Sans Titre… Pas sans Noblesse.
Yannick Butel - 5 avril 2015

Sans Titre de Jean-Pierre Dupuy s’est joué deux fois à Caen, à la Cité/Théâtre, ce vendredi 3 et ce samedi 4 avril. Une façon encore une fois, pour Jean-Pierre Dupuy, de donner une leçon aux jeunes apprentis comédiens d’Actéa. Moins un cours, qu’une envie, un désir exigeant qu’il aura communiqué, comme la première fois… aux sans noms.


Dupuy history
Blacklisté après la mise en scène de Jusémina qui faisait la part belle à Geldherode, Jean-Pierre Dupuy aura été mis à l’index de la création et du théâtre au prétexte, dixit, “d’immoralité”. Là, où il n’y avait pas de quoi fouetter le début de la queue d’une chatte, les uns, les unes et les autres, s’en retournant à leurs noces bourgeoises où l’adultère est affaire de secret, s’entendaient (ou le croyaient) pour le “castrer” à jamais. Une petite bande de juges réunis en conclave, deux trois ronds de cuir des salons du bon goût et du recevable… En fait, des spectres de “bridoison” de l’esthétique correcte et aimable… pensaient enfin être arrivés à leur fin : “dégager un empecheur de tourner en rond”. Eh, Mesdames et messieurs bailleurs de subventions congrues, si l’art tenait à votre charité il y a longtemps que l’on s’ennuierait… Tenez-vous le pour dit : votre aumone est loin de pouvoir venir à bout des énergies de la création ! Et ce malgré cette laisse que peut-être la subvention... comme le rappelait Hugo.
Début des années 2000, Jusémina condamné, Jean-Pierre Dupuy prenait ainsi “perpet” puisqu’à ce jour aucun des “petits juges” qui se reproduisent et se dupliquent dans le landernau culturalo-politique n’a jugé juste de revenir sur la sentence honteuse et autoritaire.
Oublieux de l’histoire d’un type discret et humble qu’il ne faut pas confondre avec la visibilité de son engagement politique (responsable du Synavi, militant de la gauche radicale, soutien à tous les malmenés de la culture)… les arbitres de la subvention croyaient sans doute avoir eu raison de Dupuy/Danton, le libertaire amoureux du théâtre, celui dont le désir pour les acteurs qui sont des fleurs (comme on le sait depuis Genet) ne pouvait se régler par décret obscur signé dans les antichambres des bureaux de la “culture”.
Dupuy, un temps journaliste et critique de théâtre à Liberté à courir de salles en scène ; lui qui fut marqué par le bruit des sabots de bois sur le plancher de l’Akropolis de Grotowski, qui plus tard rejoindrait Jeunesse et Sport, avant de filer vers Genet à grandes enjambées – enfilant le costume des Bonnes avec son ami Jean-Marie Frin –… Lui qui, avec Rivière, Libois & co, initiait le GRT, lui, Dupuy, quoi ! L’intime de François Tanguy, et du Théâtre du Radeau, qui n’est alors presque rien et à qui il donnera de son temps et de son amitié en lui soufflant une Mademoiselle Julie ; lui qui apprit de Vitez à avoir peur de l’à-peu-près, et de Malartre peut-être le goût des texte et du jeu…
Cette Histoire, que d’aucuns, mal-entendants ou myopes en responsabilités, raméneraient à celle de la “mémoire d’un spectateur” par commodité pour la banaliser, il faut plutôt y voir une vie de convictions et des engagements où le clivage théâtre/réalité ne tient plus. Chez Dupuy, les arts, et plus encore la pratique artistique, sont un mode d’être : un éthos. Et d’ajouter que la singularité de la vie de Jean-Pierre Dupuy, c’est peut-être d’avoir pensé, à raison, qu’il fallait transmettre ça. Le transmettre, oui, à plus jeune que soi, et le vivre au jour le jour parce que ce n’est pas l’Histoire morte et figée qu’y voit pas mal, mais juste l’actualité : le théâtre comme espace d’une actualité avec sa langue : l’histoire de ses langues et des personnages qui les portent.
Peut-être bien qu’il tient ça de sa mère ouvrière communiste…Peut-être bien qu’il tient ça de la lecture d’Artaud… Peut-être encore tient-il ça, de l’Equipe (“seul journal politique” comme il dit) puisque “supporter”, il lit les récits des matchs comme un imprévisible qui se joue : un espace dramatique en soi. Moments de passion chez lui, récurrente, et qui à la manière de Nicolas de Staël qui peint le football (dont il connait les portraits qu’en fit René Char), fait de Dupuy un passionné, un irraisonnable et non un irraisonné.

