La résistible ascension de Richard III ou le bal des maudits
Yannick Butel - 12 juillet 2015


D’un Shakespeare à l’autre, d’Hamlet à Richard III, Thomas Ostermeier signe une mise en scène baroque, violente... et drôle, où son ami et complice Lars Eidinger assume le rôle titre d’un bout à l’autre des trois heures. Recourant à une nouvelle traduction de Marius von Mayenburg qui réussit dans ce travail d’écriture à entretenir l’intimité des langues (voir W. Benjamin), Ostermeier a dû couper le texte de Shakespeare ? Rien de bien grave.



Richard III, un parmi d’autres…

Dans la galerie de portraits des personnages shakespeariens, Richard Duc de Gloucester, fils d’Edouard, trop loin dans la lignée des héritiers pour devenir Roi et néanmoins Roi prenant le nom de Richard III se regarde sans doute comme l’une des icones de la radicalité et de la démesure. Assassin puissant, Grand toxique pour son environnement familial, Redoutable figure de la violence, Poison insidieux, Difforme bossu et boiteux sans scrupules… Richard III est l’essence même de la volonté de pouvoir. Boucher pasolinien de Salo plus que Machiavel, le sens politique de Richard III relève d’une seule qualité, la barbarie. Et précisément, la barbarie élevée au raffinement où actes comme paroles convergent systématiquement et se rejoignent à l’endroit du désert qu’a laissé l’abandon de toutes formes morales, de tout sentiment humain, de toute observation des règles communes… C’est que Richard III se donne les moyens de son ambition et qu’à l’ombre de celle-ci rien ne peut la diminuer, la réduire, la raisonner. Richard III est un boucher, et sa cour ou ce qu’il en restera une variation des abattoirs. Tueur de séries (et non en série), Richard III élimine tout ce qui peut, de près ou de loin, ressembler à un héritier. C’est-à-dire tout ce qui aura un semblant de légitimité… Frères, sœurs, descendances, alliés et cousins… En cela, Richard III est la pièce historique de Shakespeare qui s’inquiète du généalogique, du temps clos, du mouvement prévisible, de l’immuable, de la reproduction du même et donc, d’une certaine manière, de l’Histoire figée laquelle, à lire et relire Shakespeare, est bien loin de figurer une Histoire idéale puisque celle-ci a, comme on dit, « pas mal de cadavres dans le placard ». Dès lors, il faut bien voir dans Richard III un aïeul d’Arturo Ui ou celui qui a tenté, par la catastrophe que l’on sait, d’écrire une Histoire qui ne relèverait plus du cycle fermé des familles légitimes tout aussi meurtrières mais ayant pour elles le droit.

C’est sans doute dans cet intervalle conceptuel que se joue l’intérêt de Richard III. Moins une pièce sur le difforme, sur la cruauté, qu’une pièce sur l’introduction de la politique à l’endroit d’un monde qui s’en passe puisque le modèle monarchique l’en prive. Comprenons bien, ce que met en scène Richard III, ce n’est pas « le faire de la politique » qui n’est qu’un art oratoire mis au service de quelques idées, mais c’est bien « introduire la politique » ou si l’on préfère la possibilité de remettre en marche l’Histoire dont Hegel a prévenu qu’elle ne pouvait s’écrire qu’avec et dans le sang. Lisant Richard III, et c’est vraisemblablement la raison pour laquelle cette œuvre fascine, il est évident que l’on ne peut que condamner les pratiques et les moyens auquel recourt le barbare qu’est Richard III. Mais simultanément, on ne peut que se trouver questionner par la ré-introduction du politique puisqu’il fait défaut dans les systèmes établis et reconduits.
La difformité de Richard III, son élégance bancale et inhabituelle, cette contrefaçon de la nature arbitraire, ce souci du sang qui doit couler, ce liquidateur… est dès lors moins la quintessence de la cruauté et de la violence, que le reflet d’un monde où les modèles qui le constituent sont catalysés dans Richard III. Ce qui ne fait pas de Richard III une victime, mais qui le constitue, dans le rapport de fascination et d’hypnose qu’il affirme auprès de son environnement, comme l’icône d’un leurre. C’est-à-dire l’échec de tout changement de l’état des choses et le spectre d’un mal radical, récurrent au formes et aux pratiques politiques... Lisant Richard III, il n’est en définitive question que de la perception d’une échelle de ce mal.

Dans cette perspective, la pièce historique qu’est Richard III, met alors un seul principe à l’œuvre. Une seule « stratégie » si l’on préfère : la gestion du temps qui se décline entre attente et accélération, patience et execution, temps du complot et temps du meurtre. Deux temps complémentaires qui forment l’humus de l’action. Et de regarder Richard III comme la pièce qui, réglant le hasard autant que les dés le permettront, livrant sa cohorte de cadavres et d’exterminés, ce qui se dessine via les courbes de ces temps, c’est la silhouette de Richard III. Du début de cette histoire, à la fin de cette pièce, de la foule où il se tient anonyme, à la fabrique de sa solitude qui point pour avoir évidé la cour, dans le mouvement final apparaît Richard. Et s’il est une seule image réussie dans la mise en scène d’Ostermeier, c’est cette Apparition où Richard III, parvenu à ses fins mais révélé en ses fins, se tient face à la salle, dans une forme hybride où corset et minerve, tout en l’inscrivant dans la tentative d’incarner une forme politique légitime en révèlent aussi la difformité. Et d’ajouter que ce que d’aucuns verront comme un travestissement de Richard III, souligne en définitive la nature du pouvoir politique qu’il soit ou pas, légitime.

