Champ d’appel, ou un appel du pied pour rêver d’un autre monde
Jean Pierre Dupuy - 13 juin 2015


Champs d’Appel, de L’Accord Sensible
Direction artistique – François Lanel


— 7 juin 2015 à 20h, Festival Premières, Kleines House, Karslruhe
— 10 & 11 décembre 2015, Quai des Arts, Argentan
— 8 janvier 2016 à 19h30, Théâtre de la Renaissance, Mondeville
— 21 janvier 2016, Dieppe Scène Nationale




Avertissement

« Le loup qui comprend l’agneau est perdu, mourra de faim, n’aura pas compris l’agneau, se sera mépris sur le loup… et presque tout lui reste à connaître sur l’être. »
Henri Michaux

Ce n’est pas pour manifester une connaissance et une compréhension plus instruites de « champs d’appel » que nous risquons ici, un témoignage. Il s’agit peut-être pour nous de cultiver à notre usage un accord sensible. L’incompréhension offre un bénéfice de singularité et de solitude. Michaux prétend que l’on ternit et abime d’une certaine manière, tout ce que l’on prétend comprendre. Donc s’en tenir à l’accord sensible c’est épouser les modalités d’une intelligence des choses qui sortent un peu des sentiers battus. Il ne faut pas s’y tromper et de cela… s’avertir. Il sera juste question ici, d’une approche, que l’on pourra qualifier de farfelue et alors ?
Nous espérons par là faire état d’une contamination… Celle-là même qu’explore dans le registre de la peinture dont il déborde volontiers le cadre, notre ami Joël Hubeau. Pour tirer sur la corde sensible et en obtenir du son, il est recommandé de se doter d’un humour solide et de l’état d’esprit adéquat.

Pour commencer

Il vous prend par la main, c’est un Leo Librius, un non acteur, avenant : c’est-à-dire un venant, un bien venant (variation de la bien veillance) un séducteur du latin « seducere », prendre à part, c’est-à-dire tirer à l’écart (donc écart de conduite garanti, car « tirer », c’est aller bien au-delà de l’attirance selon la mauvaise langue. Le théâtre en procède avec son aptitude à suspendre et contourner la morale et l’ordre dominants et ses lois.
Bref, un Leo Librius d’après le Petit Larousse serait quelqu’un qui se distingue du commun par « une excentricité stupide ». Marque véritablement distinctive de ce Champ d’appel concocté par François Lanel et ses comparses (autre qualificatif pertinent désignant les acteurs « complices » de la décomposition/recomposition de la fable théâtrale à laquelle nous sommes conviés.

Un autre et nouveau monde, ce serait — soyons prudents — semble-t-il, d’abord cela : le Champ d’appel que nous propose l’Accord Sensible. Le spectacle, semble-t-il, arrive à son terme : à l’heure du bilan et de la mémoire. Que pourra ou pourrait-on en retenir ?
Nous avons retenu l’appel à rêver d’un autre monde.
Seul l’avenir permettra d’en vérifier la juste mesure. Voilà à quoi se prête la présente divagation qui nourrit l’espoir de concourir à stimuler l’espoir d’une vie autre, en particulier pour ceux que l’Histoire tient à l’écart

Un art de l’écart

La stimulation de la rêverie dans le champ de l’imaginaire social implique que l’on satisfasse à certaines conditions et certaines exigences. Il faut donc en passer par un rituel initiatique. Une sorte d’exposé des motifs. À quoi satisfait Léo Librius, dont le propos, au demeurant, s’avère déroutant, mais dont le pouvoir de séduction peut et doit se prendre à la lettre, pour consentir au « tirer à l’écart », où va cohabiter à la fois la stupidité (excentricité, décentrée à l’excès) et la plus fine des subtilités (intelligence calculée).
Se trouvent ainsi sollicitée la liberté, ou plus exactement, les libertés que l’on peut prendre avec le conformisme et l’orthodoxie qui régissent au principal toutes les formes de la vie sociale et culturelle, et accessoirement la forme usuelle reconnue aux manifestations théâtrales.
Il sera donc question du théâtre et de son langage dans ses rapports au « politis », à la démocratie. Démocratie revisitée. Utopie ré-investie.
Le double tranchant (stupidité/intelligence) qui structure l’espace scénique structure le travail du regard du spectateur entre plaisir et réflexion.
Abandon souriant à la bêtification (façon d’être stupide ensemble à ne pas confondre avec béatification même si de béat à ba ba il n’y a qu’un petit a, à franchir.
S’avouer juste bête, assumer cette connerie dont l’espèce se trouve bien pourvue, et dont personne n’est exempt.
Tentative de s’exercer à une pensée en train de s’inventer, péché d’orgueil fort justement relevé par Baudrillard

