Hamlet à l’os…
Yannick Butel - 3 octobre 2015


Rage, d’après Hamlet de William Shakespeare,
Mise en scène, adaptation et dramaturgie David Fauvel et Médéric Legros
Avec David Fauvel
Du 2 au 6 novembre 2015, CDN Caen Normandie



Avec cet Hamlet évidé et creusé jusqu’à l’os où les personnages shakespeariens sont convoqués sous des figures sonores et virtuelles, l’acteur David Fauvel/ le metteur en scène Médéric Legros se retrouvent à pied d’œuvre, tournent autour et à l’intérieur du chef d’œuvre… Et, comme Hamlet dos au mur, ils s’éxécutent dans une pièce dérivée, mi messe funèbre, mi opéra rock et sonate d’automne. Un coup de maître, un coup de Rage... une épure en définitive, au CDN de Normandie, Théâtre d’Hérouville.


Un souvenir

« Tu devrais y aller voir… c’est à la Maison de l’étudiant et ça mérite ton déplacement » me dit un soir, au téléphone, Jean-Pierre Dupuy, encore conseiller à Jeunesse et Sport où il avait réussi à confondre son obsession du théâtre avec l’exercice de son métier. Le « aller voir » portait lui sur le travail Passages, plus tard Silences d’un jeune étudiant en biologie, Médéric Legros. Première bonne impression que celle de découvrir un biologiste égaré dans le théâtre amateur étudiant, sans réels moyens et sans soucis de plaire au marché.

Et d’avouer qu’alors que je quittais la petite salle de la MDE, j’avais gagné un souvenir inattendu, imprévisible, presque inespéré et une certaine joie muette. Legros et son camarade David Fauvel s’étaient amputés de la parole, éloignaient des « grands textes », écartés de l’emphase politique et du théâtre à thèse qu’aiment développer les jeunes gens (et pas seulement eux )…

Étrangers aux discussions littéraires mais pas au Régime Poétique, eux étaient tournés vers un théâtre sans paroles, un théâtre physique et organique où, disons-le comme ça dans un premier temps, ils connaissaient des démêlés avec le corps. Ils avaient délaissé les querelles d’hémistiche qui hernanisent les débats de potaches, la rime plate et croisée que le corps enseignant n’en finit pas de préférer à la revue Docks de Julien Blaine, la problématique littéraire ou l’art de priver les insomniaques de la promenade des somnambules, l’approche thématique autobiographicopsychologicoanalyticostruturaloscripturaire qui prive le lecteur de la rencontre naïve avec une œuvre…

Barbares en littérature mais pas en écriture, voisins de palier de Jean-Claude et Pierrot de la famille Valseuses, Legros et Fauvel étaient habités par le H.L.M : Hantés par Le Mouvement. À leur manière, ils étaient en train d’écrire leur Petit Gradus qui se bornerait, au moins dans ces galops d’essai, à explorer le corps en mouvement et ses rencontres avec l’environnement : la bêtise humaine ou une porte ( c’est pareil). Alors satelittes ignorants d’un Quad beckettien, des dispositifs kantoriens ou grotowskiens… du travail de François Tanguy au Radeau ou d’un Bruno Meyssat… Legros-Fauvel venaient ainsi au plateau, presque humblement, en soulignant leur goût du travail corporel : le déplacement, la contorsion, le frôlement, la lutte, l’étreinte, la douceur, la caresse, la violence, le recueillement, la tristesse, … ou un abécédaire musculaire, autant que cérébral, en construction d’une création muette à l’autre.

L’un, l’autre s’accompagnèrent ainsi jusqu’à épuisement de leur tête à tête au plateau. Quand un jour le duo disparu partiellement de la scène, ce fut en silence, sans rien revendiquer de la césure d’avec le monde du spectacle dont ils s’éloignaient. Rien n’explique cette disparition soudaine d’un monde trop souvent assimilable à Disneyland sinon, peut-être, le retour qu’ils feront avec Borderland : sorte de Manifeste d’une esthétique du désarroi… avant de gagner, 20 ans plus tard, le Danemarkland, Hamlet, la tragique histoire que Médéric Legros et David Fauvel nomment Rage.

Hamlet from page to stage

Hamlet, OUF ! Un TEXTE que Freud (paix à son âme) a tout simplement élu, aux côtés d’Œdipe et Les Frères Karamazov comme l’un des trois chefs d’œuvre pour l’éternité. Liste limitée qui vaut aux auteurs postérieurs au décret (ex : Onfray) de vivoter dans l’éphémère contemporain plutôt que de figurer un beau jour au registre de l’universalité. Un texte, donc, une fondation – une Œuvre dit-on – qui font de Shakespeare l’un des auteurs dramatiques majeurs et de sa pièce un Best Seller. Autant dire, une œuvre théâtrale-cathédrale qui attire les pèlerins et autres zélés exégètes et commentateurs, philologues et critiques… Champions impénitents de chapelles théoriques et apôtres des diverses ficelles de l’herméneutique.

Hamlet ! Qui n’aura ajouté son grain de sel à ce qui continue d’être présenté – sous la forme d’un a priori boiteux – comme une histoire de vengeance ? De Dower Wilson à Brecht, de Derrida à Deleuze, de Mallarmé and Co… il est vraisemblablement improbable de recenser la multitude de ceux qui ont cuisiné l’Hamlet afin de le « faire passer à table » et d’en extraire pour certains un jus signifiant et éclairant, pour d’autres quelques invariants utiles à la compréhension du fonctionnement du monde. Des écritures en surplomb (analyses et commentaires) aux réécritures poétiques (Muller pour le meilleur) et scéniques (Nekrosius pour le plus fascinant), Hamlet a gagné le rang de machine et de matériau, tantôt justifiant la théorie, tantôt soutenant un geste de mise en scène (Brook, Ostermeïer, Macaine… pour les plus récents). Irréductible et fuyant, les héritiers du texte de Shakespeare convoquent toutes les interprétations. Le texte, de fait, suscite l’inflation des hypothèses, encourage la peste des lectures superficielles… et valide l’étrange idée qu’il y aurait à l’endroit du danois une aporie comme l’évoquera Georges Lavaudant (Hamlet (un Songe)).

