Labyrinthe(s) : paroles sous surveillance
Yannick Butel - 3 novembre 2013


À Genève, au Théâtre de l’Usine, Karelle Ménine présente Labyrinthe[s]. Une création, une pièce, écrite et mise en scène par elle. Un travail d’équipe où à côté des comédiennes Valérie Liengme et Nina Langensand, on retrouve Vanessa Court (son), Jonathan O’Hear (lumières), Olivia Csiky Trnka (dramaturgie), Veronica Segovia (costumes), Robert Hatt (régie), et la musique de Brice Catherin... Sans oublier Laurent Domenjoz (homme de technique) et cuisinier incroyable qui, comme pour sa soupe aux noisettes, veille sur tout le plateau.

En forme de portrait...

Dans l’histoire de Karelle Ménine, le destin ne l’avait pas prévenue qu’elle viendrait à la mise en scène. Elle, journaliste un temps pour France Culture et la RTSR, “animatrice” critique et engagée dans le cadre des Rencontres à l’Ecole d’Art d’Avignon sous la direction Baudriller/Archambault, conseillère artistique et littéraire de l’équipe de Mons 2015... entretenait davantage un rapport à la performance, aux installations plastiques et sonores, aux dispositifs contemporains qui réfléchissent les énigmes du regard et de l’écoute. Dans la proximité des chorégraphes Daniel Larrieu et Thierry Thieu-Niang, ou accueillie en résidence d’écriture à la Chartreuse Villeneuve lez Avignon, Karelle Ménine pourrait être confondue à une sorte de “touche à tout” par qui ne la connaît. Ça serait se tromper sur son rapport au monde et à la pratique artistique, si tant est qu’elle veuille bien vous rappeler qu’il n’y a là qu’un tout et que le monde se donne sous diverses formes pour parler toujours d’une chose identique. Entre la Suisse, la Belgique et la France, KM arpente donc les plis et les recoins du champ social européen, avec sa perche son et son carnet de notes, déboulant de manière inattendue, parfois sur un coin de scène, parfois dans un espace sanitaire comme au Grü à la belle époque de Pralong.

Volontiers critique à l’endroit d’une société du spectacle qui gagne parfois la scène, elle préserve son quant à soi, sa liberté de paroles, son indépendance... en toutes choses, à commencer par les formes esthétiques qu’elle propose. Elle conserve son indignation aussi et réagit systématiquement en artiste politisée. KM, c’est un peu comme une boule de nerfs courtoise, élégante et radicale. Un condensé de coup de gueules et de tendresse. Adepte de la bouffe pas trop chimique quand elle en a les moyens, militante attentive pour les droits de la femme : son respect, sufragette en quelque sorte, KM n’est d’aucune cause mais de tous les engagements quand l’injustice se manifeste et que la menace pèse.

Enfilant un jean délavé pour une rencontre informelle, mais passant une robe noire avec fleur à la boutonnière pour une première... Karelle Ménine ressemble en définitive à ses créations. Elle est imprévisible, et fidèle à un geste. Un mot, peut-être, pourrait lui rendre hommage et témoigner de ce qu’elle est, en même temps que la cerner... certainement le mot d’exigence.

Le destin ne lui avait pas dit qu’elle assurerait une mise en scène, à l’automne 2013... Et pour la première fois qu’elle vient à cette fonction-là, Karelle Ménine proposait au Théâtre de l’Usine, à Genève, ses Labyrinthe[s].

Un titre pluriel, comme si dans un moment d’hésitation ou de doutes (qu’elle entretient aussi avec elle-même), Karelle Ménine avait privilégié la multitude plutôt que le singulier, la diversité plutôt que l’unité. Une manière a elle, encore, de poser d’emblée que la réduction n’est pas de mise. Labyrinthe[s] ou une mise en scène de Karelle Ménine, mais aussi un texte écrit par elle.

Labyrinthe[s].

“j’avais envie de me replonger dans la langue. Dans son fourmillement, ses contraintes, ses immensités. Ce projet part de là [...] la langue est un labyrinthe, elle a des labyrinthes...” a écrit Karelle Ménine dans le programme distribué pour la représentation. Et tout le temps de l’écriture, alors qu’elle organisait une épopée d’hier à maintenant, du mythe du “destin” à un dialogue fondé sur le “Ich liebe... angst”, elle aura réglé l’écriture sur un principe ou une règle organisant l’aléatoire. C’est à partir “des personnages d’un jeu de carte” qu’elle aura combiné les formes de discours. Utilisant le carreau, le trèfle, le pique, le coeur... à la manière d’une Ophélie qui en énoncerait les qualités ; et recoupant ces symboles connus des joueurs de carte de Césanne avec des tons et des rythmes. D’une certaine manière, Karelle Ménine se sera faite cartomancienne, joueur de tarot et de poker, pratiquante de réussite, voyante si l’on veut... Ou, et plus vraisemblablement, héritière de Perec et des oulipiens, elle aura trouvé une forme ludique et une pratique plastique à l’emploi des alphabets à l’origine des mots et des phrases. Un principe a donc réglé son écriture et porté à extraire des cartes un plan permettant à la pensée de s’énoncer. Et c’est à partir de là que Labyrinthe[s] s’est construit poétiquement. Car jouant de l’association des cartes, chaque soir obéit à une logique qui précède le jeu de scène. Dans le hall, le spectateur invité à choisir une carte, ne sait pas encore qu’il organise ce qu’il verra. Et d’ajouter que ce soir, l’As de coeur, puis la dame de carreau et le valet de trèfle ont été tiré...