« Il y a bien un jeu entre le corps et la pensée. Plus celui-ci accuse de faiblesse, plus apparaît la misère organique, ou la désuétude de cette machine, plus la pensée se fait libre et aventureuse. Elle participe elle aussi de cette sorte de jeunesse intemporelle qui n’a rien à voir avec la fleur de l’âge. La pensée ne vit pas de santé ou de vitalité, mais de lucidité et d’orgueil, et la défaillance du corps excite cette lucidité et cet orgueil. »
Baudrillard (Cool memories. Galilée. 1987.)

La Renaissance

Voilà de quel ordre furent le plaisir et la réflexion, à quoi nous fumes conviés à « la Renaissance » de Mondeville, proximité de Caen, en cette soirée du mercredi 20 mai où était programmé le Champ d’appel de l’Accord Sensible avec le bienveillant soutien de l’Odia Normandie.
Observons, avant d’en venir au fait théâtral, que « la Renaissance », ex cinéma de la citée résidentielle ouvrière des hauts-fourneaux de la Société Métallurgique de Normandie offre depuis des années un programme culturel d’une vive originalité nourrie d’esprit critique. En l’occurrence Champ d’appel ne pouvait qu’y être présenté avec la plus certaine des pertinences.
« La Renaissance » présente donc assez souvent des spectacles qu’on ne voit pas ailleurs : ainsi de la « Corinne Dada » de Mohammed El Khatid, ou d’un plus lointain « Devant nous » d’Antonin Menard. Semble s’y entretenir une mémoire plus socialisée qu’ailleurs, un regard singulier d’ordre sociologique qui permet que l’on y croise des personnalités politiques dans le dedans/dehors de leur strict territoire de prédilection politique.
« Champs d’appel » a pu donc y trouver un cadre de référence.
L’endroit parait donc bien indiqué pour faire l’expérience d’un théâtre préoccupé d’imaginaire social.

Pour et Contre de Kandiski


Le bon tempo du savoir

Bon lieu et bon temps dans cette période où l’école républicaine fait débat à travers la réforme du collège proposée par Najat Vallaud-Belkacem, peut s’interroger un art de la paresse. « La paresse comme vérité effective de l’homme » de Kasimir Malevitch. Le peintre comme le théoricien ont à voir avec Champ d’appel, comme la réforme de Najat ne vaudra que du tempo qu’elle permettra et de la capacité de rêverie et de paresse qu’elle autorisera.
La réforme se met en place aussi résolument que « chant d’appel » permet à tout un chacun de faire sobrement et efficacement sa révision du bac.
« Révision du bac » ! c’est, effectivement, ce qu’un spectateur hurluberlu s’est autorisé de hurler dans la salle. À sa manière, Accord Sensible met en question le savoir, sa légitimité et sa place. On dira cette manière, poétique. Dans le champ de Champ d’appel se cultive la rêverie. Cette rêverie que Michaux s’employa à identifier. Il note dans son Poteaux d’angle ceci :

 » Supposons un espace de temps de quinze secondes. Ce n’est pas beaucoup. Si, c’est beaucoup. C’est une bonne norme. La façon d’utiliser ce court espace de temps suffit à faire la différence entre les uns et les autres et pour la vie entière.
Une nature rêveuse n’est pas seulement celle d’une personne qui au cours de tel ou tel épisode de la vie se sera montrée distraite, sans prendre de décision ou rêverait d’être cheval ou... généralissime. Non. Dans chaque suite de quinze ou même de cinq ou six secondes, le vrai rêveur s’étale en écoulement méditatif ou en radeaux de débris flottants, que vont suivre, s’y accrochant, d’autres écoulements-écroulements, où personne ne dirige, où tout est entraîné sans commandement, où ce qui semble vague cependant est indétournable. »
Ne se proportionnant pas au réel, au réel extérieur subalterne qui est le souci des autres, le rêveur-né n’en fait qu’une prise négligente, infidèle, bientôt vouée à la perte, à l’oubli ou à de vains déformants recommencements. Continuellement déporté d’instant en instant, par un cheminement déviant, atteint d’une inclination pour les secondes évasives, l’être de rêverie par une attention naturellement glissante se trouve détourné. »

