« Les acteurs de bonne foi » de Marivaux à la cité théâtre de Caen ou Comment faire feu de tous bois
Jean Pierre Dupuy - 31 décembre 2013


Cadeau ! C’était ce jeudi 19 Décembre dernier, à la cité théâtre à Caen ; les jeunes apprentis comédiens d’Actea, nous ont sorti, sous la houlette de François Lanel, un Marivaux de derrière les fagots : « Les acteurs de bonne foi » Le pitch Madame Amelin richissime personne dote avantageusement son neveu Eraste pour qu’il puisse épouser la jeune fille qu’il aime, Angélique fille de Madame Argante elle-même passablement désargentée. Pour remercier Madame Amelin de ses largesses ; Eraste commande à Merlin, son valet, un divertissement. Ce dernier veut donc mettre à l’épreuve de la jalousie Lisette son amoureuse et Blaise, le fiancé de Colette en jouant avec elle, une scène d’amour. Bien entendu, Merlin voit son plan comblé au-delà de ses espérances. Il séduit Colette qui tombe amoureuse de lui au grand dam de Blaise et Lisette. Mais ! Mais voilà Madame Argante ayant eu vent du divertissement qui se préparait va prier Madame Amelin d’en interdire le paraître. Du coup Madame Amelin, loin de complaire à cette demande, va intriguer d’annuler le mariage jusqu’à ce que Madame Argante vienne à résipiscence et pousse la complaisance jusqu’à se vouloir souffleuse du texte. Happy End.

Détour

Gouleyant, distrayant « les acteurs de bonne foi » nous furent un bonheur pur fruit du labeur auquel peut et doit s’employer une structure de formation.

C’était Noêl avant l’heure à quoi devrait succéder un Noêl après l’heure, puisque Actea va reprendre ses « Clownesses », le 17 janvier prochain, à Bretteville l’Orgueilleuse.[1] Attention ! Spectacle Evénement, à ne rater sous aucun prétexte, que l’on soit amateur de Clown ou pas. Les clownesses c’est tout simplement du théâtre porté à incandescence. Un diagnostic sans complaisance, passé au vitriol du rire, de la société telle qu’elle est et telle qu’elle nous hait les uns, les autres. Ça cogne et ça ébranle d’un souffle joyeux et corrosif. Bref, ça nettoie et ça déménage…On n’en sort pas intact.

Retour

Passée cette diatribe qui vous prive de toute excuse si vous ratez le coche ; venons-en aux délices de la soirée du 19…à ces « acteurs » qui, pour être de bonne foi, n’en furent pas moins bien avisés de nous régaler de leur travail. La petite bande se compte une neuvaine avec adjonction d’un François Lanel dans la fonction du passeur, garant d’une juste circulation des idées, de l’emploi pertinent des situations.

Le 19 décembre dernier, c’était la bonne heure que d’être présent à la Cité-Théâtre. Il fallait pressentir la bonne affaire …Et une assistance plutôt dense en avait subodorer l’occurrence.

Comme quoi les bons plans circulent de plus en plus, sous le manteau… Et depuis quelques temps, la rumeur prend corps que du côté d’Actea, une aventure artistique s’origine, et s’impose jour après jour dans le paysage ; les corps que l’on dit constitués ne devraient pas manquer d’observer le mouvement et de s’en prévaloir.

En attendant, c’est véritablement une troupe en gestation à la rencontre de laquelle, on peut aller et ce 19 devrait se marquer d’une pierre blanche : naissance et émergence d’une équipe pleine de talent avec laquelle il faudra désormais compter. Leur nom : Adélie Duteil, Julie Hega, Clémence Kronenberg, Amandine Plessis, Maxime Gosselin, Félix Lefebvre, Clement Paly, Amir Sharifi, Quentin Vernede.

« Alors qu’est-ce qu’on apprend aux acteurs dans une civilisation qui est en train de cesser d’ être mandarine, qu’est-ce qu’on a le droit de leur apprendre ?

S’entraîner à exprimer l’imaginaire dans toutes les formes et selon toutes les conventions existantes ou à inventer, décrire ses propres fantasmes, leur donner vie dans des formes. C’est le noyau d’un enseignement moderne du théâtre ».

Antoine Vitez Mai 1968

Mettre en exergue cette profession de foi d’Antoine Vitez, à l’occasion du travail présenté par les comédiens d’Actea, n’est pas fortuit non plus que la date 1968.

La fraîcheur et la vivacité d’esprit dont ont témoigné les jeunes gens auront joyeusement réveillé ce genre de réminiscence et une belle et heureuse insolence aura rendu à l’imaginaire, ses vertus d’émancipation. Marivaux ? Antoine Vitez nommé directeur du conservatoire, en 1974, entendait bien en réclamer l’étude et l’approcher en ces termes : « Marivaux, la dolce vita. Une réflexion générale sur le badinage chez Marivaux, son caractère de classe. L’assassinat sans colère et le coît sans désir ». Programme plutôt inattendu et à quelques égards ; énigmatique : que voulait-il dire par « assassinat sans colère » et « coît sans désir » ? Comme si Marivaux ne laissait pas de nous interloquer. Ainsi du plaisir qu’on y prend de toujours s’en étonner. Du plaisir.

Quoique « les acteurs de bonne foi » nous fussent présentés comme un « work shop » c’est de la pièce et de l’auteur tels que la troupe en fit l’exposition qu’in fine, nous tirâmes un plaisir ineffable et de tous les instants.

La preuve par 9

Neuf acteurs, neuf metteurs en scène invités à nous délivrer leur point de vue sur la pièce et autant d’acteurs interprètes de leurs desiderata. Production d’un sens hypothétique de la pièce par dépôt ou déposition. En réalité le jeu des hypothèses comble au mieux l’appétit de sens, cela fait feu de tout bois et le spectateur fait son montage et sa synthèse. Quant aux jeunes acteurs, ils se montrent sous un jour nouveau, comme ayant parfaitement assimilé le maître des maîtres : un certain Stanislavski ( appelez-moi maître disait Vitez, rien n’est plus démocratique). Sans doute François Lanel usant d’une approche « méthodique » n’aura pas peu contribué à ce que la chrysalide devienne papillon. Il arrive donc que le souci pédagogique rejoigne et se confonde avec le goût de l’art. On ne s’en plaindra pas ! Et pour rendre grâce de ce qu’il a pu advenir, nous nous accommoderons et acquitterons ; ici, d’emblée d’un éloge circonstancié en faveur de l’exercice.

