Le Député, Le Maire et l’Historien au Théâtre de Caen
Yannick Butel - 14 octobre 2008



Devant un parterre de journalistes de la presse locale réunie le jeudi 18 septembre, Patrick Foll, directeur du Théâtre de Caen, accueillait le Député-Maire Philippe Duron pour la présentation de la saison 2008-2009. Présents également Michel Dubois (maire adjoint à la culture) et Samia Chehab (nouvelle responsable de l’innovation culturelle)...ainsi que divers partenaires de la programmation.


Ce que vous savez déjà

Passons sur la synthèse de la programmation du théâtre de Caen. Qui cherchera des informations sur les spectacles accueillis les trouvera dans un livret clair, organisé méthodiquement et lisiblement. Jusque dans la communication, il est possible de souligner le professionnalisme et l’efficacité d’une équipe autour de son directeur. Si toutefois, le lecteur devait exiger quelques précisions, disons que l’on pourrait parler de cette programmation en soulignant son souci d’ouverture et son goût de la diversité. Danse, théâtre musical, cirque, opéra, concert, théâtre, Jazz, musique contemporaine et traditionnelle… sont au rendez-vous de la saison 2008-2009, sur scène comme dans les foyers du théâtre qui abriteront quelques conférences, rencontres publiques et autres manifestations propices à accompagner le public dans la découverte et la connaissance de la culture et des arts. Ecoutant Patrick Foll présentait les 48 rendez-vous de la saison du Théâtre de Caen, on l’entend dire son attachement à un patrimoine international, son attention pour les pratiques contemporaines reconnues et nouvelles, son souci de fidélité pour des enjeux qui, s’ils s’inscrivent dans l’excellence, concernent tous les publics. Une augmentation de 35% de la fréquentation est là pour confirmer une adhésion du public (90 000 spectateurs l’an dernier) de l’agglomération au projet que développe le Théâtre de Caen depuis que Patrick Foll en a pris la direction. Formes classiques ou modernes, répertoires historiques, pratiques hybrides… il y a de forte chance que le Théâtre de Caen soit l’un des centres de la vie culturelle de la métropole régionale, cette année comme par le passé.

Ce que Philippe Duron en dit

Passons donc sur la saison qui méritera que l’on y revienne au moment des spectacles dont on ne manquera pas de parler…et attardons-nous sur la présence de Philippe Duron accueilli dans le Théâtre de la Ville. On regrettera la bonne demi-heure de retard qu’imposa l’invité à ceux qui l’attendaient à l’heure. Un soir de spectacle, la salle lui aurait été interdite. Mais voilà, la venue de Philippe Duron (accompagné et rejoint sur le plateau par Samia Chehab et Michel Dubois), c’était justement, au moins en partie, le spectacle qu’il ne fallait pas manquer.

Sans doute parce que c’était un moment historique comme l’enlèvement de la ville de Caen par son champion, il y a quelques mois. Victoire qui s’accompagne depuis d’une prise de possession des lieux de la ville et du discours qu’impose la spécificité de chaque espace. Philippe Duron n’ignore rien de l’analyse de Michel Foucault sur le rapport qu’il y a entre le discours et l’espace où il est tenu, voire qui le détermine.

De même, il a vraisemblablement fait sien le fait que l’artistique et l’esthétique sont pour une part l’expansion du politique. Autrement dit, la politique culturelle n’est rien moins, et pour longtemps encore, que l’expression des idées et des pratiques que développe le politique. Il faut donc voir dans le rayonnement du Théâtre de Caen (et c’est valable pour toutes les villes), par réfraction, un rayonnement de la politique : ses enjeux, son discours, sa présence sur le terrain, ses idées. C’est comme ça et c’est un héritage qui, si on l’attribuait généreusement au Roi Soleil qui développa le faste que l’on sait en matière artistique, ne tiendrait pas compte de l’histoire latine, laquelle inspirera les modèles suivants.

Cela étant et pour autant que ces rappels historiques sont justes, l’historien qu’est Philippe Duron n’est pas sans ignorer également l’influence des grecs sur le rapport que l’art entretient à la communauté et à ses enjeux civiques. Les remarques qu’il formula, alors que Patrick Foll soulignait qu’il était honoré par sa présence et qu’il lui cédait immédiatement la parole, vont en ce sens.

