81, le théâtre et après !
Yannick Butel - 28 juillet 2015


81, avenue Victor Hugo, mise en scène d’Olivier Coulon Jablonka
écrit avec Camille Plagnet, et Barbara Métais-Chastanier
Avignon 2015, Gymnase du lycée Saint-Joseph



Programmée au dernier moment par le Festival d’Avignon au gymnase du Lycée Saint-Joseph, non répertoriée dans les spectacles offerts par le In, la « pièce d’actualité » 81 avenue Victor Hugo mise en scène par Olivier Coulon-Jablonka où des sans-papiers, sur scène, régularisés de fraiche date, racontent leur vie, aura peut-être rappelé au regard du festivalier qu’il est parfois un « non-spectateur », au sens où il est encore un citoyen.


Dans les rues d’Aubervilliers comme ailleurs…

Avenue prestigieuse parisienne ou rue passante et commerçante ? D’un topos à l’autre des territoires urbains, le nom d’un homme illustre (le Montagnard Victor Hugo l’est pour sa poésie comme ses luttes et barricades romanesques) peut se retrouver ici panthéonisé sur une plaque en émaille qui ouvre l’un des plus belles avenues de Paris, ou au contraire ne figurer qu’un repère géographique quelconque qui nécessite une recherche GPS. En l’occurrence, à Aubervilliers, le 81 Avenue Victor Hugo relève davantage d’une saignée urbaine sans prestige et marque l’adresse d’un ancien pôle emploi reconverti, depuis août 2014, en « refuge » par un collectif de sans-papiers qui a pris la liberté de se trouver un gîte, alors que ses membres étaient à la rue depuis 4 mois.

Last but not least, 81 Avenue Victor Hugo est également, depuis quelques mois, une aventure scénique et politique, objet d’un travail d’écriture (texte et scène) par Olivier Coulon-Jablonka, Barbara Métais-Chastanier et Camille Plagenet, soutenue par le théâtre de la Commune d’Aubervilliers et sa directrice Marie-José Malis. Soit un titre de « spectacle » comme dirait Artaud qui, le hasard nourrit parfois quelques pertinences, est aussi le nombre de sans-papiers dont le présent – une régularisation – est en jeu. Un préfet de la République s’est ainsi saisi du dossier de ces anonymes et s’est engagé à donner une identité française à Adama Bamba, Moustapha Cissé, Ibrahim Diallo, Mamadou Diomandé, Inza Koné, Souleumane S, Méité Soualiho, Mohammed Zia… Soit un peu moins de 10% (régularisés) qui sont le porte-voix d’un groupe en demande de papier d’identité.

Une histoire authentique – d’aucuns diraient « vraie » – où, à la recherche d’un théâtre d’actualité, c’est en lisant un article de Médiapart qu’Olivier Coulon-Jablonka et ses camarades finissent par se retrouver au 81, devant un collectif. La rencontre, le coup de foudre ou de tonnerre entre les artistes et ceux qui diront qu’ils veulent « changer leur histoire en faisant du théâtre », à moins que ce ne soit un sentiment d’injustice et de révolte, fera le reste et trouvera auprès de la Directrice de la Commune le soutien nécessaire. Ou quand le théâtre pourrait devenir et rappelle ce que disait Hugo à la tribune de l’Assemblée le 9 juillet 1849 :

« Je suis pas de ceux qui croient qu’on peut supprimer la souffrance en ce monde […] ; mais je suis de ceux qui pensent et affirment qu’on peut détruire la misère. Remarquez bien, je ne dis pas diminuer, amoindrir, limiter, circonscrire, je dis détruire. Les législateurs et les gouvernants doivent y songer sans cesse ; car, en pareille matière, tant que le possible n’est pas fait, le devoir n’est pas accompli ».

La bande des 8…

Se formera en front de scène avant qu’il ne reste que l’un d’entre eux qui, sur le mode d’un conteur ou d’un grillot, rappelle la parabole de la loi de Kafka :