De l’exercice comme médium de la pratique d’acteur

L’exercice de théâtre que l’on tient pour un moyen, accède parfois au statut de fin. Il peut être alors le mieux disant de la pratique de l’acteur. Antoine Vitez en cultivait l’usage jusqu’à en faire un style …Et bien d’autres (Peter Brooks notamment) ont emprunté cette voie. Avec « les acteurs de bonne foi », les jeunes gens d’Actea –selon moi - ont pu parfaire la démonstration, au point que l’on peut s’interroger de savoir, si il eût été plus intéressant que la pièce se fût montée autrement. Doute…et forte présomption qu’il aura été judicieux et efficace qu’il en fût ainsi. Nous fut offert une lecture - quoique plurielle - et une appropriation possible de la pièce assez magistrale. Les ingrédients du succès ressortent de la pratique de l’exercice d’une part, de l’usage du fragment d’autre part. Pour ce dernier, le temps n’est pas si loin où le structuralisme nous offrit les ressources d’une compréhension nouvelle du monde. Le « fragment du discours amoureux » de Rolland Barthes nous titille encore dès lors qu’un « parlez-moi d’amour » requiert nos sensibilités. Amour, amour du théâtre et théâtre de l’amour, c’est encore Badiou qui récemment s’en donna le grain à moudre[2]. Le fragment tant Vitez que Vinaver s’en montraient friands, Vinaver ne manquait pas de souligner qu’un auteur l’était de la première à la dernière ligne et que piocher au hasard un extrait de l’œuvre n’empêchait que l’auteur s’y trouvât. Force de la métonymie. On ne disputera pas (et Marivaux s’y entend en l’art de « la dispute ») que le jeu des fragments ouvre sur un espace favorable à la controverse et à l’usage de l’esprit critique pour que finalement en bloc, on puisse s’emparer du sujet !

Chacun d’entre eux aurait pu s’intituler « dédicace » en tant que signature bienveillante et amoureuse du sujet, vivifiant un bon plaisir. Mais il fallait à tout ça une orchestration, que l’éclectisme ne vira pas au foutoir ou fourre-tout. Mine de rien, que ce serait-il passé sans un passeur ?

François Lanel aura trouvé le juste doigté, l’équilibre subtil, prêté l’oreille pour que chacun ait pu s’épanouir au bénéfice du collectif et en dernière instance, de Marivaux lui-même. Serviteur. Donc que vivent les fragments !

Exquises esquisses

Qu’est-ce qui a permis que la pièce s’accomplisse et que les comédiens s’épanouissent et que se révèle tout l’étendu de leur talent ? Talent s’entend ici comme savoir faire. La réponse tient donc en un mot qu’on n’aurait pas soupçonné porteur de tant de magie : l’exercice ! Plaisir de l’essai ! Exquises esquisses ! Travaux d’approches …Emois délicats des premiers instants. Art subtil (et sans doute théâtral d’être dans les commencements) : l’acteur serait celui qui vient au monde avec le nouveau projet. Il serait le promis ou promise du texte. Un fiancé ad vitaem eternaem. Cette fraîcheur Valérie Dréville, grande actrice s’il en est, en témoigne dans le délicat documentaire de Yannick Butel « Acteur de cristal »[3]. On fait avec ce qu’on est , l’expérience de ce qu’on n’est pas ! Nous explique en substance Valérie Dréville (qu’on peut dire stanislavskienne) et elle indique combien son art procède constamment de l’exercice.

On voit bien par là qu’être acteur, c’est rester en état d’apprentissage et se réaliser véritablement, implique qu’on n’en finisse jamais ! Ne jamais cesser d’apprendre un métier qui ne s’enseigne pas ! Voilà décliné l’heureux paradoxe dont nous ont régalé les apprentis comédiens d’Actea. Ne jamais se dérober à l’exercice et à l’expérience. L’acteur reste un nouveau-né.

Les jeunes acteurs d’Actea sont-ils de bonne foi ? On ne saurait trop l’affirmer, mais les penser, sur la bonne voie … Leur prestation dans Marivaux, nous en a donné une belle assurance. Reste à visiter l’exposition des faits et faire un relevé le plus précis possible des positions de chacun. Il revint à Clémence Kronneberg d’ouvrir le feu.

L’acteur de bonne foi serait-il poupée de son ?

Clémence K. devait d’emblée mettre les pieds dans le plat. A l’instar de ses copines Adélie Duteil et Amandine Plessis, Clémence s’interroge sur la manipulation. Où commencerait-elle et où peut-elle bien s’arrêter. Comment peut-on faire de quelqu’un sa chose ? Donc Clémence décide de pousser le bouchon au plus loin. Elle va dans la nuit des temps chercher à la lumière des chandelles un acteur de boite à musique monté sur ressort. Ça fleure le magasin d’antiquités, et ça pose la question d’un art théâtral traînant avec lui quelques archaïsmes d’un autre temps. S’il n’est d’art vivant que contemporain, la question via Marivaux n’est pas superflue. Après tout , depuis , une révolution et des droits de l’homme ( donc de la femme ? ) sont passés par là. Antoine Vitez, toujours, opérant à Caen , au sein de la Maison de la Culture, n’avait pas manqué de nous ( dont moi-même me comptant de ses élèves) en avertir : faire du théâtre ne serait–il pas une pratique d’antiquaire ? Avec Clémence K. la question a pu rebondir non sans drôlerie. Edward Gordon Graig[4] dans les années 1920, inventer le concept de Sur Marionnette en référence au théâtre oriental dont il avait observé et admiré les fondements. E.G. Graig posait ainsi les prémices ce qui allait devenir le théâtre du siècle jusqu’à nos jours. Marionnettes ? Clowns ? Objets ? Images et documents …L’acteur est devenu un bateau ivre et parfois un « radeau » comme il en flotte un du côté de la fonderie du Mans. On signale, qu’en ce lieu de tempête permanente des esprits, devrait s’y produire en février prochain, François Lanel himself.

