La mise en scène contemporaine - dialogue de/avec Patrice Pavis
Charles-Marie Rénion , Patrice Pavis - 9 décembre 2008



Ecrit en marge et en réaction à son livre "La mise en scène contemporaine", (Paris, Armand Colin, 2007), Patrice Pavis se livre à un auto-interrogatoire sans concession. Le regard caustique de l’auteur porté sur les transformations de la mise en scène et l’environnement artistique constitue un prologue cocasse à son ouvrage qui fait référence dans le champ des études théâtrales et bien au-delà.

C.-M. R.


—Pourquoi parlez-vous de mise en scène et non de théâtre ?

— Parce que le théâtre en soi n’existe pas, il n’existe que des moyens de le mettre en jeu, c’est-à-dire en scène.

— Quels sont ces moyens ?

— La mise en pratique d’un texte ou d’actions humaines à travers différents agents.

—Mais le théâtre ne peut-il pas être lu ?

— Bien sûr, mais il s’agit alors de littérature dramatique, non de théâtre.

—A quoi sert la théorie, puisque la pratique brise tous les cadres ?

— A reconstruire les cadres pour mieux les briser ensuite.

—Peut-on éviter d’être subjectif dans l’évaluation ?

— Non, et tant mieux.

—Quelles sont les mises en scène que vous préférez ?

— Celles qui déstabilisent ma façon de voir le théâtre et la vie.

—Quelles sont celles que vous détestez ?

— Les autres.

—Où vous situez-vous dans le débat sur le postdramatique ?

— Après lui.

—Votre travail théorique est-il utile à la mise en scène ?

— Oui, et réciproquement.

—Est-il nécessaire de se préparer à la mise en scène en lisant un livre, le vôtre par exemple, pour apprécier un spectacle ?

— Ce n’est pas conseillé, mais c’est parfois inévitable.

—La notion de mise en scène est-elle encore utile pour décrire la production actuelle ?

— Oui, à condition de la mettre en crise.

—Est-ce qu’il y aura toujours de la mise en scène ?

— Pas sûr !

—Qu’est-ce qu’il y aura après la mise en scène ?

— La mise en perf.

—Perfusion ?

— Et mère-fusion, aussi.

—Y a-t-il une vie après la mise en scène ?

— Oui, à condition d’écrire sans penser à elle.

—Pourquoi la mise en scène est-elle devenue la métaphore préférée des politiciens ?

— Parce qu’ils n’arrivent plus à écrire l’histoire.

—Pourquoi chercher de l’ordre dans un spectacle ?

— Pour voir comme nous le saisissons et comme il nous saisit.

—Que saisit le metteur en scène ?

— Sa chance.

—Comment ?

— En saisissant l’instant.

—Quelle différence avec la vie ?

— Aucune.

—Qu’est-ce qu’une mise en scène déconstruite ?

— Une mise en scène qu’on peut reconstruire.

—En quoi la mise en scène est-elle nécessaire à nos vies ?

— Pour reconstruire un fragment de notre monde.

—Comment le reconstruire ?

— En le passant au filtre du corps et de l’esprit.

—La mise en scène, c’est l’art de quoi ?

— L’art du Koan.

—A savoir ?

— Ne pas chercher à savoir ce qu’on sait déjà et chercher à ne pas savoir ce qu’on ne sait pas.

—Mais en koan cela concerne-t-il la mise en scène ?

— Elle est l’art du décalage et du réglage.

—Quel aspect du travail ne supportez-vous pas ?

— Le service après-vente.

—A savoir ?

— Répondre au public sur nos intentions et l’obéissance de nos employés.

—Quel est le plus difficile lorsqu’on doit faire la critique d’un spectacle ?

— Rester fair-play et calme : ne se laisser entraîner ni par ses enthousiasmes, ni par ses haines.

—Mais comment juger équitablement ?

— En réagissant spontanément, mais aussi en prenant de la hauteur, en ne jugeant pas à l’emporte-pièce.