« Une sentinelle se tient postée devant la Loi ; un homme vient un jour la trouver et lui demande la permission de pénétrer. Mais la sentinelle lui dit qu’elle ne peut pas le laisser entrer en ce moment. L’homme réfléchit et demande alors s’il pourra entrer plus tard. “ C’est possible, dit la sentinelle, mais pas maintenant. ” La sentinelle s’efface devant la porte, ouverte comme toujours, et l’homme se penche pour regarder à l’intérieur. La sentinelle, le voyant faire, rit et dit : “ Si tu en as tant envie essaie donc d’entrer malgré ma défense. Mais dis-toi bien que je suis puissant. Et je ne suis que la dernière des sentinelles. Tu trouveras à l’entrée de chaque salle des sentinelles, de plus en plus puissantes ; dès la troisième, même moi, je ne peux plus supporter leur vue. ” L’homme ne s’était pas attendu à de telles difficultés, il avait pensé que la Loi devait être accessible à tout le monde et en tout temps, mais maintenant, en observant mieux la sentinelle, son manteau de fourrure, son grand nez pointu et sa longue barbe rare et noire à la tartare, il se décide à attendre quand même jusqu’à ce qu’on lui permette d’entrer. La sentinelle lui donne un escabeau et le fait asseoir à côté de la porte. Il reste là de longues années. Il multiplie les tentatives pour qu’on lui permette d’entrer et fatigue la sentinelle de ses prières. La sentinelle lui fait subir parfois de petits interrogatoires, l’interroge sur son village et sur beaucoup d’autres sujets, mais ce ne sont que des questions indifférentes comme les posent les grands seigneurs et pour finir elle dit toujours qu’elle ne peut pas le laisser entrer. L’homme, qui s’est abondamment pourvu pour son voyage de toutes sortes de provisions, emploie tout, si précieux que ce soit, pour soudoyer la sentinelle. Et la sentinelle prend bien tout, mais en disant : “ Je n’accepte que pour que tu ne puisses pas penser que tu as négligé quelque chose. ” Pendant ses longues années d’attente, l’homme ne cesse presque jamais d’observer la sentinelle. Il en oublie les autres gardiens, il lui semble que le premier est le seul qui l’empêche d’entrer dans la Loi. Et il maudit bruyamment la cruauté du hasard pendant les premières années ; plus tard, en devenant vieux, il ne fait plus que grommeler. Il retombe en enfance, et comme, au cours des longues années où il a étudié la sentinelle, il a fini par connaître jusqu’aux puces de son col de fourrure, il prie les puces elles-mêmes de l’aider à fléchir le gardien. Finalement, sa vue s’affaiblit et il ne sait si la nuit se fait vraiment autour de lui ou s’il est trompé par ses yeux. Mais maintenant il discerne dans l’ombre l’éclat d’une lumière qui brille à travers les portes de la Loi. Il n’a plus pour longtemps à vivre désormais. Avant sa mort, tous ses souvenirs viennent se presser dans son cerveau pour lui imposer une question qu’il n’a pas encore adressée. Et, ne pouvant redresser son corps raidi, il fait signe au gardien de venir. Le gardien se voit obligé de se pencher très bas sur lui, car la différence de leurs tailles s’est extrêmement modifiée. “ Que veux-tu donc encore savoir ? demande-t-il, tu es insatiable. – Si tout le monde cherche à connaître la Loi, dit l’homme, comment se fait-il que depuis si longtemps personne que moi ne t’ait demandé d’entrer ? ” Le gardien voit que l’homme est sur sa fin et, pour atteindre son tympan mort, il lui rugit à l’oreille : “ Personne que toi n’avait le droit d’entrer ici, car cette entrée n’était faite que pour toi, maintenant je pars, et je ferme ».

Au point final de ce texte paru le 7 septembre 1915, avant que ne se poursuive l’aventure théâtrale, le public applaudira rompant le protocole du silence. Il reste encore 40 minutes. A quoi a-t-il applaudi ? Qu’est-ce qui l’a fait ainsi sortir de ses gonds ?

Sans doute la résignation absurde de l’homme, son obéissance, sa condition d’être servile qui le conduit à toutes les complicités… l’ont-ils éprouvé et lui ont rappelé qu’il pourrait être avisé, parfois, d’observer une forme de « désobéissance civile » comme l’appelait de ses vœux Henry David Thoreau. Peut-être, alors qu’il écoute Kafka, se souvient-il également du conte de l’homme à la clé de Borgés qui, devant une porte aux mille serrures et la peur de se tromper, ne tente rien pour forcer son « destin ». Peut-être, tout simplement, réalise-t-il que le Risque, que la société libérale prétend aussi réguler, est le ferment même de la vie et du mouvement de l’Histoire. Le risque ou, d’un autre nom on ignorait qu’il en fut le synonyme, s’apparente à la Vie.

Sur le plateau meublé de quelques chaises dépareillées, devant un mur recouvert d’une peinture gris perle sans âge qui sied si bien aux couleurs de la machine administrative… d’une ouverture dérobée d’où ils vont et viennent, les 8 évoqueront donc ce Risque, cette machine, ce monde des marges et des labyrinthes… où vivre c’est mettre en jeu un présent devenu infecte et un futur incertain ; une vie réduite à l’état de survie dans un coin du monde et une vie précaire ailleurs. Disons-le simplement, le récit des histoires singulières de la bande des 8 forme l’odyssée de tous les déracinés, de tous les exilés, de tous les meurtris, abandonnés, chassés et de tous les volés de la terre. Il est l’acte d’accusation de ceux qui ont été dépossédés, par le jeu des économies mondialisées, de leur dignité et de leurs richesses.