E.G.Graig, a contrario des critiques de son temps, aspirait à élargir, élargir sans cesse, le champ et la base du travail théâtral. Il opposait au théâtre durable (classique, éternel, établi) un théâtre périssable de forme instable et évanescente, spontanée et improvisée (Marivaux eût-il soutenu le théâtre comme entité périssable ? ), il écrivait : « un théâtre périssable devrait pourtant avoir ses pièces qui, bien qu’improvisées, seraient élégantes, et même exquises » ( souligné par nous). On oublie un peu trop par les temps qui courent, que certains hommes de théâtre, en pincent pour le périssable (j’en suis) quand l’excellence culturelle aurait tendance à cultiver un théâtre d’allégeance au patrimonial, à travers de la reproduction dont Mr J-M. Villégier s’est voulu le chantre et dont certains « arts florissants » témoignent aussi à leur manière. Il ne faut pas croire que le théâtre périssable jouisse des mêmes droits et moyens et du même respect que le « durable » : peu s’en faut ! Veut-on un théâtre d’antiquaire ? Il n’est pas tellement derrière nous, quoiqu’on en dise, en attendant l’éclaircie[5]. Vous avez dit : diversité ? Le théâtre a tout à gagner que s’interroger sur sa survie, gagner juste d’y vivre. Le clivage théâtre durable , théâtre périssable n’a pas fini d’opérer …C’est même lui qui va impulser à la représentation des « acteurs de bonne foi », toute sa vitalité. L’éphémère bonheur d’en avoir eu jouissance. Il fallait y être. L’archaïsme de la chose, n’est pas dans la chose elle-même mais dans la circulation de l’information. Dans un monde du tout communiquant, s’entretient un réseau du bouche à oreille et des chemins de traverses qui font du plaisir, un secret bien gardé. Avec le prologue de Clémence K. loin d’avoir perdu ses plumes, Marivaux et ses acteurs seront interpellés à travers le goût du risque . Nous devions passer d’une fiction pédagogique à une réalisation risquée…Démonstration étincelante.

Du plein au vide

Un Marivaux de plus…Ou un Marivaux de moins ? À prendre ou à laisser ? Accumulation du capital ou dilapidation de l’héritage ? De quel côté, le cœur balance ? Avec le fragment rappelons que c’est par de l’en-moins que l’on s’accorde du plus ! Clément Parly en succédant à Clémence, va s’accommoder du plateau nu. Si Clemence K. fit d’un jeu d’ombre propice à l’intrigue et à l’érotisme avec surmarionnettes évocatrices (Fellini dans son Casanova usa aussi de l’avatar qui n’est pas sans répondre au « coît sans désir » qu’interroger Vitez) sa mise en bouche, Clement P. y mit le son … Ou plutôt, n’y mit que le son.

L’image peut-elle imiter le son, s’originer du son ?

Plateau nu. L’affaire se trame sans image scénique, sans cadre, sans encadrement. Initialement la rumeur, une vague rumeur capte l’oreille. Clement P vient au texte par la puce à l’oreille. Chercher le son pour avoir du sens, et pour le son rien ne vaut mieux que faire l’âne. Un mot s’entend pour un autre. C’est la piste à suivre. En aveugle.

Un valet braillard pour un maître murmurant. Le part pris sera dit décalé… Production d’un vide. Comment le rendre salutaire, efficient ? Qui viendra le combler ? Comme Clémence se demande si un théâtre peut être là, Clément interroge un effet d’absence. Principe d’incertitude poussé à son comble. Acteurs à la peine là. Finalement le metteur opte pour le pieds de nez, celui des acteurs sera rouge. Rouge pirouette[6].

Ça déménage

Ascenseur social en panne. Descendez des gradins. Spectateurs conviés au plus bas. À ne pas descendre plus bas. Bas cul de fosse …Les acteurs vont tenir le haut du pavé. Bref Félix Lefebvre s’offre un jeu de miroir et un renversement des rôles. Y’aura ou y’aura pas, comme nos deux prédécesseurs, Félix plus que savoir si les les acteurs peuvent être sincères, s’inquiète de savoir si ils pourront paraître. Car Madame Argante n’en veut pas ! La chose ou la messe est dite par Jean-Jacques Rousseau dans sa lettre à d’Alembert.

Du théâtre faisons table rase !

Une révolution doit passer par là, et Madame Argante en clame la bien venue. Madame Argante dans cette affaire n’est qu’une spectatrice. Rétive parce que bien instruite de ce que tout acteur est un malhonnête, fieffé menteur et suppôt de Satan. L’acteur de bonne foi n’existe pas puisque c’est au pire ce qu’il se croît tenu de paraître ! La bonne foi : c’est le masque de toutes les perfidies. Le déguisement immonde et hypocrite d’un art qui repose sur le mensonge : Impasse totale ! L’imposture est politique dès lors qu’on en tolère le spectacle.

Théâtre et politique s’alimentent aux mêmes sources. Il faut prendre le taureau par les cornes, et Félix L. s’y emploie le plus radicalement possible. Puisque le spectateur emprunte par la catharsis une place qui n’est pas la sienne, il opère un renversement des rôles. Un renversement auquel la pièce se prête, via la querelle Amelin/Argante.

Félix L. s’amuse à jouer au chat et à la souris avec le public et nous fait entendre la querelle entre Madame Amelin très argentée, commanditaire du divertissement et Madame Argante intéressée au mariage de sa fille, tenante de l’amour pur. Qui l’emportera du théâtre allié au fric et aux puissantes classes supérieures ou d’un non-théâtre ( fête populaire) moral et sain répondant aux besoins du peuple. Car bien entendu, l’argumentaire de J-J Rousseau implicitement est à l’œuvre dans le refus de madame Argante. Le peuple n’a pas besoin du théâtre, aux moyens et procédés douteux, quand son sens de la fête peut s’employer sans calcul et en toute simplicité.

