Des Arbres à abattre, de Lupa : variations sur un diner de cons… ou un traité de Mélancholie
Yannick Butel - 7 juillet 2015


Des Arbres à abattre, mise en scène Krystian Lupa
d’après le roman de Thomas Bernhard,
mise en scène Krystian Lupa
Avignon 2015, La FabricA



En lieu et place de la Fabrica, Lupa adapte Les arbres à abattre (une irritation) de Bernhard. Un peu moins de cinq heures où si Le Neveu de Wittgenstein permettait à Monsieur Paul de gueuler que « les artistes se font chier sur la tête », Les Arbres à abattre nous en livre la raison. Lupa, lui, dans une mise en scène aux prises avec la lenteur qui est ici une respiration nécessaire nous engage dans les dédales d’une conscience humaine à travers un geste artistique où la scénographie et l’interprétation réfléchissent le labyrinthe et la profondeur de celle-ci.


De Krystian Lupa à Thomas Bernhard

De Lupa, le metteur en scène, le professeur à l’Ecole nationale supérieure de théâtre… quand pourrons-nous espérer la traduction de son essai Utopia i jej mieszkancy (1994). Ouvrage qui mêle notes de travail, fragments de scénario, esquisses de Manifestes, réfléxions personnelles sur l’expérience artistique, pensées sur la synthèse des arts, remarques sur les formes littéraires, filmiques, plastiques, musicales (si importantes pour lui dans l’effet esthétique)… et surtout, et principalement, somme de pensées sur le croisement entre la vie et l’art où il annonce – à la marge de son but « toucher le mystère d’un événement quotidien » – le principe qu’il observe au théâtre « Etre honnête avec soi-même et observer un dépassement des frontières que forme la conscience dans le processus artistique ».

Avant, avant d’en arriver à cette idée de son art, et d’une manière généalogique, Lupa qui a été jeune étudiant au conservatoire d’art dramatique de Cracovie, a croisé et dialogué longuement avec Konrad Swinarski, son professeur, qui lui parlait, de l’importance de ne pas se satisfaire de « l’évidence et de la première idée », et surtout, entre autres, qui lui a aura parlé d’Ibsen… et sans doute du Canard Sauvage… Avant, Lupa a éprouvé les avants-gardes, l’essor du cinéma d’auteur, les formes de Tadeusz Kantor dont il dit, à propos de Wyzwolenie et Umarła Klasa, qu’elles furent pour lui un « un événement psychique », alors qu’il se confie dans un entretien à Anna Sobanska (Teatr, n°15, 1979). Avant, il y eut encore le Stary Teatr… Et tout ceci a forgé Lupa qui, alors qu’il questionne l’enjeu de la création, parallèlement à la désillusion qui marque l’Histoire et ses idées, voit dans l’Europe une désespérance qui n’est pas étrangère à ses spectacles.

Ce qui le conduira, à mesure de son épopée théâtrale, à interroger moins des textes de théâtre ou du répertoire, que les œuvres de la littérature. Moment où Lupa finit par opter pour l’adaptation. C’est-à-dire la manière de travailler des matériaux, et d’en assumer les formes dramaturgiques libres. Le roman Les Arbres à abattre (une irritation) de Thomas Bernhard est l’un d’entre eux… Adapter le roman qui recoupe différents enjeux de la pratique et des questionnements de Krystian Lupa s’imposait alors comme une « évidence »…

D’abord, et peut-être, parce que l’un des motifs récurrents du roman concerne le « petit monde » des intellectuels et autres icones des salons de l’intelligence artificielle où il s’agit, comme toujours, de briller soi et dans un rapport à l’altruisme faisandé « entre soi ». Dans ce microsme autoréfléchissant, le « petit cercle » que forment les comédiens apparaît comme une basse-cour de choix. Narcissisme, bêtise, jalousie, égocentrisme… sont le début d’un inventaire clinique révélant les nouvelles formes d’un autisme social. Et d’ajouter que si l’épimeleia heautou (le souci de soi) dont parle Foucault renvoie à un art de vivre, voire une manière de vivre un art, disons que poussée à l’extrême par une société qui contemple ses fientes comme des boites de Manzzoni, ce souci est mutilé par ces beaux-esprits habités « de songes creux ». Les Arbres à abattre (une irritation) est ainsi non pas une fresque, non pas un tableau, non pas une étude sur la « connerie », mais une encyclopédie sur les formes génétiques de l’Abruti. Encyclopédie qui commence à la lettre A : Acteur, Artiste, Art, Autrichien, Amis (faux), Auteur…Amour de soi… Alcoolique nombrilique, Acéphale bipédique, Apparatchik de la détaxe, Autoproclamé, Amateur de décorations nationales… Tous aimables contributeurs d’une pensée molle sur la valeur de l’art et la manière d’en vivre (plus que celle de le faire vivre), débiteurs de sornettes et autres porteurs de valeurs avariées liées à quelques philosophies de banquettes…