« L’être de rêverie » ou la reconnaissance du « rêveur-né » seraient-ils au cœur d’une réforme introuvable de l’éducation de nos enfants ?
Nous sommes enclins à penser que l’imaginaire s’affirme source et capacité de transformation du monde. Sous condition : l’histoire nous a gravement appris que du poème à sa réalisation sociale, il y a loin de la coupe aux lèvres.

Le service à thé de Malevitch


Il y a un hiatus, une béance dans l’idée d’imaginaire social. Un vide à combler ? En tout cas une recherche est à mener… Et c’est de cette recherche que François Lanel et ses complices se préoccupent. L’adhésion du public montre à l’évidence qu’elle se recoupe avec les préoccupations de nombre de nos citoyens.

De l’art du dérapage contrôlé

C’est un fait que de la réforme des collèges on nous rebat les oreilles, car il y aurait en elle des virages à prendre.
Il semblerait que les citoyens soient retissant, voire même hostile à l’idée de réforme, c’est-à-dire à virer de bord.
Obstination de la ligne droite. Elle favorise une vitesse maximum jusqu’au paradoxe de rester sur place et même de rétropédaler. Il s’agit d’aller au plus court pour aller au plus loin… pour finalement, se retrouver chez soi.
Quand on voyage, il semble qu’il faille « se faire au plus court, et au plus bref… La malle... poste.
Pas question de détour.... Détour s’indique comme contour ou tour de con si vous préférez. Ainsi en serait-il de la réforme promise. On y tourne en rond, et rond et rond petit patapon... Pas loin de tourner en bourrique, en âne bâté.
À cela nous ne répugnons pas et à sa manière « champs d’appel » enfonce le clou.
Car.
Il semble bien que ce champ-là nous ait offert l’archaïque prestation d’un âne bâté. Faire l’âne pour avoir du son. La musicalité du langage fait sens. L’école buissonnière reste la seule promesse d’une école émancipatrice à venir, et dans le même esprit, l’accord sensible fonde son théâtre buissonnier.
Tout en virage et tout en rond : il offre de délicieux moments d’égarement et Champ d’appel se fait la chambre d’écho des aléas et débats concernant les inévitables mutations sociales politiques et culturelles en cours. Notre réflexion sur la réforme n’était pas une digression, mais travaux pratiques, utilisation concrète du poème dramatique propose. Avec la poésie, laboure ton champ et pousse ta vie vers son sens et son terme.

De l’entourloupe

Nous avons été invités à suivre un drôle de guide (Leo Librius alias Leo Gobin dans le civil) invité à se fier à une voix pour trouver la voie du plaisir théâtral. Propos introductif qui tient lieu de tableau d’exposition. Entrée en matière par laquelle s’annoncent et se définissent théâtre et plaisir proposés. Nous nous en offrons la déclinaison sous plusieurs angles, à commencer par l’entourloupe par laquelle nous désignons le bon tour de passe-passe qui nous introduit au spectacle. Expliquons-nous. L’entourloupe produit un effet de loupe, met en évidence que quelque chose va se manquer dans l’ordre d’un mal entendu pour une mise à mal de l’attention (la tension dramatique).
Ce qui fait le lien, l’accord c’est le plaisir de l’écart de conduite, reconnu dans l’écart de langage, écart de langage théâtral, il va sans dire.
S’agit-il de théâtre ou pas ? Lapsus ? Dans un ouvrage récent, Jean-Loup Rivière relève qu’à tout prendre le théâtre pourrait bien être un lapsus du monde [1].
Mais puisque nous avons parlé d’entourloupe comment peut-on l’identifier et la définir ?
Elle tient dans les limites que l’on se reconnaît. Limites dont, semble-t-il, la science s’est faite porteuse et à travers elle, limites repérables de l’espèce humaine quand elle ne reconnaît pas son dépassement dans la croyance en Dieu. Manque de pot (coup de peau), cohabite avec la science un foutu inconscient qui, lui, ignore toute limite.