C’est donc les classes possédantes et qui se croient supérieures qui ont besoin par vacuité de faux divertissements pour tromper leur ennui. N’ont rien d’autre à foutre que se plaire et se complaire. Querelle de classe …La « politique » et le « contrat social » torpillerait le plaisir théâtral devenu un attribut valorisant des couches moyennes. Félix L . n’a pas choisi le plus facile que d’éjecter les spectateurs de leur siège,

Radicalité du questionnement : hep ! hep ! qu’est-ce que vous foutez là ? Quel sens ça a ? À quoi ça rime ? Qu’attendez-vous ? Le conflit frise la pantalonnade !

Dilemme ! Dilemme !

Ce n’est plus division du public façon Bertold Brecht c’est ceux qui en sont contre ceux qui n’y sont pas ! Les visibles contre les invisibles ! Sauf que la démonstration ne concerne que les présents. Effet pervers garanti. La cause est entendue.

KO et Règlement de compte à OK CORRAL

La part n’est pas égale et le jeu biseauté … Adelie Duteil va se charger de mettre les pendules à l’heure et faire rentrer dans leur rang de fauteuil, un public très fictivement divisé, réunifié dans la satisfaction de ses appétits petits bourgeois qui ne furent jamais réellement menacés. Foin des scrupules : la pièce aura lieu. Plus qu’Adelie D. notre chère Madame AMELIN va user d’un argument de poids : son fric ! La dame a les moyens de se payer qui et ce qu’elle veut : mariage, neveu, donzelle. De sa bourse liée ou déliée, elle gère à sa convenance le ou les destins. Tout s’achète. Elle a le beurre et l’argent du beurre. N’attend pas après une retraite chapeau. Carte sur table et fric à la clef, Madame Amelin va faire rendre gorge à la madame Argante ! Remisé au placard le manifeste contre la société du spectacle du sieur Debord. L’Argante n’a pas voulu du spectacle ? En mangera son chapeau. Deux acteurs de haute volée vont mener la corrida : un délice de vacherie à la Docteur Choron des grands jours. Du Reiser pur jus. Maxime Gosselin compose une Madame Amelin à la dent dure comme la scie meurtrière du killer de « Shining ». En monstrueuse personne, elle/il découpe en rondelle l’objet de sa ire. Théâtre d’horreur (de la cruauté ? ) qui va mettre Clémence Kronneberg dans un état second !

Vous avez dit :second ?

Etat semi-comateux, transes outrageusement trépidantes, agonie, débordements, Clémence K. vous sort le grand jeu : irrésistible.Fini la morale, les salamalecs et les chichis : le mal triomphe, inonde la scène, et trémousse les zygomatiques. On se déboutonne du bas ventre, on y va de ses bas instincts sans scrupules. On se paie une joyeuse pinte de franche rigolade. Saint Marivaux délivre nous du bien ! Redoutable puissance du fric qui dispose du cœur, du corps, du cul ! Ah la toute puissance infantile que voilà ! Entre le Maxime G. qui nous la joue à la brésilienne, haut en couleur et la Clémence K. ravagée d’humiliation … Le public, ce cher public, se pousse du col dans son addiction de drogués du théâtre. Il se pousse au crime, et en redemande : cogne ! cogne !

Avant d’être théâtre de boulevard, il fut le théâtre, théâtre de boulevard du crime ! Frederik Lemaître y régnait en salaud crapuleux et crapoteux dont on voit avec délice, Maxime Gosselin prendre la relève.

Achève ! achève là ! Se surprend-t-on à l’encourager ! On est passé si près de la frustration …On le veut notre impromptu ! Du crime en direct ( le ressort inavoué de la télé réalité !) Notre lot d’humain inhumain ! Foi d’animal ! Foi des plus bas instincts ! De l’insondable cœur humain ! Diantre ! Qu’enfin quelque chose nous arrive… Tant pis si c’est fictif ou tant mieux : c’est no limits ! On en veut de la consolation …Merde ! Se consoler de tout ce mal dont on s’interdit l’usage, dont on se prive du plaisir ! À ce qu’on croit ! En tâter un peu quoi ! Ne serait-ce que du bout des lèvres…Un peu de crime ! Juste un peu ! C’est pas juste que seulement les capitalistes soient des salauds à l’abri des lois ! Pas juste cette impunité accordée aux friqués de tous poils. Pas juste cette putain d’inégalité devant la mort ! Même si on nous dit le contraire. Puisqu’on est mortel et que cette maladie on ne s’y fait pas, donnez nous du baume au cœur ! Moyen d’y croire ! Racontez- moi une histoire par procuration qui ressemble un peu à la mienne. Qu’elle a failli être, qu’elle soit, ou qu’elle sera. Madame Argante KO : place aux « acteurs de bonne foi ».

Il se lève le rideau rouge. Rideau rouge sang !

Nuit : un lit, grand et un petit : Amir Sharifi, citoyen iranien, ouvre la saga.

Prendre langue

L’expression est connu pour s’entendre, il faut prendre langue. Complicité et connivence autorisent les demi-mots. La nuit en dévore ou en étouffe donc une bonne moitié. Amir S. nous propose une entrée en matière nocturne. Elle sera, dans le respect du climax ainsi voulu, propice à l’écoute, à la confidence. La nuit tous les chats sont gris …Eh bien non, Amir S. va, au contraire, bien pointer et souligner que les chats ne sont pas des chiens et que les maîtres ne sont pas des valets. Celui qui ne trouve pas le sommeil, c’est Eraste (Maxime Gosselin déjà cité), le maître. Mauvais œil du maître qui ne le ferme pas ! La question de son mariage tient le jeune homme éveillé ; les péripéties d’un divertissement qu’il souhaite offrir à ses proches, le tracasse. Il n’a aucun scrupule à réveiller (on pourrait dire sonner !) son valet Clément Parly (excellent) pour une explication de texte. Car ce dernier, outre l’ordinaire de son service (entretien du corps du maître) doit aussi l’entretenir au mental et l’assurer du divertissement promis.

