Un Hamlet de moins, ou ravale ta façade Hamlet
Antonin Ménard - 26 octobre 2008



C’était à Gennevilliers, pendant le festival des TJCC (festival des très jeunes créateurs contemporains) où se sont croisés durant trois jours Fiorenza Menini, Jonathan Capdevielle, Mathieu Bertholet, Raimund Hogue, Yves-Noù« l Genod, Valérie Jouve, Yann Kersalé et Thomas Ferrand. Cette manifestation impulsée par Pascal Rambert, directeur du maintenant T2G (Théâtre de Gennevilliers), et dont la programmation est faite par Laurent Goumarre : journaliste à France-culture qui non sans ironie nous présente la « très » jeune création contemporaine non pas à travers des jeunes créateurs ; qui ne sont garants d’aucune qualité, ni d’aucune audace, mais à travers des gestes créatifs singuliers. C’est dans ce cadre que Thomas Ferrand présentait son Hamlet de moins. En une demi-heure, nous pouvions voir un condensé d’Hamlet et autres fables de notre imaginaire shakespearien.

Dans une lumière crue de lignes de néons, les spectateurs s’installent et découvrent sur le plateau nu : trois crânes de porc en suspension qui surplombent la scène, entre fantôme tutélaire ; ruines des sorcières de Macbeth, restes des filles du roi Lear, crâne de Yorick ou, plus simplement, les trois petits cochons. Sur cette scène dépouillée, un acteur nu, lui aussi, assis comme un modèle attendant le peintre et sa peinture. Sa pause et la façon dont il est éclairé, renvoient à Caravage et on sent des références au classicisme tout le long de ces trente minutes… Temps vécu comme un clin d’œil non pas aux mythes muséifiés, mais plutôt à l’invention et à la vitalité de ce passé. Ce modèle fixe, mais pas figé, attend en observant devant une pomme écrasée ou pourrie. Pomme premier fruit, pomme empoisonnée de blanche neige, voire icône d’Apple, ou New York post 11 septembre ?

Sur le mur du fond, dans une écriture blanche, stylisée et pensée par Cédric Lacherez (typographe de la revue Murmure mrmr) s’inscrit sur fond noir

PROJET_LIBÉRAL

Au milieu des gradins une régie son avec une guitare, d’où Jean-Baptiste Julien associé et complice de Ferrand produira la musique, le son en direct. C’est un élément, le son et ça depuis le début du travail de Projet_Libéral essentiel et central de la compagnie. Quelque chose qui s’apparente à une dramaturgie par le sonore. Une dramaturgie intime et personnelle qui permet de rendre à chaque spectateur sa singularité de réception, et sa capacité d’écoute. Hamlet sonore, dans un silence initial, puis apparaît une voix puis une évolution de notes égrenées jusqu’à une saturation du son devenant physique et matériel. La production d’un niveau de basse surpuissant rendant au corps une sensation proche du mouvement et du déplacement en avion ou en TGV.

Après l’installation des spectateurs, une porte claque, silence, l’acteur nu (Serge Nail) face au public reste stoïque et ce qui est remarquable c’est qu’il sera tout au long impassible et immobile et d’une extrême simplicité, regard fixe en direction du public dans une sobriété qui permet au spectateur une multitude de projections : HAMLET, HAMLET PÈRE, POLONIUS. Tout le long de cette proposition, les figures que cet acteur (dans notre imaginaire) endosse, se déploient et naviguent. Ce qui est appelé l’effet Koulechov [1] fonctionne à merveille dans le « jeu » de Serge Nail et la proposition de Thomas Ferrand.

Les perches sur lesquelles étaient suspendues les têtes de cochon montent doucement dans les cintres dans le bruit réel des perches appuyées [2] Au fond de la scène un magnétophone qui attend un micro pour se mettre en marche : le micro venant du grill descend rapidement le long de son câble rouge pour laisser entendre une voix (encore référence à Hamlet ou pas). Cette voix masculine, grave, nous invite à penser à Nietzsche en évoquant Zarathoustra. Puis une jeune fille arrive presque nonchalante et se place sous les têtes qui surplombent la scène. Elle attend puis tire sur des ficelles qui libèrent les têtes des cintres, les faisant choir sur le plateau dans un son mat de chair et d’os mort. L’actrice (Fanny Catel-Chanet) au même titre que Serge Nail crée le trouble sur son identité, et nous fait voyager entre les différents personnages de Shakespeare. Elle renvoie aussi aux ambiguïtés que Shakespeare entretient dans Le soir des rois, par exemple, sur l’identité sexuelle de Viola et Sébastien qui se déguisent pour travestir leur genre [3] D’une porte apparaît un homme (Grégory Guilbert) jean, basket, tee-shirt blanc, large lunette de soleil, rouleau de peinture à main droite, seau (rouge) de peinture à main gauche. Il prend différente pause avant de peindre son modèle (Hamlet dont le modèle est son père…) en rouge sur tout le tiers gauche, premier assassinat du père ; du frère. Là encore Ferrand condense, brouille, rafraîchit la fable de Shakespeare :

il ravale la façade.

Une fois la peinture rouge et fraîche apposée, le peintre prend une pose observant son œuvre, les bras en l’air dans un mélange de satisfaction et de surprise comme si ce n’était pas de son fait mais du hasard de la création. Le peintre reviendra par trois fois pour peindre dans les mêmes attitudes frénétiques consultant le rendu. Sur ce corps de presque statue, sa gauche est en rouge, sa droite en bleu et au centre en blanc, laissant le modèle comme un étendard.
Hamlet étendard, Hamlet rafraîchit, Hamlet sonore, Hamlet dans sa simplicité et dans sa singularité au même titre que le travail de Projet_Libéral, c’était à voir au théâtre 2 Gennevilliers.


[1L’effet Koulechov : au cinéma, c’est la mise en relation de deux plans pour que le spectateur crée lui-même l’émotion sans que l’acteur ne joue quoique ce soit

[2Appuyer c’est le terme pour indiqué qu’on fait monter un objet dans les cintres au théâtre

[3c’est dans Dedans Dehors David ; une mise en scène de David Bobée que nous retrouverons cette actrice Fanny Catel-Chanet pendant tout le mois d’octobre au théâtre de la cité internationale

Mots-clés