La République et L’épopée des petits Straub
Yannick Butel - 17 juillet 2015


La République, de Platon ; Texte et adaptation d’Alain Badiou
Mise en scène de Valérie Dréville, Didier Galas, Grégoire Ingold
Avec L’École Régionale d’Acteurs de Cannes
Avignon, Jardin Ceccano


Dans la tradition d’un théâtre qui échappe au radotage, dans le prolongement, entre autres, d’Alain Cuny qui se mit un jour à lire Heidegger, Deleuze… La République de Platon re-writé par Alain Badiou, interprété par les jeunes comédiens de l’ERAC et les habitants d’Avignon, est sans aucun doute l’un des temps forts du festival où la figure du spectateur est rattrapée, presque anachroniquement, par la préoccupation de vivre un temps citoyen.


Généalogie d’une aventure

Ça a commencé, il y a deux ans… ça serait La République de Platon, texte revisité sous la forme d’un dialogue en un prologue, seize chapitres et un épilogue par Alain Badiou. Ça commence en descendant du TGV où une galerie de portraits anonymes sont exposés. Ils ne font la publicité de rien, ne vante rien, ne vendent rien… Surprenants ces visages qui ne sont pas assaillis par quelques marques publicitaires. Eux, ils sont juste des habitants qui ont répondu à la demande de la direction du Festival d’Avignon de participer à une expérience théâtrale… Ça a commencé il y a deux ans, dans les lycées, auprès de la population…quand la « horde » des comédiens de l’ERAC est arrivée en ville…

Et aujourd’hui, 6 jours sur 7, dans les jardins Ceccano de la médiathèque d’Avignon qui devient une agora imprévue, se rassemble une communauté improbable qui prend place, sous les platanes et les oliviers, afin d’entendre dialoguer La République. Six jours sur sept, le projet des élèves comédiens de l’Ensemble 22 de l’Ecole Régionale d’Acteurs de Cannes, accompagnés par Valérie Dréville, Didier Galas et Grégoire Ingold, qui agrège donc également des amateurs, et qui a commencé il y a de cela plusieurs mois, vient ainsi à être exposé dans le Festival d’Avignon… sous l’œil des citoyens de la République assis sur des bancs, de pierre et de bois, qui forment leur Assemblée. Loin des velours et dorures qui sont l’habit des « élus », très loin des diverses formes de communication et des « éléménts de langage », très très loin des grimaces du politique qui tout en en appelant à la raison n’en finit pas de la trahir…. Ces matinales s’adressent à l’oreille, conduit de la pensée à méditer, et son lien direct avec la compréhension.

Badiou, lui, raconte l’importance qu’il attache à Platon, dans sa pensée, dans sa vie… Marqué par Le Ménon où l’intarissable emmerdeur qu’est Socrate gagne sur tous en jouant de la logique et de sa terrible raison. Badiou aime ça « les emmerdeurs qui empêchent la raison de tourner en rond sur le pont d’Avignon ». Alors à plus de 80 patates, il s’est offert encore une gourmandise en théâtralisant le discours platonicien, en rendant contemporaine la pensée du péripatéticien. Et Platon de se faire un lifting sous la plume scalpel de Badiou… un petit coup de bistouri dans la syntaxe, ici un greffon conceptuel rajeuni, là un implant d’aujourd’hui histoire que ça parle un peu plus… Et hop, va pour quelques heures, à parler justice, opinion, vérité, Etat, politique, philosophe… mathématique et philosophie qui, pour le quidam ignorant, s’exclut, quand en réalité ils sont des chemins différents et complémentaires, ayant en commun la projection poétique, pour parvenir à établir un ensemble de connaissances.

