Argentan, projet artistique en devenir
Charles-Marie Rénion - 8 décembre 2008



Parmi les scènes régionales qui se distinguent par leurs prises de risque éclairées, le théâtre municipal d’Argentan fait office de défricheur. Il tente de développer un projet culturel singulier dont la programmation artistique témoigne d’une volonté de cohérence et d’exigence qui permet à des populations de se confronter à des formes contemporaines de création remarquables et remarquées.

La jeune directrice, Sarah Dessaint, s’astreint à trouver un équilibre entre l’objectif légitime et nécessaire de toucher un public le plus large possible mais tout en préservant des lignes de forces pertinentes en matière d’innovation et de recherche artistique dans différentes disciplines.

La conjugaison de pressions mercantiles et politiques qui s’exercent sur les responsables de programmation tend à homogénéiser « l’offre » culturelle en multipliant les propositions de spectacles démagogiques (confondant le populaire et le populisme) vers un divertissement de masse. La logique d’audimat minimise alors la prise de risque et prive les spectateurs-citoyens d’expériences sensibles réjouissantes dont on sort grandi. Seule la volonté farouche de ne pas céder à la facilité peut permettre de bouger les lignes. Moyennant quoi, on peut tout voir, la création la plus avant-gardiste notamment à condition que les politiques culturelles investissent dans l’accompagnement des publics et les questions de sensibilisation pour éveiller le regard critique et éduquer les goûts, non pas en les normant mais plutôt en les affinant.

C’est dans cet esprit qu’on peut déceler dans les choix ornais de programmation une orientation qui valorise des rencontres esthétiques et politiques loin des facilités spectaculaires à peu de frais. Ainsi, après Opus et la compagnie Kelemenis, la danse contemporaine est à l’honneur à Argentan avec la venue de la belge Karine Pontiès – Compagnie Dame de Pic. Après un passage remarquée au Théâtre de la Ville à Paris, et artiste associée au Centre Chorégraphique d’Orléans de Joseph Nadj, cette artiste de renommée internationale présente un spectacle d’une grande force. Cette pièce d’une heure pour quatre danseurs tchèques est un délice plein d’humour et de générosité avec l’élaboration d’une grammaire corporelle singulière et innovante. Quatre solitudes se confrontent, s’effleurent sans jamais se rencontrer au risque de n’être que le passager fugitif de la vie de l’autre.

Le choix judicieux d’accueillir ce spectacle, « mi non sabir », permet d’élargir sans conteste le public de la danse contemporaine tout en ne reniant rien d’une ligne cohérente et exigente en matière de programmation. On peut également se réjouir de la collaboration annoncée avec le Centre Chorégraphique de Caen (Festival Danse d’ailleurs) et le Centre Régional des Arts du Cirque de Cherbourg (CRAC). Ce n’est pas là qu’une question d’esthétique mais d’une prise de risque tout aussi politique qui, si elle se confirme et s’affine à travers ce sillon esquissé par Sarah Dessaint que seule une indépendance artistique garantit, laisse présager d’un avenir ambitieux pour le projet du « Quai des Arts » la saison prochaine. Nul doute que ni les spectateurs, ni les partenaires institutionnels ne resteront indifférents à ce projet en devenir stimulant.

Argentan / Vendredi 12 décembre - 20h30 « Mi non Sabir » de Karine Pontiès / Cie Dame de Pic


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