Avatar indépassable et prothèse incontournable de l’acte de lecture… Et du coup, soulignons-le, validation d’une foutaise que Jean Bollack dénonçait, essais après essais, rappelant que ce qui est en cause dans la lecture ce n’est pas l’œuvre (qui relève toujours d’une énigme) mais le questionnement qui lui est appliqué. « C’est ça la question ? » comme le marmonera Le Prince Fauvel au commencement de Rage.

Dès lors, lisant, relisant Hamlet, c’est moins la question de la certitude qui passe par le « est-ce que… ? » qui renseignera le curieux, qu’un questionnement qui s’appuiera sur le « Pourquoi » et le « comment ».

Moins la question de « est-ce qu’Hamlet est fou ? », « est-ce que Claudius est coupable ? », « est-ce que le Père mérite qu’on lui obéisse ? « est-ce qu’il y a eu meurtre ? », etc. Qu’un régime interrogatif qui serait à même d’éclairer ce qui structure une conduite. « Pourquoi Hamlet doit-il jouer les fous ? », « Comment apparaît-il fou ? », « Comment Claudius est démasqué ? », « Pourquoi le père erre-t-il ? », « Pourquoi et comment la souricière représente plus que le régicide ? ».

D’évidence, ces variations conduisent à augmenter le point de vue. D’évidence, la question fait la réponse. Et comme d’autres, à notre heure, quand il s’agissait de comprendre Hamlet (son fonctionnement), plutôt que d’interpréter Hamlet, comme d’autres dis-je, nous finimes par en tirer quelques conclusions simples.

Pardonnez-moi alors d’aller à l’essentiel quand quelques années furent nécessaires à établir deux petits énoncés qui me serviront de conclusion.

Tout d’abord, « Tout pouvoir est fautif ». Puis – et enfin ce qui nous semble structurer l’ensemble d’Hamlet – si cette pièce, Oh combien jouée et lue, est si parlante aux contemporains qui la croisent, c’est qu’Hamlet est la pièce où « à la langue du pouvoir, Hamlet répond par le pouvoir de la langue ». Là-dessus, Tsipras pourrait être le politique qui, au moins au début, nous confirmera l’adage.

Hamlet (en) Rage

« La vérité du leurre se tient au niveau de son efficacité à capter et à retenir ; cette efficacité est le lieu et la limite de son pouvoir […] Pour achever la capture, il faut le piège et son appareillage »

Jean-Claude Sempé, « le leurre et le simulacre »,
in L’Arc, numéro consacré à Gilles Deleuze, Marseille, 1972, p. 71.

Dans un paysage de Vanités, dans un espace jonché de sacs-poubelle noirs déchiquetés, dans un silence régulièrement heurté par le bourdonnement d’une meute de mouches qui hante cette décharge qu’est Elseneur la pourriture de Danemark, en lieu et place d’un royaume qui s’apparente à un abcès qu’il faudra crever… Hamlet, définitivement seul, une chaise à la main en guise de boussole, ânonne… « C’est ça la question ? La question c’est ça ? » commence par mâcher et marteler le Prince Fauvel qui, dans la solitude de la raison, a survécu au deuil pour établir la preuve d’un crime contre nature qui se confond à la nature du politique. Lui a choisi sa voie : un destin rimbaldien privé de toute beauté, pétri seulement de vérités aux faciés malsains…

Lui, simultanément, entend aussi les voix des truands qui l’entourent, les sent venir de loin, flairant, au propre comme au figuré, ce monde de grimaces et de résidus figés. Et de regarder le Prince Fauvel, comme s’il avait un coup d’avance, feindre dans une langue rapide les dialogues qu’il a devinés. Langue vive, procédant par condensation de scènes, traduction synthétique de pensées, ellipse des détails et des ornements pour aller à l’os… Et la langue n’y suffisant pas, le contempler inventant des pantomimes, parlant aux yeux invisibles qui le serrent de près, imaginant une valse avec une robe dérobée à Ophelia la noyée, observant une prière au père habillé en sapin, réalisant un film porno en guise de scène du « théâtre dans le théâtre »…

Et de sortir de ce travail en ayant entendu le Prince Fauvel réclamait « une preuve » sur le cercueil de son père, plus qu’un geste arbitraire. Chapeau, merci.

D’aucuns diront sans doute que cette liberté prive l’oreille mondaine de la mécanique élisabéthaine. Gageons que l’expérience faite, les mêmes prétendront que cette liberté aura renouvelé le cliquetis d’une œuvre moderne. Hamlet ou l’histoire d’un SON (à prononcer aussi à l’anglaise qui désignera ainsi le fils), donc, où entre autres, le metteur en scène Médéric Legros aura invité son ami et acteur David Fauvel à figurer cet athlète affectif qu’évoquait Artaud. Tour à tour fauve en cage, bête de cirque, bête de foire, bête noire… le Prince Fauvel : cette bête de scène, à la faveur d’une mort chorégraphiée, ayant usé sa « boule à cri » (sa voix), en appelle dans une ultime danse maccabre à Horatio. Il lui faudra témoigner des raisons de son extinction.

Yannick Butel est l’auteur, entre autres de, Vous comprenez Hamlet ? l’effet de cerne II, 2004.


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