Sur quel pied danser ?

Le dilemme va trouver son incarnation avec l’entrée en matière de Leo Gobin qui ouvre le spectacle en se présentant comme un non-acteur. Il va compléter avec malice le rituel qui veut qu’un membre anonyme du personnel (sauf quand c’est le Directeur du théâtre) nous assigne d’avoir à la boucler. Non la bouche, mais la sonnerie des portables. Il est clair qu’une représentation théâtrale sereine implique l’économie de tout appel extérieur. Il s’agit de se couper du monde. Quoique Bertold Brecht ait pu dénoncer cette nécessité. Il souhaitait qu’au théâtre on fume sa pipe (d’ailleurs il était fumeur de havane) et que ne s’éteignent pas les lumières de la salle. Fumer sa pipe, la loi nous l’interdit, mais garder les lumières de la salle allumées fut bien réalisé de fait. Ces lumières nous invitaient à ne pas nous départir trop rapidement de notre réalité sociale et ne pas reconnaître trop rapidement dans Leo Gobin, un acteur. Conscientiser la perte de réalité à temps partiel. Privé d’image au bénéfice d’un discours se présentant, voire se prétendant scientifique.
Économie de la légitimation religieuse et ordinaire dont use et abuse le théâtre. Et comme dit Jean-Loup Rivière :

« Le théâtre ne commence à compter et n’être lui-même qu’au moment où il pourrait être toute autre chose. Ne commence à naître qu’au seuil de sa disparition [2]. »

Leo Godin joue sur cette frontière, il montre avant que d’incarner et si sa démonstration fait illusion c’est que le théâtre paraît être ce lieu ou « l’on peut croire sans ce faire d’illusions [3] », comme il met une certaine virtuosité dans cet artifice, cela induit « qu’il laisse au spectateur un peu de la fonction d’interprète [4]. »
Le théâtre fait figure d’antidote à l’esprit religieux et cette entrée en matière très revendiquée par l’Accord Sensible nous invite à l’exercice d’un point de vue critique de la chose théâtrale en général et de « champs d’appel » en particulier.
Concordance ou discordance ? l’important c’est que vibre la corde sensible.
C’est bien un pari sur l’intelligence à quoi nous sommes conviés.
Espace et temporalité vont donc se disputer nos sens comme être ou n’être pas acteur se recoupe d’être ou n’être pas spectateur conscient. Conscient de quoi ? Nous allons y venir. Mais les règles du jeu sont in fine, bien posées,

Raison raisonnante : parlons transcendance

Donc l’acteur Leo Gobin paraît partir du principe de réalité, de ce qu’il est, et du sens de ce qu’il dit : ça communique. L’éducation que l’on a reçue est censée nous avoir dotés de raison. Donc Champ d’appel prend corps dans la raison et le raisonnement. Nous sommes d’abord que ce que nous sommes. Avouons-le des pas grandes choses.
Ce qui différencie Leo Godin de nous c’est que lui nous cause et que nous l’écoutons, quand la convention théâtrale nous enjoint de nous taire. Cette situation tout un chacun a pu, en règle général, la vivre tout au long de sa scolarité, se fut-elle prolongée jusqu’aux études universitaires. Léo G. nous en rappelle l’usage fondé sur le savoir du maître distribué à une communauté (l’ensemble des élèves). L’ironie paraît être d’assimiler la démonstration à ce que pourrait être la théorie des ensembles (c’est-à-dire donner corps et sens au rassemblement des spectateurs présents.
Qu’est-ce que c’est que cette communauté qui s’est rassemblée là, dont nous sommes ? Pour quoi faire et dans quel but ? On le comprendra mieux au terme de l’expérience proposée, sens et questions, mais d’emblée elles intriguent et déroutent. Serions-nous possiblement, des spectateurs de bonne foi ? Va se trouver sollicitée et stimulée notre capacité d’imaginaire social : qu’est-ce qui nous permet et nous autorise à rêver d’un autre monde ?. « Champs d’appel » en propose les travaux pratiques.