Le propos du Député-Maire aura donc été une synthèse des points que nous venons de souligner.

Remerciant les uns et les autres pour leur accueil, rappelant le rôle central de cette institution dans la ville et dans l’agglomération, pointant l’excellence de ce lieu pour ses productions et coproductions, le métissage des arts, la singularité de la place des arts lyriques… Philippe Duron ne s’est pas seulement livré à un rappel des activités qui permettent au Théâtre de Caen d’être un espace identifiable, y compris sur le plan international. Non, ce n’était pas un rappel auquel s’est livré le Député-Maire, mais bien un soutien à une politique culturelle qu’il entend conforter et développer en l’inscrivant dans une réflexion sur le territoire urbain. Indépendamment du jugement très positif qu’il avoue pour cet établissement dont il est aujourd’hui le premier responsable, Philippe Duron soulignait ainsi sa volonté de soutenir les efforts du Théâtre de Caen à destination de tous les publics. Parlant de cette « Maison » (on frôla peut-être le mythe d’une Maison de la Culture à l’emploi de ce lexique), il a réaffirmé sa volonté de « l’élargissement des coopérations ».

Dit autrement, au regard de l’éloge adressé à toute une équipe, Philippe Duron n’entend pas que l’on minimise le rôle crucial que joue le Théâtre de Caen parmi les acteurs culturels de la région, pas plus qu’il ne semble prêt à réduire l’offre de cette structure. Au contraire, il affirme la nécessité d’en faire un cœur à même d’irriguer toute une agglomération, voire toute une région. Véritable poumon d’une politique d’urbanisme qu’il entend repenser (un audit est en cours sur le maillage culturel), le Théâtre de Caen est donc conforté dans sa fonction de motrice et de matrice.

Car le souci de Philippe Duron, s’il est latin quand il évoque l’offre des spectacles et son goût pour le plaisir et le beau, est tout autant grec quand il replace le spectateur et le citoyen au centre de son discours. C’est à cet endroit que l’on peut mesurer chez lui le geste politique et le surplomb dont le politique a besoin. La représentation de la culture et la place des arts dans le champ social est liée à l’importance qu’il accorde au public dans un processus qui a trop souvent tendance à n’être réfléchi qu’en terme de fréquentation.

Pour Philippe Duron, si ce paramètre est intégré et permet de justifier le soutien financier dont bénéficie le Théâtre de Caen, il considère à égalité de pertinence la mission d’éducation qui participe du projet artistique. « L’élargissement des coopérations », et la captation de nouveaux publics pour laquelle œuvre déjà le Théâtre de Caen avec réussite, s’inscrit donc dans une réflexion qui ramène au premier plan l’éducation, il dira même « l’élévation du public ».

A un moment où l’état peine à faire croire que « tout va aller » (expression qui vient se substituer à « tout ira mieux » qui était le leitmotiv d’une campagne plus fantasque que nulle autre), Philippe Duron qui voit l’affaiblissement de la puissance publique frappé le territoire et fragilisé ses habitants vient ici, au Théâtre de Caen, de réaffirmer son attachement à une culture qui serait le signe et la présence d’une chose publique. A l’échelle d’une ville et sans aucun doute en coordination avec les acteurs régionaux qui sont dans les mêmes dispositions, le projet de Philippe Duron procède donc d’un enjeu capital puisque désormais c’est exclusivement, au moins en partie, sur les épaules des collectivités territoriales que l’on peut croire à une évolution qui ne soit pas une régression. Entouré de proches collaborateurs, dont Samia Chehab, en responsabilité de l’innovation culturelle, on peut espérer qu’il y a un horizon à ce discours et que l’Histoire est à venir.

Ce que l’on peut en penser

C’est donc un soutien, une marque de reconnaissance, une parole d’adhésion qui se firent entendre dans les foyers du Théâtre de Caen. Et pour autant que chacun aura entendu cette parole, que chacun sera convaincu de l’engagement du Député-Maire, il est vraisemblable que l’on ne pouvait écouter ce discours sans penser à l’état de la culture et du soutien aux artistes, ici et là.