Le coup du ou bien

« Reprenons » est la ponctuation des séances de 30 à 45 minutes qui ponctuent l’heure de midi et fait entendre un dialogue ininterrompu. Au coup de gong que sont les sonorités du carillonnnement enregistré, quelques voix s’élèvent sur une estrade de bois humble.
De quoi est-il question au juste ?
De tout !
Tous les sujets qui concernent la pensée, la représentation du monde et de la connaissance, le savoir constitué… viennent à être « visités », mais la règle ou le principe structurant reste le même chez Platon qui sonde la manière dont la pensée, la réflexion, la raison de l’homme tente d’accéder à la connaissance et, disons-le, au territoire de la vérité. Le principe est alors invariable est c’est sur celui-ci que se forment les séquences dialogiques. Disons simplement que le principe tient à l’idée suivante : « les choses sont selon l’imagination que l’on s’en fait », ou « les choses sont au regard des raisonnements et des preuves que l’on peut fabriquer ? »

D’une certaine manière, la philosophie de Platon repose donc sur un modèle comparatif. D’un côté l’imagination, la perception par l’intuition. De l’autre côté, la logique, la pensée analytique, la compréhension par la raison. La philosophie de Platon se forme alors sur le tête à tête que l’un et l’autre entretiennent, où l’histoire d’un dialogue qui repose sur l’affrontement entre le mathème et le poème. Au terme de quoi, l’enjeu n’est autre que la sagesse.
Et le public écoute, chaque matin, jusqu’à ce matin 16 juillet, où les amateurs qui ont pris davantage la parole n’égalent pas les jeunes comédiens de l’ERAC qui ont déjà du métier. Ce matin, c’est un peu différent. Les comédiens sont légèrement en retrait et les amateurs, qui ont longuement travaillé, ne mettent pas le même art oratoire (on dit jeu). L’effet est immédiat, la pensée du Timonier Badiou, la réécriture idéologique de Badiou, est plus visible parce que moins voilée par l’art de l’acteur. Le jeu vacille alors un peu, et l’enjeu de la réécriture apparaît avec évidence. Il pourrait tenir à la synthèse suivante que nous rendrons par un dialogue.