Sources lointaines et historiques

« 1. Nous voulons chanter l’amour du risque, l’habitude de l’énergie et de la témérité. » C’est par cette profession de foi que Marinetti, anarchiste, amoureux des sciences et de la vitesse, augurait en 1909 son Manifeste du Futurisme. Marinetti ne jurait que par le devenir, le « devenir » étant devenu, semble-t-il, un concept majeur de la pensée de Deleuze, il devait passer par des transformations considérables, renvoyant les rêveurs d’homme nouveau à une niaiserie politique certaine. Marinetti en anarchiste de droite conséquent deviendra un suppôt du fascisme mussolinien. Du côté de la révolution russe, on observera que le suprématisme (Malevitch) et le constructivisme (Tatlin) trouveront avec Maîakovski, le chantre de l’art et de l’homme nouveau et c’est Dada (Tsara) et le Surréalisme (Breton) qui nous conduiront jusqu’à l’art contemporain d’aujourd’hui dont « champs d’appel » constitue, selon nous, un fleuron. On peut voir d’ailleurs dans la tentative de construction du scénographe/comédien David Séchaud, un joyeux clin d’œil au monument de Tatlin dédié à la IIIe Internationale. Clin d’œil, car tous les artistes fascinés par l’utopie ont vu leur rêve requalifié de « moulin à vent », et renvoyé à la figure de Don Quichotte.
Le chantier de l’utopie qui conjoint imaginaire et social en art, exige légèreté, prudence, humour et esprit critique pour se dégager de toutes idéologies.
Alfred Jarry devenant l’heureuse référence visionnaire des dangers et dérives ubuesques qui menacent et pèsent sur ce devenir.


Tatlin, Maquette : Monument à la IIIe internationale



Devient donc ce que tu es pour reprendre la célèbre formule freudienne « Wo es war, soll ich werden » et bien distinguer les « je veux » entre le Wunsch (désir) et le Will (volonté… Volonté de puissance explorée par Nietzsche). Accord Sensible navigue avec finesse et malice entre tous les écueils de l’aventure et produit des enchantements qui procèdent du sortilège et de l’exorcisme

L’utopie dans tous ses états.

Il s’avère que nous en avons le goût c’est-à-dire que cela parle à nos sens d’abord (vertu du théâtre) avant que cela ne nous donne à réfléchir (penser par le théâtre) ensuite. Prise de conscience de ce que la communauté rassemblée ressort de l’extra-ordinaire.
Par miracle ne plus ignorer de quel bois on se chauffe.
Le bonheur d’être ensemble est-il possible et à quel prix ?
Champs d’appel réchauffe le cœur, fusse à en passer par quelques frissons, quitte à éprouver un certain froid dans le dos (construction ou machines menaçantes surgissant de la nuit théâtrale), car les lumières finissent par s’éteindre pour les feux de la rampe et le surgissement du théâtre et de sa magie, mais nous en avons été avertis et pour mieux dire instruits.

Passer d’un état de raison raisonnante à un autre de rêve éveillé c’est fait avec gourmandise que l’on se prête au jeu de la transcendance : d’une croyance librement consentie. Revenons un instant sur le comportement de Léo G. C’est bien lui qui nous a embarqués dans l’aventure. Il nous invite à une totale empathie, rigolo le drôle, pince et prince sans rire, il est là en personne jusqu’au moment où l’acteur fait son nid de coucou dans sa personne. Ni vu ni connu, je t’embrouille.
À quel moment perçoit-on qu’on s’y est trompé ?
Alors là, on peut se le donner en mille, le Rubicon fut franchi sans crier gare.
Comme quoi limite et frontière peuvent être imperceptibles.
Il arrive qu’un acteur bafouille et que de ce fait, le spectateur jouisse de reconnaître une personne dans le personnage et y prenne un vif plaisir. Jouissance de ce que l’acteur s’est croque-enjambé en mettant à jour la doxa, le langage codé et quasi secret dont il use. Fin de la confusion et de l’abus de confiance. Le spectateur est d’accord pour qu’on l’abuse à condition qu’il le sache (formule déjà relevée dans « le monde en détail » de Jean-Loup Rivière.
Par accident l’acteur donne à jouir de ce qu’il est l’artifice de sa souveraineté par le lapsus ou le balbutiement. Petit rien qui confirme le pas grand-chose. Écroulement des idoles.
Allégement de la charge des artifices sur laquelle reposent l’art et l’artificier qu’il soit acteur ou autre. Redistribution du pouvoir, redonner du jeu au désir : nous sommes dans le vif du sujet, voilà en substance sur quoi Accord sensible fonde son approche du théâtre. On ne s’y trompe pas. Le langage s’avoue dans sa défaillance [5] (cf Baudrillard)