Bernhard qui dit son irritation – erregung en allemand – s’en prend ainsi à un cercle que Lupa met en boite scénique.

Sur fond de veillée funèbre observée après que la géniale actrice marginale Joana s’est suicidée, les époux Auersberger offrent un diner au comédien du Burgtheater : l’interprète magistral (selon lui) de Ekdal. Pour l’occasion, l’invité se fait attendre par le « tout cul (turelle ») qui partage ce diner de cons. Soirée entre procès, réquisitoire, réunion d’Anonymes avariés, et « lavage de linge sale en famille »…sous l’œil du narrateur chroniqueur Thomas Bernhard de cette « minute inférieure ».

Adaptation et Chronique de l’éternité d’une soirée

En liberté, Lupa adapte donc Les Arbres à abattre ou disons qu’il presse ce roman pour en extraire une lie qui apparaît comme ce qu’il a lu. En liberté, car Lupa découpe, arrange, ajoute au roman de Bernhard au point que lui trouvant une actualité, la suicidée Joana s’apparente à Sara Khane dont le nom apparaît dans le surtitrage. Khane, Woodman… Lupa a le choix de ces figures marginales qui ont fait le choix de disparaître volontairement…

Et alors que le public s’installe dans la salle, dans l’indifférence qui caractérise cet instant des mastuvu, sur la scène de la Fabrica, Lupa projette déjà une courte fiction où, en gros plan, Joana répond à un entretien sur l’art de l’acteur qu’elle va écourter puisque le « dialogue » n’est qu’un malentendu… Et de regarder ce document noir et blanc qui témoigne d’une vie comme une archive qui met en scène, dans un face à face, une parole de sincérité avec la voix anonyme d’un chroniqueur hors champ. Un « documentaire » ou un concentré de ce qui va advenir et sera mis en scène où la parrhesia (une parole sincère) cotoie un monde de beaux parleurs sophistiqués qui ne relèvent que du vernis. Vers nié contre vernis en quelque sorte…

Documentaire essentiel qu’invente Lupa, et qui augmente ainsi le temps dramaturgique d’une dimension fossile où un spectre « idéal de ce qui fut » n’en finit plus de hanter le monde défait des fantoches. Régulièrement, l’écran s’éclairera tout au long du travail et permettra de faire entendre les paroles sincères qui n’ont plus cours. Paroles intérieures, pensées intimes, en noir et blanc… couleurs surannées opposées au monde des paillettes et des strass de la soirée qui se donne à « l’étage » en dessous, dans le salon aux fauteuils cossus et aux rouges chamarrés bourgeois. Et d’ajouter que si Lupa travaille sur deux temporalités emboitées où la prégnance du passé peut se regarder comme une laisse qui étrangle le présent et ceux qui en ont la mémoire, Lupa travaille de la même manière l’espace.

En archéologue à la recherche des mouvements contradictoires et de l’expertise de la conscience, il a conçu un dispositif labyrinthique qui se regarde comme une aire de fouilles. Une box à « tirroirs » aussi, un présentoire qui marque différents lieux et facettes et qui, lorsqu’il est actionné, révèle les plis et les coins de la pensée. Espace de socialisation (le salon), Espace de réception (la table du diner), Espace d’intimités (la chambre), Espace salarié (la cuisine de Marie-Madeleine), Espace naturel (la forêt en trompe l’œil), Espace d’une Histoire (l’écran), Espace public (la porte vers l’extérieur), Espace urbain (toile peinte d’une façade d’immeuble qui abrite peut-être l’appartement des Auersberger), Espace scène-salle marqué par un adhésif rouge, sorte de ligne jaune transgressée à deux reprises par le le spectre de Joana et le narrateur… Façon chez Lupa de travailler sur une spatialisation des pensées dans un rapport de continuité tout en marquant les variations de celles-ci selon que le Je est socialisé ou que le moi est privé (cf. Deleuze).