Le bal des maudits

Sur un son rock, puissant et vibrant, la cohorte des comédiens de la Schaubühne traverse la salle du théâtre opéra d’Avignon… Premières sensations sonores bientôt rattrapées par les silhouettes en costumes de soirée d’un monde festif dévolu aux libations et autres formes déréglées de la jouissance érotisée. Et parmi, elles, alors que claquent les pétards et les cotillons, et que se déverse par les cintres une nuée de confettis dorés, une forme disgracieuse, mal habillée, mal ajustée, courbée et bossue : le camarade historique d’Ostermeier, l’ami des quatre cents coups Lars Eidinger qui troque ici son costume d’Hamlet contre celui de Richard. Pas plus lui qu’eux ne renvoient à autre chose qu’un monde de nantis qui hante le monde de la nuit. Ils pourraient être une famille d’indifférents des années trente comme nos contemporains. C’est ainsi, les costards de la Haute sont sans âge. Et dans ce monde de noctambules en goguette, l’œil torve de Richard les « calcule » ces invertébrés dansants. Et se saisissant du micro qui pend au milieu du plateau et se regarde comme le cordon ombilical qui le met au contact de ses pensées profondes, Richard fait entendre vite, et rapidement, son sentiment ou ressentiment à l’endroit des membres d’une famille – pour autant qu’il fait corps avec – qu’il va démembrer.

Le rythme est donné, le ton revendiqué. Lars Eidinger, sourire en coin, voix de velours masquée, celui dont personne n’imagine que sa bosse moletonnée abrite un fiel, entre dans la danse et la course au pouvoir. Claudiquant mais à pas de géant, il réduit le cercle des prétendants qui bientôt devra être nommé celui des disparus : Clarens, Rivers, York, femmes, enfants, frères, amis, tous de la viande pour le festin des vers… Et comme l’entreprise n’est pas là en ces débuts, c’est devant une tombe et la veuve Lady Anne que Richard excelle. Rapidement nu, il séduit celle dont le mort est sa victime. Et nous rappelle ainsi que Richard s’il est un corps difforme possède une langue des plus organisée. En trois mots, dirait-on, la veuve épleurée et haineuse est rattrapée par la verve érotisée d’une verge à vue qui ne peut laisser ce cul inhabité. Müller l’a écrit, la veuve est saillie sur la tombe du mari…et c’est une jouissance de voir Richard la convaincre, tout en « sexe posant » à la pointe de l’épée que tient la Lady, disposer du « sexe faible ». A peine conquise, et promise à l’exclusion dans la tour, Richard sondant sa mémoire sait que c’est le frère qu’il faut éliminer… deux sbires cagoulés débarqueront à qui l’on commande le geste surineur et voilà que l’avant scène de sable se trouve gonflé par le corps vidé de Clarens. Les tueurs ou les anticoagulants sont, en plus et à la marge de la besogne, les reflets de tontons flingueurs pris parfois de sentiments. Drôle… que cette scène qui nous rappelle qu’Ostermeier se souvient du grotesque qui nourrit Shakespeare, comme du baroque qui ne lui est pas étranger.

Dans les étages du fond de scène qui sert d’écrans de projection, comme de coulisses et de labyrinthe où ça « déguste aussi », Richard est à son affaire en matière de roueries, de mensonges, d’agencements démoniaques… et parfois de sentiments troubles qui lui reviennent comme des fantômes. Difficile de se défaire de "l’humanité"...

Il n’est pas cruel, il est sans pitié. Il n’est pas obscène, il est sans ego. Il n’est pas Roi, il le devient en réduisant toutes les oppositions et autres ersatz de blasons. Au risque d’éclipser l’ensemble des interprètes que forment ses compagnons de travail, Lars Eidinger est un homme orchestre qui mène son monde à la baguette, à la pointe de la baillonnette… Facétieux, joueurs lunatiques, oublieux de sa propre mémoire, rugueux au débotté, violent et exigeant… le Richard d’Eidinger est un tout qui en aucune de ses parties ne se reniera. C’est sa marque, son fer…

Et alors que les images se multiplient et que les scènes défilent – comme celle d’une chorale de mutilés et de pantins déjà pleins de la raideur de la mort – c’est lors de l’épisode de l’exécution des enfants d’Elisabeth que le Richard III d’Ostermeier et le rôle de Lars Eidinger basculent. Moment où le repas du monstre qui prend sa soupe (fabuleux poème d’Antelme sur la nourriture des déportés) devient un blanc de céruse qui s’applique sur le visage du Roi. Instant où le masque livide et la paleur funèbre viennent s’ajouter à la minerve, au corset, à la couronne d’un Roi spectral. Et le regardant, de deviner que Richard libre en tout venait de perdre cette liberté rattrapée par une conscience. Moins Roi que statue pétrifiée que l’on retrouve, à l’avant dernière scène, privé du sommeil de la nuit. Déjà ombre de lui-même jusqu’à ce que le duel final, avec l’air qui empeste ses cadavres, ne le terrasse. Et de le regarder, rampant jusqu’à sa paillasse, nu, et s’attachant à un pied, s’élever dans les airs comme une carcasse suspendue à un croc de boucher.

S’achevait ainsi, un peu moins de trois heures plus tard, le Richard III d’Ostermeïer. Une mise en scène baroque ponctuée de détails cocasses, et d’une noirceur récurrente. Une sorte de nuit des « longs couteaux » ou de « bal des maudits » qui fait de Richard III notre contemporain. Mais, et cela n’enlève rien à OstermeIer, ce Richard là souffrait de la mémoire d’un spectateur qui, ayant vu La Rose et la Hache de Georges Lavaudant, et Ariel Garcia Valdez dans le rôle de Richard, ne parvenait à oublier l’éblouissement que fut cette interprétation là. C’était il y a déjà longtemps...


Mots-clés

_Richard III _Festival d’Avignon 2015 _Thomas Ostermeier _Théâtre