D’ailleurs il ne faut pas confondre vif et vivant, car en règle générale, l’art vivant n’est pas nécessairement vif, c’est-à-dire cru, c’est-à-dire crédible comme chairs vives ou viande : ce que Bernard Noël appelle « ciel de viande [6] ». Aux antipodes d’une certaine poésie dont l’esthétique trahirait la vie et ses parties honteuses, il y a bien une poésie crue et lucide qui ne s’embarrasse pas de joliesse, mais du concret et de l’indispensable à la vie. Une poésie qui touche et qui pense. Une pensée qui se fait dans la bouche proclamait Tsara. Autrement dit la pensée avec laquelle on embrasse la femme ou l’homme ou la chose que l’on aime. Embrasser la personne que l’on aime ne serait-ce pas embrasser le monde dans tous ses détails [7] ?

Petite histoire normande du laboratoire d’imaginaire social

Il existe une petite histoire locale de l’option théâtrale et artistique de l’imaginaire social. Il faut revenir une douzaine d’années en arrière. 2001/2004. La jeune garde théâtrale caennaise, promue par Eric Lacascade, alors directeur du Centre Dramatique de Normandie, organisait un whork shop en forme de Laboratoire d’imaginaire social. Conduisaient la recherche un triumvirat composé de Médéric Legros (Théâtre de l’Astrakan) David Bobée (Cie Rictus) et Antonin Menard (Chantier 21). Il est intéressant aujourd’hui de revenir sur leurs itinéraires respectifs dès lors que « champs d’appel » renouvelle et enrichit cette approche sensible. Le plus exigeant et radical d’entre eux, Médéric Legros opère – croit-on savoir – loin des feux de la rampe officieux, discrètement, mais toujours présent à la chose théâtrale, mais dans la sphère éducative. David Bobée a connu quelques succès retentissants qui l’on conduit à assumer la direction du Centre Dramatique haut normand (Rouen). Sa réussite n’empêche qu’il reste homme d’une certaine fidélité à des valeurs relevant de l’imaginaire social en élargissant sa réflexion à l’international et l’investissement des formes du côté du cirque et de la danse. Reste Antonin Menard demeuré un explorateur attentif des pratiques sociales de sa génération et des générations postérieures. Curieux de tout, Antonin Menard peu soucieux de réussite (au sens de faire son nid dans la nomenklatura culturelle) poursuit son travail d’exploration sans concession. Travail dans l’ombre. Ombre, car « l’imaginaire social » n’est pas un centre d’intérêt qui attire gloire et renommée sur ceux qui s’y adonnent. Il s’agit le plus souvent d’un travail risqué assez peu complaisant avec la société du spectacle. Dans cette occurrence, l’ami David Bobée fait figure d’exception… Mais pour les Médéric et autres Antonin, leur travail se rappelle à notre mémoire pour peu qu’on veuille échapper à l’emprise de la consommation (quoiqu’on en dise il y a un marché de la consommation culturelle dont se démarquent de courageux artistes dont on peut penser que David Bobée du dedans ou un Médéric Legros du dehors et un Antonin Menard dans l’entre-deux (Cf sa compagnie si bien nommée Chantier 21) restent de solides et probants exemples.)
Sûrement, à travers eux et quelques autres, il y a à identifier ce qu’il est convenu d’appeler un courant.
À la fois courant artistique et courant de pensée.
Ils sont à un moment de l’histoire ou la culture de l’excellence voit s’épuiser son modèle « Renaissance » (rien à voir avec la salle du même nom), modèle historique à bout de souffle, auquel mieux que quiconque ils sont en capacité d’offrir une alternative.
Ce n’est pas par hasard que ce courant a pu prendre naissance avec, si l’on peut dire, la bénédiction d’Éric Lacascade ; c’est que ce dernier était arrivé en binôme à Caen, en 1997 ; son compagnon/collaborateur d’alors Guy Alloucherie devait finalement faire sécession et rejoindre le pays minier (Pas-de-Calais) emportant avec lui sa double orientation personnelle : la multidisciplinarité (cirque et danse) et sa forte fidélité à l’imaginaire social.
D’une certaine manière le jeune triumvirat que nous évoquons ici viendra compenser et objectiver le manque à exister, laissé par le départ de Guy Alloucherie en redonnant et offrant à Éric lacascade tout l’éventail poétique (et politique) qui pouvait lui être nécessaire.
Ainsi en va-t-il d’une histoire qui s’est écrit sur le terrain caennais et bien entendu qui s’écrit encore… où l’on voit que le manque fait son travail.