Pas étonnant qu’à travers ses obligations, le valet (sujet dominé) en arrive à stimuler une intelligence des choses de la vie cultivant son aptitude à renverser le rapport de classe et à l’exercice du pouvoir. Une révolution (1789) viendra corroborer l’hypothèse. Heureuse dialectique.

Mais pour l’heure, le serviteur, quoique abruti de sommeil, assure son office ! Que ne faut-il pas faire pour gagner son intermittence !Amir S. dessine très bien le contexte du rapport de classe dans lequel, le valet (ersatz de Marivaux) se pique d’écrire ! Le valet, bien nommé, Merlin (avec ce que cela suppose d’enchanteur et de pouvoirs magiques) se voudra auteur et vantera que ses chansons courent le Pont-Neuf à Paris. Ce qui ne manque pas de saveur quand on réalise que Marivaux jouissait en propre, du privilège royal de représentation concédé à l’hôtel de bourgogne où il opérait, moyennant quoi aucune représentation théâtrale n’était permise au Pont-Neuf. Les auteurs du Pont-Neuf contournèrent l’interdit et inventèrent alors ce qui allait devenir le « théâtre de foire ».

Un théâtre qui n’avait pas la permission rhétorique du dialogue. Il devait user de détournement pour exploiter le procédé.

Observons que le « théâtre du radeau » à l’instar du « théâtre de foire », n’utilise pas ou rarement le dialogue. Comme si le dialogue jouait comme trompe oreille de la réalité d’écriture d’un auteur. Il n’y a qu’un auteur qui s’entend dans des registres vocaux différends. Tout dialogue recouvre la réalité d’un vrai monologue peut-on hypothéquer en toute bonne foi.

Mine de rien, Marivaux joue sa partie avec malice et sait fort bien de quelle autorité procède un texte. Il sait comment cette autorité se négocie en phase ou pas avec le pouvoir.

Marivaux serait-il un « vendu » ou maître en l’art de la duplicité ? Au service de qui serait-il réellement ?

Quel rapport entre le commerce des sens et le commerce tout court ?

Quid des rapports marchands dans la réalité scénique ?

Quid des rapports de l’acteur à la prostitution ?

On y viendra à l’heure de conclure mais pour lors que nous disent les « acteurs de bonne foi » ? En tout cas ceux qui dans cette expérience passeront pour des inaptes à faire semblant (comédiens très accomplis !), les sincères, les « tel quels »… Ceux qui seraient à prendre …ou à laisser. Les laisser pour compte de la chose théâtrale ! On s’interroge, on s’interroge et comme dit Michaux « on cherche aussi nous autres, le grand secret ! » Le théâtre appartiendrait au prisme du pouvoir, mais qu’adviendrait-il de ce théâtre avec un pouvoir capitaliste tombé en désuétude ? Notre Jean-Jacques Rousseau national n’y retrouverait-il pas ses marques ? Retour au sources …Arlequin n’est que l’avatar de la faim dans le monde ! Son combat ? un « struggle for life » jusqu’à plus faim. Sortir de la nuit des temps, de la préhistoire ? Amir S. sujet iranien cherche dans la langue de Marivaux, le sens d’une histoire qui puisse être la sienne. C’est bien de l’honneur et c’est bien du respect. Dans Amir, il y a ami.

Du rire comme moyen de décomposition du réel

Nous étions jusque là, inscrit dans la perspective, dans le lieu du Prince avec Adelie D. intriguant par exception un face à face. Amandine Plessis va nous offrir la tangente et se dérober au diktat de la perspective. Elle va nous offrir de voir de côté, là où ordinairement se tiennent les coulisses. À flanc de scène, elle découpe un encart, coin de grange. Elle acte un décentrement qui eut ravi Althusser grand penseur d’un théâtre qu’il voulait matérialiste. Amandine P. mine de rien, va par ce décentrement, très vivement éclairer le propos. Force des propositions symboliques. Biais. Voir de travers. La proposition scénique va s’avérer d’un très heureux effet. Effet de subversion au plus vif du sujet. À la fois dans l’épique par la mise à l’écart de l’autoroute (écart de conduite scénographique) et dans le dramatique ( regard sur les coulisses donc sur l’intime et le privé et la cuisine du spectacle). Cuisine : donc !

Le public est prié d’assister à une répétition impromptue.

Maître de cérémonie, Maxime Gosselin (toujours dans les bons coups) jouera Merlin, le seul « pro » estampillé Affaires Culturelles, labellisé « excellent », gère et dirige des débats. qui vont s’avérer fort tumultueux !. Dans un coin, Colette, interprétée par Adélie Duteil savoureusement nature et follement sympathique, impossible de lui prêter le moindre calcul, de la candeur et une innocence à toute épreuve, dans l’autre (coin) Blaise, le fiancé de Colette « donné » par Quentin Vernede qui s’y entend pour donner le change et nous la jouer au con, au benêt si vous préférez, enfin au dernier coin ( il y en à quatre bien sûr) en Lisette délurée et haute en couleurs Clémence Kronneberg, la moins chèvre du lot mais enfarinée quand même, essaiera de tirer son épingle du jeu. Quel jeu finalement que ce jeu-là ? Il sera au moins double ! Savoir si, venant de l’humain, il peut en être autrement : là pourrait bien être la question.

En tout cas, au jeu du chat (Merlin) et des souris (les trois autres) …Les quatre comédiens vont nous offrir un moment de théâtre absolument époustouflant ! Côté principe de naïveté, Adélie, Quentin et Clémence vont se faire un prénom dans l’affaire. Débordant d’empathie, on oublie les acteurs … On les aime ! on les chérit ! On les embrasse ! On les adore !

Irrésistibles !

Ils s’en donnent à cœur joie et vrai de vrai , on ne peut que rire de bon cœur à leur amateurisme (si savamment calculé), à les voir avec l’amour si bien chevillé au cœur et au corps ! On s’y trompe et comme on aime s’y tromper ! On oublie savoir faire et travail acharné pour juste vivre un moment de grâce. Comme une chanson populaire !

Gratitude !