Aux dividendes et aux actions que le marché décore d’un discours humaniste généralisé (« généralisant » serait plus juste), il répond par la parole biographique et parfois testamentaire où l’on s’inquiète de la valeur d’une vie. C’est entre ces deux paroles où les uns en manquent quand les autres continuent d’y croire que l’organisation mondiale du grand mensonge et celui de la petite vérité se jouait. En jeu, il y avait là, d’un côté la surdité et la myopie, l’absurdité et la pseudo philanthropie ; de l’autre une parole vraie, une parole du quotidien privée de son adresse à ses proches.

Car ce qui marque dans le récit de la bande des 8 concerne non seulement les affres qu’ils vivent au jour le jour, les demandes qu’ils formulent à l’endroit d’une identité, d’un logement, de papiers, leur histoire d’otages des passeurs clandestins et autres commerçants d’une économie souterraine… non, ce qui était audible dans ce qu’il raconte, c’est l’absence de références à toutes formes de liens familiaux, la disparition de tous leurs proches, leur éloignement ou leur réclusion… Et sur le plateau, visible, ce seul univers d’hommes.

Et ce ne sont pas les appels au soutien, ni même le couplet revendicatif repris par la salle qui s’entend dans 81 avenue Victor Hugo, mais bien plutôt la forme didactique que prend ce travail qui se livre en occupant le front de scène.

Et les regardant, me vient le texte de Didier-Georges Gabily, Cadavres si on veut, paru en 1994 et repris dans Où va le Théâtre ? (aux éditions Sens&Tonka) :

« Il ne se passe rien, c’est bien connu. Ou il se passe trop de choses auxquelles, c’est bien connu, nous ne pouvons rien. Nous marchons sur des cadavres et continuons à tenter d’agir et de penser comme si nous n’étions pas ces marcheurs piétinant les cadavres de plus d’un demi-siècle de catastrophes, de défaites et d’abdications en tout genre. Aujourd’hui les cadavres peuplent jusqu’à nos propres rues. Cadavres de société libérale avancée-en-état-de-décomposition-avancé. Même pas besoin d’aller chercher en Bosnie l’excuse cadavéreuse de notre lâcheté, de notre incomplétude européenne. Ou en Algérie, celle de notre refoulé colonial au Rwanda. Non. Suffit de sortir de chez soi. Voici les signes qui permettent de reconnaître le cadavre de premier type : pue si l’on s’en approche, en général, la vinasse / en général, est vêtu de façon sommaire et sans goût /tient, en général, une pancarte sur laquelle est écrit en lettres capitales quelque chose qui a trait à / ou ne tient même plus de pancarte / a encore où se loger et tâche à se rendre invisible ou n’a plus à se loger et tâche à se rendre invisible, etc. Nous sommes les cadavres de second type ; nous sommes ceux qui marchons sur ceux-là pour survivre. Nous sommes ceux qui devons nous aveugler pour ne pas voir ceux-là qui, littéralement, nous crèvent les yeux ; qui devons nous aveugler pour survivre, sachant (ou ne voulant pas savoir) qu’il suffit d’un rien pour qu’à notre tour nous tombions et alors, pas de pitié. Nous survivons, nous piétinons, nous tournons en rond. Nous sommes la grande masse aveugle-obligée-de-s’aveugler. (…) S’il n’est pas trop tard – ce dont on aimerait ne pas douter –, on voudrait que ce qui fait de nous des acteurs-citoyens (y compris de nos propres aveuglements), des encore vivants-citoyens (y compris sans vrai lieu d’espérance), serve à la résistance, même partielle, même infime, à la domination du « prêt à délasser pour tous ». Parce qu’il en est, malgré tout, du théâtre comme de l’art qui l’accompagne : il n’existe jamais mieux que contre la mondanité, et tout contre le monde. Cela n’empêchera sûrement pas les presque cadavres de continuer à proliférer dans nos rues. Cela permettra peut-être juste de les envisager comme êtres, de leur rendre à chacun un visage, un nom, une voix qui parle aussi au théâtre – et non au reality show – sans commisération, sans pathos, ainsi qu’ils désignent le monde (et nous dans le monde), exemplaires, insensés et vaincus, mourant à force de nos yeux morts, annonçant ce qui nous guette si nous renonçons à eux-mêmes, si nous renonçons à nous battre, disant : il ne se passe rien »

81 Avenue Victor Hugo, c’est tout autant une variation sur le théâtre documentaire, qu’une scène qui jouerait les sirènes… celle d’une alerte qui nous renvoie au Théâtre et après !


Mots-clés

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