Ici, à la MC 93 de Bobigny qui subit une « opa » de la Comédie Française. Ici, au creux des pages des journaux qui relaient le malaise qui hante une profession : subvention, formation, reconnaissance du travail…Ici, où les jeunes compagnies sont laminées. Ici, c’est-à-dire au lieu de l’Etat qui semble abandonner l’exception culturelle française en lui substituant les modèles d’ailleurs où la création est toujours plus fragile. Ici, comme à Nanterre au printemps dernier, quand tout un monde artistique s’est donné rendez-vous pour se poser la question des moyens de continuer d’exister, celle aussi du pourquoi continuer. Remake de février où ils posaient devant l’Odéon. A n’en pas douter, ici renvoie à un espace et à un temps présents, un maintenant, où l’horizon pour beaucoup annonce quelques tempêtes qui arrivent silencieusement, mais arrivent certainement précédées par de mauvais coups de vents.

Et là, c’est-à-dire, à Caen, on ne peut ignorer que la tempête est déjà dans les murs. A commencer, sans doute, par celle qu’essuie le Centre Dramatique National-Comédie de Caen, dont on sait depuis maintenant plusieurs mois qu’il se démène pour éviter une chute. Mais pas seulement le CDN ! Car à Caen, comme ailleurs, c’est l’ensemble du réseau des créateurs qui est dans la tourmente. Où les individualités sont menacées dans l’exercice de leur art. Où les identités des structures sont précarisées. Où la reconnaissance même des pratiques est contestée. Où la visibilité des créations « mineures » est toujours difficile à proposer. Où la formation « via l’école » peine à être offerte au public et aux acteurs de demain…

Je parle d’une tempête silencieuse et le silence qu’observa Michel Dubois pendant tout le temps du discours de Philippe Duron m’aura semblé en être le signe ressenti.

Silence exprimant une fatalité ou silence de deuil ?

Il est vraisemblablement difficile d’interpréter ce qui est sans le son, mais qui pour autant peut faire sens.

Ecoutant Philippe Duron, c’est donc aussi le silence qu’il entretenait sur cette situation qu’il était possible de percevoir. Situation dont la responsabilité ne lui appartient pas, mais que le geste politique pourrait venir contrarier. Silence qu’il n’avait pas à rompre puisque ce n’était pas le lieu d’un autre discours.

Quant à ce discours qui pourrait soudainement nous débarrasser de ce silence, il me semble que du point de vue historique, la convergence de vue que l’on peut prêter à la Région, à la Ville, à l’Agglomération ainsi qu’aux départements qui ont eux aussi le souci des citoyens qui peuplent leur territoire… il me semble donc qu’un dialogue est plus que jamais nécessaire.

En abordant l’enjeu d’un projet d’urbanisme Philippe Duron vient, in fine, déjà de lancer une proposition, disons même un projet qui ne peut que rassembler. Et d’une certaine manière, c’est peut-être aussi une réponse au défi que s’était lancée la Région, en novembre 2007 et les mois qui suivirent, en sollicitant chacun des acteurs culturels sur les moyens d’une véritable politique culturelle et artistique régionale. Un dialogue a donc commencé qui ne demande qu’à s’ouvrir à d’autres institutions, d’autres politiques, d’autres partenaires. Et c’est là, peut-être, qu’il faut forcer le destin et ses représentations. Là qu’il faut peut-être imaginer une Maison Régionale des Arts et de la Culture. Lui trouver des relais sur tout le territoire régional. Et faire de cette Maison Régionale des Arts et de la Culture du Monde, un relais pour les praticiens, un espace d’accompagnement pour les compagnies émergentes, un soutien administratif pour les associations, les intermittents, les créateurs de tous horizons qui travaillent à une échelle parfois réduite au plus près des citoyens. Et qui sait, peut-être même un lieu où seraient défendues aussi les pratiques amateurs dont on sait qu’elles sont également le vivier du professionnalisme. Et peut-être, encore, une école qui, à l’identique du conservatoire de musique, donnerait à tous la possibilité de faire l’expérience du langage en l’utilisant autrement. Un lieu affranchi des déterminismes de rentabilité qui serait comme une chambre de formation et d’éducation en lien avec les structures éducatives et culturelles. Une passerelle en quelque sorte

Un rien utopique me direz-vous et entendra-t-on. Oui, un rien utopique parce que l’utopie, c’est-à-dire le pouvoir de penser faire exister quelque chose qui n’est pas encore dans la réalité est, par principe et par nature, la politique. Cette Maison serait le signe d’une utopie que le pragmatisme politique a abandonné.


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