Au risque du réel

Si nous estimons devoir distinguer un véritable courant artistique qui se serait cristallisé, ici localement, au début de ce siècle… C’est pour mieux apprécier dans le travail de l’accord sensible une continuité certaine même si François Lanel témoigne d’un itinéraire qui aura pu lui être propre.
Dans la même veine, on a pu aussi ces dernières années apprécier les tentatives de Melchior Delaunay et Mathieu Cirrode et de leur GrupO.
Ce qu’il faut souligner concernant ces artistes, c’est que leur approche commune se fait le plus souvent au risque du réel.
Dans leur pratique, existe un lien étroit entre vivre sa vie et faire du théâtre… Réalité et fiction se recoupent pour donner à penser le monde. Les préoccupations d’ordre anthropologique et sociologique viennent architecturer l’acte poétique et le langage scénique.
Ce qui peut se nommer risque du réel, c’est un refus de fétichiser l’acte poétique pour laisser la vie ou la présence de l’acteur, fidèles à leur réalité sociale et historique (cf le « Devant nous » ou « Randonnée » d’Antonin Menard).
Le risque ? Que la réalité de la vie fasse prévalence sur l’art par quoi l’artifice, voire le poème ne tiendrait qu’à un fil… La ligne de démarcation relève d’un pari incessamment reconduit. Le spectre qui hante ces jeunes gens s’appelle Rimbaud… Un ailleurs peut donner un sens à la rupture des sens.
Sortie de route.
Surgit l’inadvertance. S’il n’y a pas de différence comme l’indique Celan entre le poème et une poignée de main, et il arrive que le poème s’y condense et s’y absorbe.
Le silence y prend sa densité. N’avoir plus rien à dire n’est pas la conséquence, mais l’origine même de ce que l’on pouvait s’entendre dire. L’inadvertance est une mégarde. Le silence fut dans toute sa densité, la tentation et l’exploration de Médéric Legros du temps de l’Astrakan. Qu’aujourd’hui, qu’il s’y tienne, n’empêche que l’air en vibra et en vibre encore.

Quand trop de raison nuit

Que trop de raison nuise, Kafka s’en préoccupait et s’en protégeait par l’écriture. La raison raisonnante peut s’avérer empoisonnée et source de folie. Léo G. dans champs d’appel nous en fait une démonstration bienfaisante par son raisonnement jusqu’à l’excès. La malice serait dans la question : à quel moment perd-on cette précieuse raison d’y croire ? à quel moment prend-on le parti d’en rire ? De disqualifier l’ordre scientifique du discours au bénéfice de l’ordre poétique ?

L’enjeu paraît effectivement tenir dans le passage de la « raisonnance » à la résonnance et du champ au chant.

Déplacement sémantique et basculement d’un excès, l’autre ; Champs d’appel nous parle de l’altérité, de la folie, de la folie ordinaire qui maintient la conscience en éveil et, parfois fait qu’elle s’y perd. On ne fait pas l’omelette (l’Hamlet) de sa conscience sans casser des œufs.
Par où passe la ligne ?
Entre se garder du réel qui à tout instant peut vous rattraper et se garder de la folie qui vous guette, le fil est étroit… On sait depuis Genet que le funambulisme [8] désigne la marge étroite du poète dans le champ de l’espace scénique. François Lanel et ses comédiens empruntent cette voie et cette exigence.
Sur le délire d’autrui, il faut s’entendre… Une société (Cf Foucault) y reconnaît ses valeurs et sa culture. L’idée qu’elle se fait d’elle-même et de l’homme. Nous sommes bien au chœur d’un questionnement de l’imaginaire social.
Comment l’entendre sourdre de soi ? Du lieu de son enfance sans doute, au plus prés de l’infans, du ça parle au je parle… Léo parle, parle, parle jusqu’à ce que parler dit de lui… Qu’il est acteur.
Faute de cette issue… sur quoi se fonde le théâtre et son extraterritorialité sociale… Léo is not mais to be est son exigence.