Le critique : Tu sais petit Timonier qu’il n’y a de vérité que celle que l’époque fait. De vérité aléthique (vérité vraie) il y en a si peu que seule la vérité liée au déontique (la loi de la cité) prévaut.
Le Timonier : Oui. Tu as raison. Le plus souvent la vérité relève du déontique.
Le critique : Aussi, ce n’est pas de la vérité aléthique dont nous parlons, mais bien de celle qui relève de l’arbitrage des hommes.
Le Timonier : Je ne vois pas ce qu’il me serait possible d’objecter.
Le critique : eh bien, si la vérité relève de la loi, voire des lois d’une époque pour être précis, alors on peut supposer que cette vérité est un choix. C’est-à-dire que la vérité liée à la loi est nécessairement une vérité liée à une forme d’exclusion d’autres vérités qu’il était possible de retenir, mais que la loi n’a pas retenu.
Le Timonier : Oui, bien entendu. Retenir une vérité parmi l’ensemble des vérités, c’est forcément lier cette vérité à un mode d’exclusion.
Le critique : Il faut donc convenir, petit Timonier, que la vérité étant liée à un mode d’exclusion, elle dépend en définitive d’un ordre social. Il faut donc s’interesser à la construction de l’ordre social pour connaître quelle vérité il retiendra.
Le Timonier : Oui. Et l’ordre social du communisme est le seul ordre qui permet à la vérité d’être.
Le critique : Quand tu réécris La République, petit Timonier, si jusqu’au 16 juillet, nous t’avons écouté avec plaisir disserter sur la justice, l’opinion, l’état, etc… et que tu avais réussi à nous donner le goût de la réflexion, aujourd’hui il est apparu que ta réflexion : l’organisation de ta réflexion, reposait en définitive sur un enjeu politique. Ce n’était plus la réflexion pour le plaisir de la réflexion, mais bien une leçon où tu nous as renseigné, que ta vérité supposait un modèle politique afin qu’elle puisse exister.
Le Timonier : je ne m’en suis jamais caché. C’est la politique qui règle toute chose.
Le critique : Et c’est cela que l’on a entendu audiblement. Or, si tu avances l’idée d’un modèle politique (c’est-à-dire que tu fais un choix et donc que tu exclus les autres modèles), tu comprendras que la vérité est donc fille du temps, mais fille du modèle politique aussi. Et, j’ajouterai aussi que la proposition que tu fais ne relevant que de ton sentiment, quand tu dissertais sur la vérité, tu ne t’inscrivais pas dans le déontique, mais bien dans l’épidictique (la vérité selon l’idée que le sujet s’en fait ). Car je ne vois pas d’autre manière de nommer cela puisque c’est ton communisme respectable qui t’a conduit à organiser ta pensée, ta pensée de la vérité.
Le Timonier  : Je suis convaincu que tu imagines quelques restrictions à cet endroit.
Le critique : Aucune restriction petit Timonier. Mais si tu permets, je ferai juste une remarque qui me paraît d’importance.
Le Timonier : va.
Le critique : A t’entendre depuis quelques jours, car c’est bien toi que l’on entend lorsque tu réécris La République, tu avances à peine masqué. Très logiquement, tu as convaincu le public assemblé que les philosophes devaient être les guides de la cité. Tu es toi-même philosophe. Très logiquement, tu as démontré leur intelligence dans la résolution des questionnements. Très logiquement, tu nous dis donc qu’un bon philosophe est un communiste. Et d’une certaine manière, t’abritant derrière Socrate, tu ferais presque de la lucidité et de la pertinence de Socrate, un philosophe communiste avant l’heure.
Le Timonier : tu es un peu rapide dans la démonstration, mais tu as repéré de fait mon artifice.
Le critique  : Merci petit Timonier. Vois-tu, je n’ai aucun reproche à te faire et ton communisme, je pourrais le partager. Notamment celui qui nous fait espérer un « communisme des esprits » comme tu as dû l’évoquer quand tu lisais Hypérion.
Le Timonier : Voyez-vous ça… tout ce dialogue pour rien alors ?
Le critique : Pour rien ? Je ne crois pas… En définitive, petit Timonier, je règle autrement ma pensée que sur un raisonnement où les modes d’exclusion sont « à tous les étages ». Je fais le choix de ne pas appartenir à la colonie des « porteurs » comme dirait Deleuze. Porteur de vérité, porteur d’espérance, porteur de valeur… Je fais le choix de Zarathoustra contre Socrate.
Le Timonier : Et bein voyons. Et pourquoi donc ?
Le critique : Peut-être tout simplement parce que ta proposition, comme toutes les autres propositions qui émanent de l’épidictique (la vérité selon le sujet), ne repose pas seulement dans sa construction sur le principe d’exclusion, mais qu’elle induit ensuite un modèle d’imposition. Car ce que tu nommes « conversion » et que tu obtiens par la séduction et la logique, induit un effet de contrôle sur les personnes, un asservissement volontaire.
Le Timonier : Mais c’est le propre des hommes qui décident de vivre ensemble. L’asservissement volontaire dont tu parles n’est rien moins que le choix d’un modèle au détriment d’un autre, dans l’intérêt général et le bien commun. Comment veux-tu régler autrement ce monde ?
Le critique : Ton adresse, petit Timonier, est de revenir à cette vieille dialectique de l’alternative. Ce « ou bien » qui traîne dans l’espace politique comme le structurant de l’architecture politique. Ou bien c’est le communisme, ou bien c’est autre chose.
Le Timonier : Comment penser autrement ? Ton doute n’est pas constructif…
Le critique : Mon doute ? Ce n’est pas un doute petit Timonier, c’est un étonnement. Je m’étonne qu’alors que tu reconnais au poète une qualité aussi importante qu’au philosophe, que tu ne parviennes pas à t’extraire du modèle dialectique. Car si c’est par le modèle dialectique que tu parviens à la vérité, mais que cette vérité est liée à un ordre puisque toute vérité est liée à une pratique de l’exclusion, donc qu’elle n’est qu’une vérité parmi d’autres, alors le modèle dialectique te conduit à une vérité dont tu sais qu’elle n’est que partiellement la vérité. Je m’étonne donc que tu te satisfasses d’une vérité qui est, en définitive, le résultat d’un choix qui n’a que bien peu à voir avec la logique.