Y a pas de mal à se faire du bien … Ces « acteurs de bonne foi » qui veulent cachetonner ne savent pas tricher ! Un comble du plaisir vient de ce leurre (car en réalité les « trois » montrent un art consommé du faire semblant ) On ne demande qu’à y croire ! Voilà mise à nue l’amour du théâtre, l’amour d’un mensonge si vrai ! Juste ce que tu sais faire : le minimum ! ( autre tube !) Et le Merlin, valet metteur en scène qui ne demande qu’à mettre, (mettre quoi et où ? ) les aime ses comédiens, absolument ! Béatrice Dalle[7] (et tant d’autres) déclarait récemment à la télé, répondant à la question qu’attendez-vous d’un metteur en scène ? Elle répondait donc : « qu’il m’aime ! » « c’est tout ce que je lui demande ; « qu’il m’aime absolument » Alors Merlin, alias Maxime G . n’est pas avare de tendresse et de bienveillance ; il s’amuse autant qu’il amuse. C’est du Charlot, Buster Keaton et Marx Brother réunis. Un délice de justesse rythmique et technique qui confine à la virtuosité. Virtuosité qu’on trouvait à l’œuvre dans ce monument que fut « Arlequin serviteur de deux maîtres » de Strelher[8]. Comme si, et la facture du jeu réglé par Amandine P. se voulait « classique », comme si une certaine perfection du savoir faire pouvait atteindre un degré de réalisation complètement euphorisant. Pur instant de joie. Autre détour chez metteur en scène de référence, la scène présentée ne fut pas sans rappeler le célèbre « Georges Dandin » de Planchon/Molière. Même trouvaille politique, à savoir que le drame de Dandin tient certes dans ses déboires conjugaux mais ce que Planchon aura pointer c’est que le dit drame avait lieu au vue et su de tout un monde. Le monde des ouvriers agricoles vacant dans la ferme. Et voir ces témoins oculaires occultés (les grands acteurs du drame les ignoraient ) réduits à néant, nous éclairait sur la lutte des classes et la place des muets. Les muets, au théâtre, c’est toujours et encore le public jusqu’à nouvel ordre. Donc introduit au plus intime des acteurs serviteurs de Marivaux, l’opportunité nous était offerte d’une complicité …De classe. Rire avec eux, fut-ce d’eux, nous rendait à notre humanité première. Celle des gens d’en bas dirait Brecht et nous a dit Amandine. Avec sa scène , cette jeune fille, au demeurant jolie comme un chœur, nous a chorégraphié un ballet de chutes et d’équilibre et de rebondissement en rebondissement, permis que se débondent nos cœurs. Belle fabrique du commun qui nous autorise un petit détour par Jacques Rancière.

Intensité de la question politique

Dans la tradition marxiste, le dominé doit se préparer à renverser le dominant et doit s’en donner les moyens. L’organisation révolutionnaire structure ses militants en collectif intellectuel pour appropriation de tous les savoirs. La conquête du pouvoir est à ce prix. Cela intéresse autant l’art que la science. Althusser, Gramsci et aujourd’hui Jacques Rancière auront œuvré ces questions. Les « acteurs de bonne foi » ont été réalisés par un jeu d’ échange des savoirs. Une conscience de soi, du collectif, de « Marivaux », de l’acteur, du non acteur, de diriger et être diriger, de dégager un point de vue, de s’engager dans un autre : tous ces ingrédients procèdent d’une vision politique. À l’évidence le produit fini témoigne d’une mise en œuvre non mandarine ( on ne perd jamais de vue l’ami Vitez) de l’échange des savoirs. Ce qui ne veut pas dire que les savoirs se distribuent également en chacun… Ce qui semble avoir été opérationnel, c’est bel et bien, l’économie de la hiérarchie. Et c’est là que Rancière nous interpelle. Que dit-il dont semble-t-il les neuf +un ( 9 apprentis comédiens + François Lanel) ont fait leur farine ; ceci qui se relève dans « le partage du sensible »[9] que la pratique de l’égalité ne procède ni de la communion ni de l’offrande ( illusions morales), que les différentiels de savoir existent, que pour autant une égale capacité et intelligence peut se structurer et organiser la pratique. Ainsi la diversité loin de l’empêcher, à permis que le groupe accouche de la logique politique qui travaille Marivaux d’une part et de ce qui lui échappe d’autre part. Le plein et les manques. Finalement une vision assez accomplie de cet auteur. Beau travail par le moyen d’une belle organisation.

Les « acteurs de bonne foi » des neuf+ un, ont constitué un moment d’une grande intensité politique. Voilà ce que le détour par Rancière nous souffle à l’oreille.

Armande Du Plessis ci devant actrice

Au sortir de son estimable performance de metteuse en scène, Amandine Plessis a gagné ses titres de noblesse d’actrice confirmée. De là , à la qualifier d’Armande du Plessis nous n’avons pas résisté à molièriser son patronyme. L’actrice en subtile complicité avec Clement Parly va nous régaler d’une sortie de route (acting out) du texte parfaitement fondée. C’est Julie Hega qui va organiser cette transgression très intelligente et que Marivaux eut cautionné à coup sûr. Comme quoi la juste fidélité peut entraîner à des détours aussi risqués que possibles dès lors qu’ils restent pertinents. Julie Hega (la très belle Julie Hega) va jouer de l’aparté et de la didascalie pour écrire un poème (d’amour) très original quoique très inspiré de Marivaux. Julie H. se permet d ‘épouser Marivaux pour le meilleur et pour le pire. Nous eûmes à partager le meilleur quant au pire il fut renvoyé au calendes grecques. Une didascalie ce n’est jamais qu’une indication d’auteur ou de metteur en scène, voir de l’acteur à lui-même. Julie H. va donc rendre transparente cette foison d’indications. À quoi peuvent penser des acteurs (de bonne foi) quand ils jouent ? Brecht avait fait le même exercice avec ce à quoi pouvait penser une strip tiseuse quand elle se déshabille ! Pas triste … La striptiseuse pense aux courses à faire, payer son loyer, au comportement « déplacé » de certains clients ! À quoi donc pensent nos Amandine et Clément quand ils jouent une scène d’amour ? Je vous le donne en mille : à …À … « s’envoyer en l’air » Eh bien non ! Avant que d’en arriver là dont on ignore la bonne ou mauvaise tournure que ça peut prendre, on tombe.

