Verdonck, alpiniste d’un himalaya intérieur
Yannick Butel - 14 juillet 2015


Notallwhowanderarelost, de Benjamin Verdonck
Avignon 2015


Avec Notallwhowanderarelost, présenté Chapelle des Pénitents Blanc, Benjamin Verdonck joue une partition minimaliste où l’équilibre des choses, sans desseins ou finalités, est l’unique enjeu. 45 minutes d’un temps ralenti où la contemplation se substitue à la compréhension.


Ce n’est pas un hasard si le Kuntsfestivaldesarts de Bruxelles et le Steirischer Herbst de Graz en Autriche soutiennent et coproduisent Verdonck. Ces festivals sont connus pour prendre non seulement le risque de la diffusion, mais ils promeuvent l’idée que l’art est avant tout une expérience inconnue, voire un mode de vie qui très concrètement doit renouveller les modes de travail. Régulièrement, ils sont le lieu de créations imprévisibles, de tentatives improbables, de Manifestes aussi, et d’une certaine manière ces deux festivals sont la pouponnière de créateurs des marges aux formes singulières et novatrices.

Regardant Notallwhowanderarelost (en un seul mot et tout attaché), il faut imaginer que le titre de la création de Verdonck fait sens pour la seule raison qu’il est déjà un dépaysement avec notre pratique de la lecture et du langage. Une sorte de jeu de langage comme aimait à les produire les oulipiens et leurs héritiers familiers des effets d’étrangeté. Notallwhowanderarelost, ou ce que l’on lit en premier, fonctionne ainsi comme une amorce, un commencement vers un ailleurs que l’on va apprendre à découvrir. Car comme le dit ce titre que la raison ne peut s’empêcher de traduire, « Ceux qui errent ne sont pas tous perdus ». Ceux qui errent cherchent, tournent autour de, questionnent, s’interrogent… et recourent à leur Raison et aux deux chemins qu’elle offre pour « connaître » le monde, le sens du monde… D’un côté le chemin de la logique et ses lois parfois mathématiques. De l’autre, le sentier ou les sentiers de l’imaginaire que l’on emprunte sans jamais savoir ce qu’ils nous réservent ou ce que l’on y trouvera.

Verdonck attend donc sur le plateau des Pénitents, en jean, magnifique pull jaune et chaussure de ville. Il attend et veille dans l’ombre d’une machine en bois, à fil et à panneau qui nous rappelle le monde des inventions. Merveilleuse machine qui ressemble de loin à un métier à tisser. Quand il s’en éloignera, ce sera pour mettre en équilibre, sur deux cannettes de Coca-cola, une chaise en équilibre. Il augmentera la difficulté en y posant ensuite un ballon de foot… Puis, sans qu’on ait vraiment la clé de l’agencement de ce mobile curieux, il se mettra à actionner les fils de la Machine. De petits triangles, et d’autres plus gros, parfois rouges et parfois couleur carton, deviennent ainsi le jeu d’un ballet insolite où l’équilibre, la rotation, le passage d’une rampe aussi délicate à franchir qu’un escarpement sont les épreuves dont on ne saura jamais rien. La satisfaction de réaliser ces opérations est à peine palpable chez Verdonck, mais on sent qu’il y avait le pari rare de réaliser un geste artistique à vue. Allant et venant autour de cette installation, Verdonck gratifiera le public de quelques épisodes supplémentaires. Ici une pancarte « Warheit : Konkret » (la vérité : le concret), là une esquisse de poème « Le temps est un fleuve … le temps est un tigre… le temps est un feu » ponctué systématiquement par Mais je suis le fleuve, je suis le tigre, je suis le feu ». Le tout est à peine accentué. Plus loin, quelques carrés de lumières organisent un ensemble de tableaux abstraits. Tout aussi abstrait que le visage de Verdonck qui, dans cette fenêtre cubiste qui lui donne une allure d’autoportrait, se met à tourner sur 380°, non par magie, mais simplement parce que ne faisant qu’un avec sa machine, il finit par en intégrer le mode de fonctionnement.

Ce petit travail et cette installation de Verdonck sont entièrement liés au geste artisanal, au geste minimal, au geste artistique qui est décomposé, élevé à la visibilité, tourné vers l’excellence et la virtuosité. Ce que partage avec son public Verdonck, c’est non seulement un monde intérieur, mais surtout une prise de risque pour des choses mineures, un banal que sa poésie élève au rang d’événéments majeurs. Sorte d’alpiniste qui fait de son petit monde d’adresse un himalaya intérieur. Le regardant, finalement, on mesure que Verdonck est en train de battre un record qui ne figurera dans aucun livre, sinon celui qu’il écrit pour lui et qu’il veut bien, de temps en temps, partager.


Mots-clés

_Notallwhowanderarelost _Benjamin Verdonck _Festival d’Avignon 2015 _Performance