Dans le mouvement de ces intérieurs/extérieurs, dans le déplacement d’un point à un autre, l’acuité de Lupa s’exerce parfois dans les détails que livre la scénographie. Ici, des étagères de livres mis sous plastique qui ont perdu leur fonction de « connaissance ». Un « cimétière » dirait Sartre, et qui pourtant rendent l’image de la fossilisation d’une civilisation passée idéale. Là, furtivement, l’image de la bonne (à rien) à quatre pattes, prise dans un halo de lumière, figure l’allégorie de la perte de la dignité. Sorte de spectre de Catherine d’une Mademoiselle Julie contemporaine d’Ibsen. Ailleurs, dans un verre tenu à bout de bras se réfléchit un Hamlet qui scrute le crane de Yorik. Plus loin encore, quand Joana ou le narrateur franchissent la ligne jaune et heurtent le spectateur… moment troublant où la salle n’existe plus. Plus loin toujours, quand ce qui devait être un temps de sexualité se transforme en un temps de pénitence coupable… Bien plus loin et presque à la fin quand à l’écoute du Boléro, à la furie fait place la passibilité retrouvée…

Et tout cela se donnera au rythme d’un ensemble d’interprètes qui, pris dans l’attente, le désarroi, l’ironie, la raillerie, la tristesse, le dégout, l’hystérie… Un ensemble d’interprètes qui touche la perfection pour notre amusement dans la manière de rendre un désabusement. A cet endroit, sans doute la scène de l’acteur du National (cette porcherie dit-on), commentant dans un rapport d’autosatisfaction orgueilleux son rôle d’Ekdal dans Le Canard sauvage, et plus largement le métier d’acteur dont il devient le modèle, restera dans les annales. Lui, et ses camarades de jeu, auront touché la perfection dis-je. Peut-être parce que tout simplement, ils permettent, le temps de la représentation, de nous faire oublier qu’ils jouent ou admirer qu’ils jouent. Sensation confuse de spectateur qui apprend à nouveau que la scène est le lieu non pas du naturel, mais d’un travail dont l’excellence et la maîtrise contraignent le naturel, le rendent présent, le détachent du quotidien pour l’élever à une visiblité ressentie. Juste incroyable.

L’attente… l’ivresse

Du travail de Lupa, on pourrait dire qu’il est avant tout une épreuve plastique et sonore. Là où la matière partiellement inerte, immobile, prise dans le deuil et le funèbre ou l’ennui et l’artificiel… se trouve animée par une forme d’esprit liée à la présence constante du musical, du silence et du texte. Du travail de Lupa, on pourrait ainsi dire que c’est une étude musicale et plastique. Le lieu d’une temporalité prise dans l’attente vaine et l’ivresse des aphasies qui viennent avec la nuit parce qu’au bout de la nuit, comme au bout du rouleau, le silence qui se fait est le signe des morts que nous sommes. Le mot « La mort » apparaîtra au moment de l’entracte, nous rappelant la glissade prévisible. Du travail de Lupa, il pourrait encore être proposé de le regarder comme le commentaire critique d’un monde qui s’avilit.

Mais d’évidence, le monde de Lupa est d’abord une mélancholie. Un rapport étroit à la mélancholie dont Baudrillard nous rappelle que si c’est un état, c’est l’état nécessaire à la remise en mouvement de la pensée.

Regardant Les Arbres à abattre de Kristian Lupa, il y avait là, devant moi, un traité, un modelé de cette pensée mise en mouvement. Soit une manière, tout en faisant entendre le texte violent et cruel de Bernhard qui s’en prend au petit monde de l’art, de donner le change à cette partition en inventant le visuel d’une acétia collective… « une catastrophe de la vie ».


Mots-clés

_Wycinka Holzfällen (Des Arbres à abattre) _Festival d’Avignon 2015 _Krystian Lupa _Thomas Bernhard _Théâtre