Et alors que le spectateur que je suis se rendait dans la salle en passant par les coulisses du Théâtre, alors qu’une procession de spectateurs muets empruntait des couloirs inhabituels dans un silence profond – tel le public de l’étrange histoire du mot urbanisme de Genet qui traverse un cimetière avant de sa rendre au “spectacle” – le plateau apparaissait dans l’obscurité lardée de brume et d’un brouillard léger. Telle une lande pris au Landscape de John Cage, dans le silence nocturne, c’est un ailleurs que l’on découvrait. Soit un espace théâtral qui nous accueillait.

Là, dans une partition construite sur trois temps, on écouterait tout d’abord un long silence gagné petit à petit par une musique déconstruite où le son d’un violoncelle se donne sous formes de fragments et de bribes laissant entendre distinctement les ruines d’une harmonie fragilisée. Moment vibratoire et ondulatoire que celui-là qui résonne sous le gradin et semble investir la chair et les corps. Puis, venant du fond du plateau et se plantant devant un pied micro, une interprète narre ce qui pourrait s’apparenter à une vieille histoire... un mythe. “Où il y a le destin ! où il n’y a pas de destin” rappelle la comédienne. La voix de Karelle Ménine est sobre, décidée et presque douce ; sa silhouette est immobile. L’actrice expose à la manière d’un Homère moderne les voies de ces deux options qui forment une épopée de quelques vers. Au terme de ce récit, commence alors un dialogue énigmatique entre deux figures. Un mur est évoqué. Une histoire de désamour est convoquée. Deux voix s’affrontent dans un déséquilibre à peine perceptible. Le duel tient au mot et tourne autour d’un seul énoncé “Ich liebe angst”. Énoncé dit, repris, allongé... Selon que le souffle le ponctue autrement, et qu’un blanc occupe l’un ou l’autre des deux intervalles, la signification est différente. “Ich”, isolé, me rappelle le travail de Klaus Mickael Grüber. Celui de la voix de Dionysos à l’orée des Bacchantes. “Liebe”, lui, est le mot archéologique et généalogique de tous les drames... Il miroite et rend ses éclats tragiques et heureux... “angst” est lui le mot trouble.... Angst ou peur, en allemand, évoque lui toutes les peurs : négatives ou pas. Peur d’aimer, ou peur d’être quitté... C’est un état.

Et de regarder le travail de Karelle Ménine comme un “Adieu à la pièce didactique” où les trois tableaux sont en correspondance sans qu’ils soient dans l’aliénation. Indépendantes, en quelque sorte, les trois “séquences” se regardent comme l’expression d’un chaos organisé dont chaque élément fait sens.

Sur le plateau, différents cables sont tendus. Épures ou traits rares, ces lignes verticales se regardent comme autant de fil d’Ariane, de fil de fer pour funambule, de fil du rasoir qui est aussi l’expression qui marque l’équilibre... Ils forment une structure mais ne délivrent aucun indice sur leur présence, sinon celle de la nécessité de donner au vide tout son volume. Sorte de repère ou de trajectoire marquée par quelque aiguilleur du ciel, ils sont une énigme visible autour de laquelle et à l’intérieur de laquelle les acteurs prennent place.

Alors, quand s’achève la première séquence musicale et sonore, apparaît Karelle Ménine. On la dirait sortie tout droit d’une BD de Bilal dans son petit uniforme à veste grise et double rangée de boutons blancs. Mais c’est plutôt, dans le prolongement du roman de Lewis Caroll, une sorte d’Alice de la Maturité. Grave, soeur de Cassandre aussi, l’immobilisme de Karelle Ménine en front de scène est impressionnant. Plus figure que personnage, elle est avant tout une voix qui fait entendre une brûlure. Quelque chose d’un ordre cérébral ou mental qui passe par le langage. Elle est aussi une sorte de prologue en surplomb du dialogue à venir... et qui arrive.

Moment dialogal qui s’ouvre sur la présentation d’une ombre éclairée en contre-plongé par la lumière d’un congélateur. Effet spectral en guise d’interlocuteurs. Et l’on comprend très vite dans l’échange qui s’engage entre les deux comédiennes que la parole n’est plus ce qui tisse un espace commun, mais seulement un file fragile, un lien dépassable et brisable à tout moment. Tout le temps du dialogue sera ainsi soumis à des moments de tensions feutrées, instables et récurrents à chaque prise de paroles... Temps d’aveu ou temps d’attente, de l’un comme de l’autre, il n’y a peut-être aucun espoir.

Le congélateur au coeur du plateau se regarde dès lors comme un espace archéologique, une sorte de boîte de Pandore... où la parole qui tournoie dans le cadre scénique n’est plus qu’une parole sous surveillance. Paroles dites à l’ombre des petites lumières prises dans les glaces suspendues qui tombent et se fracassent. Semblables à des ponctuations sonores imprévisibles, mais certaines.

Et de quitter Labyrinthe(s), moins une pièce de théâtre qu’un dispositif théâtral, en se disant que la parole est toujours le lieu d’une énigme, ici mise en scène, où parler et écouter n’est jamais neutre. Merci.


Mots-clés