A la faveur du café du samedi…
De bonne heure, presque tous les jours, mais aussi le samedi matin, Jean-Pierre Dupuy s’installe dans un café où il a ses habitudes. Isabelle lui amènera son crème et parfois les journaux. Il est là, chez lui, au Bar du théâtre. A la manière de Sarraute, comme de Cioran aussi, où de la bande de la NRF, il est là comme eux étaient au Flore. De la nuit dont il sort, après que le sommeil a eu du mal à l’anéantir, il arrive bien souvent avec un livre qui lui a tenu compagnie pendant l’insomnie. Un jour Rilke, le poète qui parle aux Montagnes et au Très Haut. Une autre fois avec un Pontalis, le commentateur du “Einfall”, qu’il aime par-dessus tout mais qui ne le privera jamais des autres livres de sa bibliothèque : Antelme, Duras, Arrabal, Pasolini, Beckett, Müller, Sade, Barker comme aussi Marivaux, Molière et Rambert… (on retrouvera tout ça dans Sans Titre).
Dupuy n’est pas un lecteur. C’est Le Lecteur. Et s’il vous arrive droit dessus avec un sourire, avant même le bonjour rituel, le type vous balance la phrase de la nuit. Celle qui l’a tenu en éveil et qu’il remache entre deux bouffées de Ventoline qui lui aère le respirateur.
Depuis plusieurs mois, il ronge une idée comme d’autres un os. D’un mot qui l’occupe, alors que les élections municipales et départementales annoncent la vague FN, il songe à la “barricade”. C’est le mot, et peut-être le mot-tu de Sans Titre. Une barricade où l’ornement des révolutionnaires. La chose lui est familière, mais il n’y a pas que ça… car la “barricade”, c’est avant tout un relief vivant de la rue (la vie donc), tout autant que l’un des motifs de la peinture classique. Dupuy le sait et a trouvé dans sa barricade une concordance entre son souci de l’esthétique et celui du politique. Alors, de samedi en samedi, sa “barricade”, il la construit, il l’augmente à mesure qu’elle trouve de nouvelles significations ou usages et valeurs. Et la “barricade” mue… Révolutionnaire, certes, topos des douleurs, des défis, des morts… oui, mais aussi “se barricader” : se protéger, se murer, se replier… Sur cette ligne difficilement réductible à un seul sens, la barricade de Dupuy est maintenant une ligne d’horizon. Pas une ligne maginot, mais une ligne d’imaginaire. Il lui aura fallu en passer par là, par la barricade où s’empilent, quand on la regarde bien, les matériaux de la vie : du matelas, au maccabé ; du bibelot familial au bibelot mallarméen…
La barricade n’est rien moins qu’archéologique et Jean-Pierre Dupuy est maintenant à son affaire. À la manière de Pessoa et de son intranquillité, la barricade prend la forme d’une autobiographie sans événements spectaculaire. Elle sera juste peuplée de textes que Dupuy considère obsessionnellement. “L’amour que l’on se sait” sera le nom public intermédiaire de celle-ci, avant qu’un matin, se ravisant sur cette touche trop annoncée, Jean-Pierre Dupuy la signe du seul nom dont il pouvait la nommer : Sans titre. Magnifique éclair de lucidié poétique qui fait de son projet un tableau que l’on ne bornera pas à son libelé. Oeuvre plastique en devenir… pour laquelle, afin de la faire exister, il devra s’endetter.
Six à huit mille euros, de sa poche… Dupuy, comme Chéreau à ses heures, met la main à la poche. Il se vole puisque les voleurs l’ont détroussé. Le projet prend alors forme, un peu plus avec les élèves comédiens d’Actéa qu’il embarque plus de 15 jours chez François Tanguy, au Mans, au Théâtre du Radeau où ils vont répéter, improviser, préparer… A coup d’exercices, de tentatives avortées, de mannequins auxquels il faut trouver des formes et un visage… A coup de gueule aussi, Dupuy envisage ça comme “sa dernière fois”. Alors il faut non pas le “parfait” (Dupuy laisse “l’excellence” au nantis), mais il ne négociera rien de l’exigence. Aller jusqu’au bout de soi, aller chercher au fond de soi, dépasser le narcissisme pour enfin faire émerger un COLLECTIF. L’enjeu est là pour les apprentis comédiens de l’Actéa qui se retrouveront, quelques semaines plus tard, pour deux soirs seulement – la générosité se mesure donc – devant le public de La Cité/Théâtre.
Sans doute devrait-on ignorer toute cette histoire. Pardonnez-moi d’éventer ce qui constitue aujourd’hui les conditions de la pratique artistique. A ceux qui reprocheront ces formes d’impudeurs, il faudrait que je prenne le temps de leur rappeler qu’il existe, ici et là, des passeurs tenus aux marges. Là, où l’économie du spectacle vivant est définitivement oubliée pour ne parler que “spectacle” et “réussite”, “visibilité” et “tournée”… Dupuy, proche d’Armand Gatti et son monde de Loulous, n’est pas sans nous rappeler qu’économie, politique et esthétique sont une trinité légitimiste que la pratique théâtrale peut encore dépasser. L’énergie de la création vaut bien l’inertie de la seule représentation par laquelle jurent les “décideurs”. Or, si faire du théâtre à un sens, c’est peut-être qu’il en a pour ceux qui le font, avant de devoir satisfaire les “assis de la pensée”.