Voilà, on tombe …amoureux. Fini la comédie ! On s’aime pour de vrai .. On ne fait pas semblant ! le moindre doute gâterait le plaisir qu’on y prend. Donc Amandine et Clément censé jouer une scène d’amour vont finir par ne plus pouvoir la jouer … Voilà ;, la délicieuse mauvaise pente ou la perfide Julie H nous entraîne … Et la voyant , à un tel degré de finesse perfide, j’invite tout metteur en scène intéressé par « la double inconstance » à auditionner Julie, car il trouvera en elle une « Flaminia » redoutable. L’alliance de la beauté et de l’intelligence au service de la transgression c’est une promesse d’autorité. Comme l’a définie François Perrier[10] : « L’autorité n’est que ce qui d’une transgression réussie prend force de loi »

La proposition de Julie H. va donc prendre force de loi. Et l’amour des deux protagonistes devenir indiscutable. On en deviendrait envieux. On ressent un incroyable besoin d’étreinte …In contournable c’est comme ça qu’Antoine Vitez nous disait être le théâtre : une étreinte ! Ah que ce fut bon d’être dans ces bras là !Mais une rude épreuve devait nous attendre. Epreuve de réalité ! télé prise qui croyait prendre. Le rouleau compresseur de la télé réalité va faire de nous des rescapés du mariage à tout prix. « Qui veux épouser mon neveux » sera l’intitulé de l’émission produite par Quentin Vernede.

Attention, Ça va dépoter.

Télé pris qui croyait prendre

La télé réalité nous prend et non l’inverse. La « prise » de vue et de son et de tout ce que vous voudrez, c’est la chasse à l’audimat et chacun de nous en a la tronche. Spectateur moyen, archi moyen, de moyen âge ou du plus bas au plus haut, d’ici d’ailleurs et de nulle part, nous ne sommes que chair à canaux satellitaires. Bref Quentin Vernede va transformer l’affaire du mariage arrangée et dérangée en affaire propice au succès story de la vie télé.Plus fictif factice et artificiel, tu meurs ! Marivaux aurait-il inventé sans le savoir : la téléréalité ? Quête à outrance d’une vérité non jouée, d’une garde-à-vue permanente. D’un je n’ai rien à cacher de moi. Transparente opacité. Quentin V. va démasquer, user de l’enjeu de la pièce pour solliciter son ambivalence. Ou sa duplicité. Faire du théâtre jusqu’au leurre de faire croire qu’on n’en fait plus …Serait le postulat d’existence de la téléréalité. La bonne foi : critère de non comédie. Shakespeare usait de la métaphore : le monde est un théâtre et donc Marivaux serait déjà là, dans la réalité. Ready made. Faut juste mettre les caméras au bon endroit. Et mettre le fric qu’il faut sur la table. C’est parti ! On veut du plus vrai que nature ? En voilà. Moins ça joue et mieux on y croit. Ainsi les « acteurs de bonne foi » tombent ALLO. De la vraie connerie : vous avez dit allo ? Une vraie agonie, une vraie mort en direct : vous avez dit KO LANTA. Alors « Qui veut épouser mon neveu ? » a fait un tabac. La fiancée est là, en robe de mariée mais on présente au prétendant une rivale (moyennant grosse prime) le pauvre bougre résistera-t-il à la tentation ? Qu’est-ce qui fait le bonheur ? Le fric, la gloire, la renommée, les bons sentiments ? TENTATION . Inapte à jouer ? Bon pour le service de téléréalité. Le cinéma ? C’est la vie ! Vie d’Adèle ou de tartempion. Faut voir. Caméras cachés …Inquisition/Sécurité/ protection : Big Brother. Il n’y a plus de liberté que surveillée. Société de contrôle annonçait Gilles Deleuze. De la vie n’intéresse plus que le vice caché. Le dernier studio dernier cri : les chiottes !

S’y installer bonnement et y lire les « acteurs de bonne foi » pour ne pas s’y emmerder. Avec son « heureux , mon n’veu » Quentin Vernede a cogné fort. Nous étions au théâtre : art distancé s’il en fut ! Art du recul là où il n’y en a plus. Mot de la fin : la télé aux chiottes ! Comme c’est vilain ! Bravo Quentin !

Tirer un dernier coup …De fusil

C’est à Maxime Gosselin qu’il revenait de tirer le dernier coup …De fusil. Maxime G. dont on a assez dit de quel bois se chauffait son talent d’acteur, va proposer la thématique de la pièce à improviser . Il va donc en scénariser l’approche. L’objet réduit à sa plus simple expression : la jalousie. Aimer, tromper, Whâre Liebe, amour toujours, amour tout court, amour permanent, variable, interchangeable, intéressé, désintéressé … Epreuve ! Comment s’interroge Maxime G. cette histoire peut-elle bien finir ? Bon n’éludons pas la question des rapports. Sexuels s’entend. Ça couche à ça pas ? Alors Maxime G. traite l’aspect brûlant du sujet. Marivaux pudiquement s’en tient au flirt .. sans pousser plus loin les parties génitales de son propos. Maxime G. trouve qu’il y a là, quelque chose qui s’élude ! L’imprévisible éventail des pulsions auxquelles il redonne du jeu.

Alors forcément on s’éloigne de l’aimable divertissement pour envisager une fin moins, beaucoup moins badine (de badinage). Place au latent, au sans dessous dessus, à l’imprévisible, à l’incontrôlable …Au retour du refoulé comme disent les psy. Bref, ça peut nous péter à la gueule ! Voyez-vous … Apprenti comédien comme variante de l’apprenti sorcier. On aborde au rivage du chamanisme et de l’anthropologie. De fait tout se joue et s’avoue dans l’image sulfureuse de l’homme au fusil : Félix Lefebvre, alias Blaise. Il ne joue pas , il met en joue : nuance ! Le Merlin (Quentin Vernede) lui a gaulé sa meuf, la Colette (Julie Héga) sacrée roulure pas bien regardante où elle gare ses fesses ! Et la Lisette (Amandine Plessis) attend son heure. Elle endure mais n’en pense pas moins ! Six mois à la diète, six mois qu’elle privera son Merlin de toutes privautés et autres attouchements ! Une éternité à une époque où la moyenne de vie était de 25 ans dans les classes populaires.