—D’où vient la difficulté d’évaluer une mise en scène ?

— De notre incapacité à juger sans affect les personnes et leurs productions.

—Pourquoi ?

— Nous sommes incapables d’être juste et sévère, de nous tenir face à l’autre sans tuer l’autre en nous et nous en l’autre.

—Y a-t-il une chose qui vous énerve plus qu’un critique qui se moque d’un artiste ?

— Un artiste qui se moque d’un critique.

—Pourquoi aimez-vous les mises en scène illisibles, ou peu lisibles, irréductibles à un système ?

— Parce que c’est un moyen de lutter contre la bureaucratisation du sens en art.

—Pourquoi n’aimez-vous pas les mises en scène lisibles ?

— Parce que je ne suis pas chargé de la lutte contre l’analphabétisme.

—Qu’est-ce qui caractérise la plupart des critiques faites aux metteurs en scène ?

— La mauvaise foi et l’opportunisme théorico-moraliste. Reprocher par exemple à Brook son essentialisme, à Mnouchkine son appropriation interculturelle, à Lepage sa gestion internationale des spectacles, etc.

—Que pensez-vous de la polémique lors du festival d’Avignon 2005 sur le côté sombre et élitiste du théâtre ?

— La question méritait d’être posée.

—Comment y répondre ?

— En renvoyant dos à dos les élitistes et les démocrates.

—Dans quel but ?

— Pour démocratiser l’élite et améliorer la démocratie.

—Y a-t-il trop de théâtres en France ?

— Peut-être pas trop de théâtres, mais trop de spectacles, oui.

—Qu’y faire ?

— Sélectionner en amont, avant que le public ne sélectionne par désintérêt et légèreté. Soutenir les projets vraiment originaux, accroître les exigences.

—Faut-il imposer une méthode ?

— Surtout pas !

—Soutenir un individu ou une équipe ?

— Un projet, collectif ou individuel.

—Comment les jeunes artistes sauraient-ils d’entrée élaborer un projet ?

— Il faut justement les aider à le concevoir, l’énoncer, puis le réaliser.

—Où ça ?

— Entre autres à l’Université.

—La répartition des subventions vous semble-t-elle juste en France ?

— Que sais-je ? Le conformisme s’installe dès que l’entreprise s’institutionnalise et il étouffe bien des talents.

—Comment s’en rendre compte ?

— Comparez des productions d’Avignon in et off.

—Le théâtre peut-il se passer de subventions ?

— Non, mais l’art d’obtenir des subventions ne doit pas être confondu avec l’art de la mise en scène.

—Qu’est-ce qui entrave la qualité de la mise en scène ?

— La réduction des moyens temporels, le clientélisme, l’amateurisme, la déconcentration, le désintérêt d’un grand public généraliste.

—Quels types de spectacles vous paraît-il urgent de soutenir ?

— Ceux qui peinent à naître.

—Peut-on enseigner la mise en scène ?

— Non.

—Pourquoi se met-on à l’enseigner un peu partout, alors ?

— Pour ne pas être en reste auprès des collègues qui veulent légiférer et tout bureaucratiser.

—Quels collègues ?

— Ceux de la poste, de la sécurité sociale, des impôts, de l’enseignement.

—Qu’est-ce qui vous déplaît chez un metteur en scène ?

— Sa prétention à tout régenter, la régie en somme

—Qu’est-ce qui vous plaît ?

— Sa volonté de continuer quand même.

—Comment faire pour développer et améliorer la mise en scène ?

— Donner à de jeunes artistes le droit à l’essai et à l’erreur.

—A quel âge est-on jeune artiste ?

— De 7 à 77 ans.

—Qu’est-ce que vous conseilleriez à un acteur ?

— De jouer seulement si le cœur lui en dit.

—Et à un metteur en scène ?

— D’agir seulement si le cœur luit en lui.

—Comment voyez-vous votre avenir après ce livre ?

— Mieux, car il n’est plus à écrire.


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