Le Timonier : Certes, mais la situation commande que justement on fasse un choix et il n’est d’organisation de la cité qui ne fonctionne sur ce principe et s’écarte du choix… de l’élection.
Le critique : C’est donc parce que tu n’imagines pas un modèle d’organisation sociale qui s’écarte du modèle électif ou du choix que tu justifies ton opinion ? Je comprends désormais mieux pourquoi il te faut convaincre une majorité que tu as raison et que tu tentes de les persuader. En fait, il te faut une majorité pour que l’organisation sociale retenue te permette ensuite d’établir une vérité. Majorité et vérité vont ensemble…
Le Timonier : Le bon sens l’emporte enfin.
Le critique : Le bon sens peut-être, mais pas la raison. Car tu vois, petit Timonier, ce qui règle ta pensée relève en définitive de la volonté de trouver un ordre et une stabilité dont la fondation promeut l’idée fausse qu’il lui faut des certitudes (cf. la vérité). La reconnaissance d’une vérité va dans ce sens. Or si la Polis (la cité) exige selon toi cette certitude et cet ordre, tu oublies que la cité, c’est également le Polos (le tourbillonnement) et d’une certaine manière l’instabilité liée au mouvement des idées, entre autres. Or ton communisme qui privilégie l’organisation de la Polis exclut là encore le Polos. Il exclut l’instabilité, le mouvement… la vie des erreurs et des recherches. Ce que tu défends, cher petit Timonier, c’est une Polis dont on fige l’Histoire puisqu’on la prive du Polos.
Le Timonier : Je te vois venir. Mon communisme serait donc un totalitarisme. Une pratique autoritaire. C’est convenu. Voyons où tu veux en venir.
Le critique : et bien vois-tu petit Timonier, si tu veux bien croire que mon raisonnement n’est pas totalement bancal, je me demande si tu ne devrais pas te remettre à l’ouvrage. Ta volonté de privilégier absolument la Polis dans ta quête de stabilité définitive se fonde sur l’exclusion du mouvement intrinsèque de celle-ci : le Polos. Comment en faire abstraction ? Si tu préfères un exemple, on pourrait dire que ce n’est pas parce que tu réussis à canaliser un torrent que tu évacues le risque d’une inondation. Ou, ce n’est pas parce que tu coules du béton sur un sol sismique que tu n’auras pas de tremblements de terre. On pourrait ramener tout ça à un effet Fukushima. Bref, pour autant que tu auras l’apparence de la stabilité, tu n’en auras que l’apparence. Or il en va de même pour ton idéal communiste et ta Polis dont l’architecture ne tient pas compte du Polos. Et parmi toutes les formes que peut prendre ce Polos, il y a la poésie.
Le Timonier : méfions-nous de la poésie ?
Le critique : Ne sois pas si frileux petit Timonier. Entre ton communisme idéal et la poésie, il y a bien plus de points communs que tu ne veux te résoudre à l’envisager. D’ailleurs, si tu veux bien prêter à mon propos quelque pertinence, l’apparence leur est commune. Mais passons. Méfions-nous d’une exclusion de la poésie. Car la poésie, et tu noteras que je ne te parle pas du poème qui n’est que l’une des formes de la poésie, donc pas de poème, dis-je, pas plus celui d’Homère que de René Char, est la faculté première. C’est la faculté d’illimiter le langage.
Le Timonier  : Ah, le retour de l’imagination… « L’imagination au pouvoir » c’est ça ?
Le critique : Ne fais pas ton sarcastique s’il te plaît. L’illimitation du langage n’a pas avoir avec l’imagination, ou si peu que nous ne développerons pas. En revanche, l’illimitation du langage a tout à voir avec notre autre faculté à déplacer le monde, à le construire sans cesse, à le rendre habitable pour ceux qui le découvrent. Prenons un exemple. Imaginons que ta polis soit en place, imaginons que ton communisme idéal soit en place et donc que la stabilité c’est-à-dire le figé et la clôture soient en place. Comment une Polis clôturée pourrrait s’ouvrir et intégrer celui qui arrive d’ailleurs et veut y entrer ? Devrait-il au nom des règles exclusives de la Polis (la vérité exclusive, la justice exclusive, le savoir exclusif, la langue exclusive… soit un ensemble de protocoles d’exclusion) oublier tout ce qu’il est ? Devrait-il pour entrer renoncer à ce qu’il est ? Renoncer à l’alliance de ce qu’il est et ce qu’il deviendra en amalgamant ce qu’il est à ce que la Polis lui ouvrira.
C’est impossible tu le sais bien.
La polis ne peut qu’être ouverte au mouvement. Ce n’est pas un Bunker, pas plus qu’une redoute. La seule solution, petit Timonier, c’est que la polis dont tu parles soit le dedans et le dehors, une possibilité de jouer de ce double mouvement de dedans et de dehors, prompte, en définitive, à être l’espace d’une « communauté augmentée ». Et qui sait, de ce mouvement viendra peut-être l’invention d’une langue, l’invention d’un ethos (mode d’être) qui, pour autant qu’il ne saurait être exclusivement communiste, pourrait ressembler à quelque chose comme le « communisme des esprits ». Ce qui n’est pas sans te rappeler l’Aufklärung holderlinien petit Timonier.
Le Timonier : Je vais réfléchir mon petit critique. Tu n’es pas sans à propos, même si à mon âge on aimerait quitter cette terre en ayant le sentiment d’y avoir mis quelque chose à pousser.
Le critique : Je te comprends petit Timonier et je partage cette idée de laisser quelque chose qui pousserait, qui déplacerait… Une herbe qui pousserait, peut-être un « communisthme » comme le dit Jack Ralite, le politique. Tu sais, c’est à la page 39 du dialogue que Karelle Ménine conduit dans la pensée, la poésie et le politique, publié aux Solitaires intempestifs.