Sans Titre
C’est à la fin, peut-être à l’extrême fin, quand l’acteur Jean-Pierre Dupuy, après qu’il a tenu deux heures rigidement assis sur un gradin théatralisé et qu’il a demandé en trois phrases à une marièe noire, en blanc, de se délester de cet épouvantail qu’est une petite culotte, que l’on peut peut-être mesurer ce qui était à vue. Là, dans l’instant du salut final où Dupuy a le visage tiré par une grimace pudique, il nous rappelle que c’était “Sa Dernière”. Moment que j’ai regardé, avec l’émotion la plus vive, Et si l’acteur Dupuy faisait savoir qu’il se retire… définitivement. Si c’était vrai…
Ayant abandonné ses lunettes qui en faisaient un Hamm lointain et présent, un Borgés souverain et délicieux, plus encore une figure de Commandeur qui vient régler son compte à un acteur de la vie, je ne peux qu’être triste de cette grimace testamentaire que j’aimerais oublier.
Avant, mais en fait tout le temps de Sans Titre qui se regarde comme une menace, il y eut un passage à travers le mythème théâtral du discours amoureux. Non pas une séquence construite sur des fragments amoureux, mais un amalgame fait de précipités poétiques sur la nature du tête à tête amoureux. Lieu des anéantissements, lieu des cruautés, lieu des luttes sans pitié… où l’amour : corps et pensée, se jettent dans la bataille. “Jeter son corps dans la bataille” dit l’autre. Avant, et au commencement de Sans titre, il y eut ce passage par Müller et ses argonautes, via une forme chorale où il fut question ce qui est en jeu dans le dédale amoureux : “le moi, le moi qui ça ?” comme on entend dans ce chaos de voix. Soit une note liminaire, où la relation amoureuse (spirituelle, charnelle) à venir met en balance et donc en équilibre ce qui ne se donne que par erreur sentimentale, aveuglement nuptiale, cecité sexuelle, désir de possession : SOI.
Sans titre, où la pièce testamentaire de Dupuy, lorgnerait d’un bout à l’autre des textes qu’elle convoquerait sur cette idée funèbre et noire d’un amour nécessaire, indépassable, essentiel, vital ; et simultanément, violent, meurtrier, sadique, démesuré. Soit non pas une tragédie, mais une comédie dramatique beckettienne en sa construction. Une scène baroque parce que Dupuy a toujours préféré le trivial au classique, la farce au lissé, le chaos plutôt que l’ordonné. Sans Titre serait donc ça, une forme plastique et poétique où le JE, le MOI, dans le rapport moi/toi, serait à l’épreuve de la séduction, de la séparation, de l’abnégation… Histoires, aux sons de percussions et de sifflet de Samba, qui nous rappelle que le tête à tête amoureux est avant toute chose, comme l’écrirait Andrade, une histoire d’anthropophagie. La relation amoureuse qui est donc une manière de nourrir l’autre et de se nourrir soi serait la chose, la “ding” heideggerienne.
Et de voir dès lors dans la déambulation de ces apprentis comédiens, dans la voix qu’ils tentent de placer, dans le mannequin qu’il soulève, dans leurs gestes encore hésitants… l’ensemble des couleurs de cette orgie, de cet ogre de la vie qu’est l’amour. Moments où l’on mesure que les semaines passées à essayer de placer correctement la voix se retrouvent dans un phrasé, une articulation, la hauteur d’un timbre.
Moments de jeux encore où le bestiaire est l’ultime costume d’un vestiaire que Dupuy rappelle inépuisable. Ludiques aussi, quand le détournement du tragique de la mort sert à flirter avec le comique, car Dupuy le dyonisiaque le sait, si le théâtre est le vrai, tout du théâtre s’amuse du faux.
Ainsi passeront les scènes qui, s’accomplissant au rythme des écriteaux qui signalent l’auteur investi, se chevauchent, se suivent, se répondent linguistiquement et thématiquement. Non pas une succession de tableaux, mais une déclinaison de couleurs, de chairs, de visages masqués…
Jusqu’au moment, à la toute fin, où une vague noire recouvre ce qui n’était pas un tréteau ni un gradin, mais une barricade. Jusqu’au moment donc où le jeu du théâtre vient à disparaître sous la “vague brune”… instant où l’esthétique battrait de l’aile quand le délire politique fait perdre la raison. Reste, alors, comme un infime espoir sous ce ruban noir – ce brassard de deuil – un léger clapotis… où l’insigne mouvement d’un espoir.
Sans titre s’achève ainsi, comme un présage noir, l’annonce d’un temps du désert à venir. Et Dupuy, en Minetti revenu d’entre les ombres du théâtre qui l’ont aimé, leur rend hommage une avant dernière fois… Car maintenant, mon grand ami, il faut y retourner jusqu’à ce que...


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