Passage à l’acte

Consistance et inconsistance de la parole qui se donne au théâtre ?
Dire qu’une parole se donne, c’est convenir qu’elle serait d’honneur. C’est à dire vraie.
Le théâtre serait bien ce lieu où le mensonge se dénature en vérité.
Mais de quelle vérité serions-nous saisis ?
De celle qui est consubstantielle au doute : je doute donc je suis.
Champs d’appel déploie un univers qui laisse notre incrédulité s’investir et défier les apparences. Passé le discours initial et initiatique, sous la houlette de David S. autre non acteur appelé à le devenir à notre insu, vont s’inscrire les TP (travaux pratiques). Qu’est-ce qu’on peut faire là ?
Campement, cabane, montagne… Érigeons, érigeons. On voit Leo faire la taupe d’un monde susceptible de s’écrouler… David vise plus haut… Après une jolie séquence de prout/prout, il va – en bâtisseur d’empire, ériger sa pyramide de Chéops, sa tour Effel, tutoyer les sommets…. On est toujours dans l’imaginaire social quand il transforme le paysage, le cadre de vie. Leo, David et François semblent les membres fondateurs d’une communauté poétique qui revivifie l’utopie communautaire. Se trouve toujours posée la question de la solitude dès lors que le vivre ensemble s’interroge.
C’est précisément ce que Pascal Quignard explore dans son dernier ouvrage sur Port-Royal et les jansénistes, intitulé « sur l’idée d’une communauté de solitaires » (Arléa éditions). Outre le magnifique hommage qu’il rend au sanglier, à propos duquel il dit :

Le mot français de sanglier veut dire singulier
Singularis porcus, singlier, sanglier.
Tel est le porc qui devient singulier,
c’est-à-dire qui devient solitaire au bout de son temps, aux termes de ses jours, qui quitte les siens, qui quitte le groupe, qui rejoint le cœur de la forêt.


Improvisation 35 Kandinski


Ainsi me fut-il donné par champs d’appel d’appréhender une vraie solitude ou une solitude singulière. D’appréhender le paysage mental de cette solitude. Rêverie d’alunissage. Sur terre. « Erro vagus et profugus ». J’erre à la surface de la terre dit Abélard, propos rapportés par Quignard qui à propos de Port-Royal… des Champs, écrit :

Les champs dans l’expression Port-Royal des « champs », ce sont exactement ce que les taoïstes de la Chine ancienne appelaient, loin des bourgs, les « montagnes ».

Vous ne verrez pas « champs d’appel » qui a fini son périple à la Renaissance » en ce mois de mai 2015, mais l’accord sensible aime à soulever des « montagnes » en lieu de « champs ». Il se dit qu’un nouveau chantier se serait ouvert sous l’intitulé « Massif Central ».
Ainsi, vous en êtes prévenus… François Lanel et ses complices se préparent à atteindre des sommets… Veiller à ne pas rater l’occasion de s’encorder sensiblement à leur future proposition pour rêver d’un autre monde.


[1Jean-Loup Rivière, Le monde en détails, Seuil. Février 2015. Page de garde.

[2Jean-Loup Rivière, Le monde en détails Seuil. Février 2015. Page de garde

[3idem page 12

[4idem page 232

[5Baudrillard. Cool Memories. Galilée.1987. Cité notre propos introductif

[6Bernard Noel, La chute des temps, poésie Gallimard. 2005.

[7c’est sans doute le sens profond de l’amour du théâtre dont témoigne le dernier ouvrage de Jean-Loup Rivière intitulé Le monde en détail

[8Jean Genet, Le funambule, Edition l’arbalète, 1958

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