Hic et Nunc… les ptis Straub

Trois groupes ! L’ensemble 22 de l’ERAC, là, sur la période du festival d’Avignon forme maintenant trois groupes. Et ce n’est pas que cette bande serait divisée. Non, le groupe Didier Galas qui aura pris en main Sophia Chebchoub, Florine Mullard, Paul Pascot, Laurent Robert ; comme celui de Valérie Dréville qui aura guidé Théo Comby Lemaitre, Gregor Daronian Kirchner, Nina Durand-Villanova et Marianna Granci, ou le groupe de Grégoire Ingold qui se sera occupé de Valentine Basse, Julie Cardile, Morgan Defendente, Fabien Gaertner et Thibault Pasquier… se relaient dans les Jardins Ceccano afin de se jeter dans la bataille avec le Platon de Badiou, La République de Badiou.

Et d’ajouter que sans les metteurs en scène Galas, Ingold et la comédienne Dréville, le travail de lecture, de dramaturgie et de jeu aurait été différent, car travailler avec des amateurs qui donneront la réplique à l’ensemble 22, privilégier une forme chorale ou au contraire mettre en avant des singularités… devaient faire l’objet d’un vrai choix et ne pouvaient être sans conséquences sur la réception. Jusque dans le travail de la voix, ou celui du placement du corps dans son rapport au public, jusque dans la fragmentation des dialogues et des monologues de Platon, jusque dans la ponctuation d’un épisode par un chant ou la présence d’un oud qui se mit à vibrer, jusque dans l’apparition d’ornements sur les tréteaux de bois où, irrégulièrement, apparaîtront un tableau d’écolier, un pupitre, des chaises… Ainsi, si l’ensemble 22 est un collectif, le travail singulier des trois artistes–intervenants aura été un temps de singularisation où la technique respective des uns et des autres aura contribué à singulariser chacun des épisodes donnés dans les jardins Ceccano. Au point qu’aucun des trois groupes ne se ressemblera ni dans son inscription dans l’espace, ni dans son expression orale, ni dans les situations de jeu…

