Danses d’ailleurs / Situation d’aujourd’hui
Yannick Butel - 11 novembre 2008



En plein travail de répétition et d’organisation, alors que le festival Danse d’ailleurs est à quelques semaines de réapparaître sur la scène régionale, Héla Fattoumi et Eric Lamoureux (duo de chorégraphes à la tête du Centre Chorégraphique National de Basse-Normandie) ont accordé un entretien à l’équipe de L’Insensé. Projets, missions, développements, partenariats... L’un et l’autre nous livrent leur analyse d’une conjoncture régionale et nationale qui n’est pas sans incidences sur leur travail...

Héla Fattoumi et Eric Lamoureux

Lui, il cite Edouard Glissant « échanger pour changer », elle, elle parle de « mondialité ». Eric Lamoureux se souvient d’un sociologue indien, Héla Fatoumi évoque Susanne Burch, les danses d’Afrique en appuyant le pluriel et avoue sa fascination pour le japon et leurs amis danseurs de Kyoto. Entre l’un et l’autre, dans un dialogue que l’on sent constant et qui nourrit leur projet, il y a une envie commune de partages, de découvertes, d’expériences, de joies à saisir et à fabriquer. De Fattoumi et Lamoureux, il serait possible de les définir comme des pionniers. Non pas des aventuriers (terme ambigu qui pourrait laisser entendre un manque de maîtrise), mais des personnes sincères qui ont décidé d’arpenter les espaces en quête d’une diversité, d’investir les territoires et leurs singularités, de construire et d’offrir au public un lien durable avec les visages de la danse.

A Caen, à deux pas du conservatoire où le Centre Chorégraphique National partage une façade avec un gymnase, Eric et Héla forment le vœu d’une écoute qui se traduirait par un soutien accru des tutelles qui sont leurs interlocuteurs et leurs bailleurs. Si l’Etat et la Région semblent attentifs au travail d’éducation, d’exploration et de création qu’ils mènent, la nouvelle équipe municipale, en l’occurrence sa tête culturelle, semble tarder à s’engager, voire plus simplement à se décider. « L’audit éclaircira peut-être les choses » pensent-ils, sans trop comprendre comment tout à la fois on peut les « féliciter » de leur travail en direction du public, de l’accueil que reçoit le festival et de la création, et comment, quand on aborde plus concrètement le soutien au projet, un silence s’installe. Silence qui peut-être abrite une réflexion ou, et c’est possible aussi, un embarras. Sans doute, le développement et le soutien du Centre Chorégraphique National sont-ils seconds par rapport aux enjeux que l’on prête à l’existence du CDN de Normandie. « On est un peu le parent pauvre. Comme si on pouvait faire avec peu et ça semble normal » déclarent-ils.

Déficit de reconnaissance ?

Non pas sur le plan artistique et poétique. Fattoumi et Lamoureux sont, à cet endroit, confiants et les signes de fidélité du public, les actions de soutien engagées auprès de compagnies émergentes (danse comme théâtre), la programmation, les tournées de leurs propres créations (Théâtre National de Chaillot, entre autres, en 2009) laissent à penser que depuis leur arrivée, ils ont su donner un souffle au CCN. Non, le déficit de reconnaissance passe par des choses parfois à peine perceptible et quelques autres enjeux évidents. Du côté du perceptible, mais ils s’en amusent, l’un et l’autre s’inquiètent de voir que la signalétique de la Ville ne donne aucune indication sur l’existence du CCN. « Pas un panneau en centre ville pour indiquer où l’on nous trouve » disent-ils en le regrettant. Pas de visibilité dans l’espace urbain ou un oubli qui s’interprète comme un signe de négligence. Comme il déplore aussi le faible soutien de la Ville (5000 euros) pour le festival Danse d’Ailleurs. Plus complexe et sans doute inexplicable, l’absence de relation avec le CDN de Normandie. Eric et Héla se souviennent de la collaboration avec le précédent directeur du CDN, Eric Lacascade, qui les avait accueillis, soutenus et épaulés. Plus épineux, le lieu de la Halle aux Granges. Là, très sérieusement, Héla Fattoumi et Eric Lamoureux parlent d’une logique de développement. En l’état, cet espace appartient au CDN et jouxte le CCN. Or les deux chorégraphes aimeraient voir ce lieu rattaché au CCN afin d’avoir un studio de travail complémentaire de la salle qu’ils ont déjà et qu’ils ont aménagé pour le public. « ça serait logique d’avoir un lieu de répétition et de travail quand l’autre lieu est occupé. Et ça ne veut pas dire que l’on en priverait nos partenaires, mais juste que l’on gagnerait en autonomie. Aujourd’hui, on répète sur la scène du Théâtre de Caen, notre dialogue avec Jean-Jacques Passera peut nous laisser espérer de travailler aussi avec la Nouvelle Ecole Régionale des Beaux Arts… quand rien n’est possible, on va travailler à Paris, en location ». Et comme si cela ne suffisait pas, depuis des années, le pôle administratif du CCN est en centre ville, loin de leur espace de travail et du plateau. « S’il y avait une volonté de regrouper les deux espaces, on pourrait être ouvert en continu. Accueillir les gens, les renseigner… Actuellement, il faut se dédoubler ».

Se réjouir aussi d’Ailleurs !

Et d’ajouter qu’à l’exposé de toutes ces petites souffrances, on en viendrait à oublier qu’il y a la danse. Le souci de la danse et du miroir qu’elle présente à nos regards. « Le Festival a vocation à se développer. Aujourd’hui l’Afrique, bientôt l’Asie… » confie Héla Fattoumi. Du Festival qui en est déjà à sa quatrième édition, les deux directeurs n’entendent rien minimiser, ni ignorer du parcours qu’ils ont accompli avec les compagnies accueillies. C’est tout d’abord en terme d’horizon d’attente qu’Eric Lamoureux confie qu’ils ont réussi quelque chose. De fait, il s’agissait de renouveler les représentations du public, de permettre une familiarité avec des gestes, des mouvements, une histoire différentes de la sienne, qui n’est pas étrangère à ce qu’il peut espérer. Ce regard, Fattoumi et Lamoureux, ils l’ont travaillé en programmant Danse d’Ailleurs. « Non pas un festival ethnographique, mais un temps accordé à la diversité, à la singularité, à la diversité… à la mondialité ». Un temps danse qui ouvre sur d’autres imaginaires, des pratiques distinctes, des rythmes méconnus, puisant dans des racines mais se nourrissant d’expériences et d’échanges. Quand ils évoquent ce festival, Lamoureux et Fattoumi ne font pas un festival de plus, une opération spectaculaire de plus, une offre de spectacles de plus… Non, ils s’inscrivent dans un projet humaniste qui se fonde sur le connaissance. Celle que l’on entretient, celle aussi que l’on augmente. Celle qui a la conscience des frontières que les artistes n’ont de cesse de déborder. « On oublie que lorsque Cunningham a commencé, il ramassait des projectiles…Aujourd’hui, cette histoire est ignorée et l’on ne parle du Chorégraphe qu’en termes qui le louent » expliquent-ils. Et c’est à raison qu’ils rêvent d’un travail de profondeur qui permettrait de faire venir des conférenciers en marge des spectacles. De réunir le geste et la parole, et de faire entendre une parole sur la danse. On les quitte alors qu’ils regagnent le plateau… D’ailleurs que l’on retrouvera du 1er au 6 décembre. A commencer par le 1er, sur la scène d’Ifs, à l’Espace Jean Vilar. Un nom qui nous rappelle l’un des missionnaires du service public.


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