Y’a donc bien de l’eau dans le gaz russe. Et si le Blaise renonce à tirer son coup( de fusil), le coup de théâtre n’en a pas moins eu lieu. Il était le coup de la fin. Un seul. Restait à applaudir ces jeunes gens qui deux heures durant firent don d’eux-mêmes car ce fut de ce juste don qu’ils honorèrent la question posée : être acteur de bonne foi, ils le furent. Pour notre bon plaisir et le leur.

Epilogue

Il n’y a pas lieu d’épiloguer car ce serait bouder son plaisir, pourtant notre société vient de s’agiter de la lourde question de la prostitution, ou plutôt de la volonté d’abolir la prostitution. Evidemment, il paraît difficile d’avoir eu à goûter du Marivaux sans imaginer quelques interférences avec cette actualité là. Où commence et ou s’arrête la prostitution.

Qu’est-ce qu’un corps prostitué ?

Qui donne un plaisir ? lequel ? Sexuelle ?

Où commence et où s’arrête le sexe ?

Le corps sexué, érotisé, aimable ?

Bon, pudeur oblige, on voudrait s’épargner de mouiller et éclabousser les acteurs et autres bêtes à spectacle des sordides considérations sur la prostitution. Mais ce serait bien tartuffe de par trop ignorer que la question se pose ! Oui, j’avoue en tant qu’acteur me sentir en lien avec la prostituée. Oui, en dépit des liens que l’on dit sacrés du mariage, la prise en compte des aspects matériels (cf la dote en inde pour les filles) comme vecteur qui autorise un vieillard a épouser une jeune fille, qui fait qu’un vieux riche paraît moins démuni qu’un vieux pauvre : comme c’est étrange, comme c’est bizarre. Alors où s’arrête et ou commence la bonne foi ? Je laisserais volontiers à Beatriz Preciado philosophe catalane et espagnole, le soin de répondre, au moins pour partie, à mes interrogations, au moment ou le pouvoir réactionnaire en place à Madrid remet en cause le libre droit des femmes à disposer de leur corps. Tout se tient.

Beatriz Preciado a écrit (libération DEC 2013)

« La question marxiste de la propriété des moyens de production trouve dans la figure de la travailleuse sexuelle une modalité exemplaire d’exploitation. La cause pre­mière d’aliénation chez la prostituée n’est pas l’extraction de plus-value du travail individuel, mais dépend avant tout de la non-reconnaissance de sa subjectivité et de son corps comme sources de vérité et de valeur : il s’agit de pouvoir affirmer que les putes ne savent pas, qu’elles ne peuvent pas, qu’elles ne sont pas des sujets poli­tiques ni économiques à part entière. Le travail sexuel consiste à créer un dispo­sitif masturbatoire (à travers le toucher, le langage et la mise en scène) susceptible de déclencher les mécanismes muscu­laires, neurologiques et biochimiques régissant la production de plaisir du client.

Le travailleur sexuel ne met pas son corps en vente, mais transforme, comme le font l’ostéopathe, l’acteur ou le publiciste, ses ressources somatiques et cognitives en force de production vive.

Comme l’ostéo­pathe il/elle use de ses muscles, il/elle taille une pipe avec sa bouche avec la même précision que l’ostéopathe mani­pule le système musculo-squelettique de son client.

Comme l’acteur, sa pratique re­lève de sa capacité à théâtraliser une scène de désir.

Comme le publiciste, son travail consiste à créer des formes spécifiques de plaisir à travers la communication et la re­lation sociale.

Comme tout travail, le tra­vail sexuel est le résultat d’une coopération entre sujets vivants basée sur la production de symboles, de langage et d’affects.

Les prostituées sont la chair productive subalterne du capitalisme global.

Qu’un gouvernement socialiste fasse de l’interdiction des femmes à transformer leur force productive en travail une priorité nationale en dit long sur la crise de la gau­che en Europe. »

Théâtraliser une scène de désir ?

Que la liberté guide nos pas. Je vous embrasse.

Jean-Pierre Dupuy 28 Décembre 2013

[1] Coordonnées : Le Studio Place des Canadiens Bretteville L’orgueilleuse. lestudio@brettevillelorg.fr tel 0231950130

[2] Alain Badiou « Eloge du Théâtre » et « Eloge de l ‘amour » chez Flammarion

[3] « Acteur de cristal » Production Pays des miroirs production.paysdesmiroirs@free.fr

[4] On relira avec bonheur « le théâtre en marche » d’ Edward Gordon Graig chez Gallimard. Ses écrits du début du siècle dernier n’ont rien perdu de leur audacieuse corrosivité.

[5] Un mouvement théâtral trouverait sa pertinence à travailler l’éclaircie, ce n’est pas douteux.

[6] Se mettre un faux nez c’est aussi se mettre en nouveau-nés. Clement Parly permet donc à ses acteurs Amir Sharifi et Quentin Vernede de commencer par où ils ont fini.

[7] C’est le moment de signaler que l’ami David Bobée devrait bientôt diriger Béatrice Dalle. Pas de doute que David saura remplir le contrat !

[8] Evidemment ayant couru le spectacle et pour l’avoir vu deux fois, je peux assurer que produire de la joie s’accommode très bien de l’effet produit par les plus hautes performances techniques. La performance réglée par Amandine P. ne durait que dix minutes …Lapse de temps qui sans doute en a permis la réalisation effective. Quand même : chapeau !

[9] Cette réflexion doit beaucoup au dernier ouvrage de Olivier Neveux « Politiques du spectateurs »Edition « la découverte » 2013

[10] In « la chaussée d’Antin » François Perrier . Collection 10/18 chez Bourgeois..

http://www.acteaciedanslacite.fr/


Mots-clés