ICI et LA, maintenant, Hic et Nunc, ils jouent et donnent à voir également ce que de 2012, un jour de septembre quand ils ont été pris à l’Ecole, jusqu’à ce mois de juillet 2015, ils ont appris pendant trois ans. Trois ans de formation qui les ont traversés et qu’ils ont traversé en croisant une pleïade de comédiens, de metteurs en scène, d’enseignants auprès desquels ils ont été initiés à des enjeux théoriques, pratiques, conceptuels. On peut imaginer qu’avoir travaillé avec Sammut, Regolo, Peyret, Gutmann, Bossart… sur la figure du monstre au théâtre, le cabaret, les pièces historiques de Shakespeare, l’art de la prosodie… et parfois auprès d’auteurs à travers leurs œuvres Hamlet-Machine de Müller, La Mouette de Tchekhov, Dom Juan de Molière, Médée d’Euripide… les a étoffé, habillé, équipé pour l’horizon professionnel qu’ils distinguent, là, maintenant, à quelques semaines de sortir définitivement de l’Ecole que dirige Didier Abadie. Trois ans, rien que ça dans une vie pour ces jeunes gens dont la trentaine est encore lointaine et qui ont déjà bourlingué… de Marseille ou de Cannes jusqu’au 104 à Paris où, ces derniers mois, ils se sont entêtés à arraisonner La République dont ils vous disent « que ce fut une expérience cette langue-là, ce texte-là, assez différent de l’habitude […] Le comprendre, en saisir le mécanisme tant du point de vue de la pensée qu’ils développent que de l’espace sonore qu’il faut trouver pour en suivre la logique ». Et à l’épreuve de ce dernier travail collectif, là ils sont ainsi devenus des acteurs… non, non… le mot n’est pas le bon même si tout le monde s’accordera qu’ils le sont désormais. Mais au vrai, c’est un autre mot qui me vient en tête, en les regardant se soutenir, s’accompagner, se taquiner aussi… Et il n’est d’autre mot que celui de Joueurs. Oui, c’est cela, ils sont des joueurs, car ce qui les vertèbre d’un point à un autre, d’une région obscure du cerveau jusqu’en chaque partie de leur corps, les deux abritant leur pensée, c’est le jeu, la joute, le déjoué, le hors jeu. Manière de vivre leur vie, et au plateau façon d’en partager une partie.
Alors ils sont là les trois « grupo » dans le jardin Ceccano. Ils sont là, à tour de rôle (c’est le cas de le dire) ces « brigades » comme dirait Marie-José Malis. Et ils viennent sur l’estrade de bois humble, là sous le platane, comme ils monteraient au front, le temps de faire entendre une salve de Platon revu, relu, réécrit par Badiou porte-voix du communisme. Et on les regarde observer un rituel, un dispositif où comme l’écrirait Jean-François Lyotard à propos du comédien : « Le comédien quand il joue, doit obtenir de son corps et de son esprit, une sorte de suspension des intentions coutumières de l’esprit qui sont associés à des habitus ».
Là, dans ce cadre presque champêtre, où les oliviers et les platanes forment la voute terrestre qui abrite une parole jouée ; là à l’ombre des murs de pierre qui s’apparentent encore à une montagne sculptée… ils parlent et adressent, parfois de manière entendue matinée d’un clin d’œil taquin, La République. Et d’une certaine manière, alors que le cadre naturel du jardin Ceccano les invite à « être naturel », ils jouent la nature de l’homme contre la culture du verbe idéologisé. Et d’y voir, parfois, le même éclat que celui que mit Straub dans La mort d’Empédocle, méditant dans le milieu naturel une voie idéelle pour le sujet, le citoyen, l’être. Y voir, dis-je, dans la qualité de jeu qui les isole dans l’articulation d’un texte qu’ils portent, la même rigueur que celle décrite par Straub quand il pensait le théâtral à propos de l’Antigone de Brecht. Je cite :
« Le théâtre, ce n’est pas sautiller de-ci, de-là ! Un acteur n’existe comme personnage que si chaque battement de ses paupières et chaque mouvement de ses doigts sont des rythmes du texte et le texte dans des rythmes du corps […] Ce n’est que quand le texte a pénétré qu’un acteur est capable d’être debout sans bouger. Et le texte se tient debout aussi. Mais quand rien ne tient debout, un mouvement ne peut pas naître. Tout mouvement, alors, n’est là que pour cacher ou refouler » .
Oui, ils ressemblent à ça, à cette citation qui les inscrit à l’endroit d’un art qu’ils ont appris. Ils s’apparentent à ça ces porteurs de voix qui, le temps d’une réplique ou parfois un peu plus alors qu’ils doivent partager la parole avec des amateurs, montrent leur maîtrise de l’articulation, de la diction, du son et de l’expression. Et c’est pour cette seule raison qu’on a envie de les appeler « les ptits Straub ».
Merci à vous, pour chacune de ces matinées où la parole faisait sens parce que vous l’apprivoisiez, la moduliez, avant de l’adresser. Cette manière, comme le raconte Nina qui en est encore toute émue, où un jour elle a appris à mettre un « mot de côté ». Et nous, d’avoir senti que grâce à vous nous ne l’avions jamais été.


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