelqu’un avait dansé avec des fusains en dessous ses pieds. Des lignes qui me font vaguement penser à quelques lignes noirs de Cy Twombly. Des bouts de charbon par ci par là. Une table noire, tout aussi calcinée. À côté, des livres en deux tas. À côté, un tas de feuilles A4 avec du texte imprimé. À côté, un verre d’eau. Au milieu, un acteur-danseur, Matija Ferlin lui-même. Tout aussi en noir, ou noir-gris, anthracite. Les bras souillés de noir, probablement d’anthracite, du charbon. Quelque chose a brûlé. Plus tard, peut-être, on remarquera un petit croix en or autour de son cou, que je ne peux comprendre que comme une ironie, un signe d’un monde d’autre fois, où le monde pouvait encore être compris et qui aurait survécu aux flammes - comme une ironie, au plus tard, quand Matija Ferlin nous rapporte d’avoir prié pour son ordinateur en panne (malgré ou surtout à cause de l’encens qu’on peut sentir dans cette église révolue des Bernardines). Dans cet espace carbonisé, un corps tente d’aboutir à des gestes de danse, tente de dire, tente de nommer, tente de travailler. « Un énorme travail m’attend, n’est-ce pas réjouissant ? » peut-on entendre, adressé dos à nous, comme adressé au monde avec nous, à chaque recommencement, à chaque prise d’un nouveau fragment de textes de Srecko Kosovel que Matija Ferlin agrafe sur la table. Une table avec laquelle il tente de reconstruire un monde, avec laquelle il se bat, laquelle le noie comme sous le poids d’un océan qui voudrait l’engloutir. C’est dans cet espace carbonisé qu’il voudrait encore se livrer à des émotions, des cris de douleur, des pleurs étranglants, des joies, des tendresses... mais qui sont à chaque fois coupés comme au zapping pour passer à autre chose. Et on passe du « sad » au « lucky » intercalé par une froideur calcinante, une espèce de neutralité d’expression, comme pour nous dire : Vous y avez cru ? Vous avez cru que je pleurais ? Pauvres cons... et pauvre moi. Ou plutôt il se moque de nous en se moquant de lui-même, non : il se moque du monde qui l’inclut. On peut entendre de loin la musique de Luka Princic, qui me fait penser à certaines musiques d’Edouard Artemiev que l’on peut entendre par exemple dans Stalker d’Andrej Tarkovski. Cette musique, des harmonie planantes, à peine audible, est fissurée par le bruit violent de l’agrafeuse qui épingle les mots du poète slovène Srecko Kosovel sur la table de la manière que la machine de La colonie pénitentiaire de Kafka grave les motifs de la punition dans la chair du condamné. Et ce procédé recommence et recommence, et dans ces tentatives balbutiantes de lecture, de danse... d’éprouver ou d’exprimer, une fragilité humaine se montre sans pudeur. Une fragilité sans Moi, sans noyau, qui nous regarde droit dans les yeux, les larmes viennent, et qui les avortent en nous faisant un geste muet de régurgitation. Une fragilité que certains spectateurs ne veulent pas voir tellement qu’ils n’attendent qu’une virtuosité reconnaissable.

C’est ceux qui ne seront pas parti avant 60 min de spectacle qui verront la raison de cette fragilité : un autre recommencement, feuille, agrafe, une gorgé d’eau. Un autre recommencement de gestes à demi, une chute et la musique explose. Les harmonies inondent nos oreilles de décibels, le bruit du monde crie de toutes ses forces, sans limite. Dans ces sons que les planètes pourraient faire dans leur rotation : les tentatives des gestes qui s’agrandissent, des chutes, des sauts, des souillures de son propre visage, charbon dans la bouche, charbon sur la gorge, le visage... et tout à coup, le zapping n’est plus possible. Il ne reste que le cri qui n’est même plus audible : « Un énorme travail m’attend, n’est-ce pas réjouissant ? »

Et l’ironie grinçante qu’on pouvait entendre, auparavant, dans cette phrase, comme dans tant de passages de ce texte, et qui peuvent faire rire jaune, est anéantie. La jouissance n’est plus contradictoire avec l’impuissance, la souffrance, l’incompréhension, le « ni chambre, ni moi », mais devient réelle dans cette prise avec les puissances terrifiantes de la vie, c’est-à-dire le travail (du moins le travail artistique). Et le charbon devient fusain et le fusain joie.

Je suis venu en touriste, n’ayant pas prévu d’écrire (même si ce n’est pas au fusain), et je ressors en ayant devant moi les forces incompréhensibles, ininterprétables du monde. Merci !


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