Quelle jeunesse ?
Malte Schwind - 6 juillet 2014

Falstafe, de Valère Novarina, d’après William Shakespeare, Mise en scène de Lazare Herson-Macarel

Lire également sur l’insensé la critique de Yannick Butel : Falstafe… end of game



Ce 5 juillet 2014, premier jour de travail de la 68e édition du Festival d’Avignon (il y avait grève le 4.), Lazare Herson-Macarel et sa Compagnie de la jeunesse aimable propose l’ouverture de leur générale aux médias et quelques personnes. Dans la Chapelle des Pénitents blancs, ils présenteront du 6 au 11 juillet Falstafe, texte de Valère Novarina et première proposition pour jeune public au Festival. Un appel sentimental à ceux qui se sentent seuls en refusant de devenir adulte, c’est-à-dire des gens aigris, méchants et autoritaires par leurs lourdes responsabilités.


Sous la visée des bataillons des photographes et des caméras présentes pour cette générale, les acteurs attendent déjà sur le plateau en feignant une certaine désinvolture. L’un s’ouvre une canette, deux autres font une petite danse pour rigoler. Au centre, une grosse poubelle rouge, sinon, un canapé qu’on peut qualifier objectivement de moche, un caddie de supermarché rempli de sacs de plastique et avec une cymbale et qui restera à sa place quasiment jusqu’à la fin, une barre métallique des grandes chantiers, enfin un escabeau devant un panneau en hauteur sur lequel est écrit : « La jeunesse doit vivre ! »

Les costumes sont un mic-mac de signes, de matières et de couleurs, un peu à la manière d’ enfants qui se seraient déguisés en fouillant dans les vieux sacs de vêtements quelque part en sous-sol d’une maison bourgeoise. Paillette noire, jupe blanche, jeans slim bourgogne. Une, genre gothique, un autre avec un bleu de travail trop long comme un manteau qui sort de Harry Potter, et le visage barbouillé de blanc ou de crème à raser.

Après la prévention de Lazare Herson-Macarel (jeune metteur en scène et acteur qui travailla entre autre avec Olivier Py) qu’il s’agit bien d’une générale et que tout peut encore arriver jusqu’au lendemain 15h, la pièce commence avec une présentation des personnages sous un coup de cymbale et dans la lumière ronde d’une poursuite en avant scène. Le méchant sera présenté avec « un méchant », et on le répète pour qu’on comprenne bien ou bien pour tenter de rire un peu de cette simplicité binaire. Il demeure qu’on veut bien faire comprendre dès le début au jeune public que les sept (?) personnages seront joués par les cinq comédiens. Enfin, le cinquième se fait attendre et on en fait le gag pour faire arriver le héro de la pièce. Celui qui dorme dans la poubelle, un gros un peu foufou, qui aime manger et boire, et qui sera si tragiquement seul à la fin de l’histoire.

On nous raconte alors l’histoire, inspirée d’Henri IV de Shakespeare, de Falstafe et son ami le prince qui seront séparés par la guerre déclarée des méchants et acceptée par le père qui force son fils avec autorité et tapes sur le visage de le défendre. C’est ce père qui apprendra à Falstafe que ça ne sert à rien de se battre pour l’honneur et qui se casse une fois la partie gagnée pour laisser le trône à son fils.

Le jeu pourrait être qualifié de BD. Un jeu gros avec des gags, voire grossier, comme si le jeune public n’avait pas de sens pour une subtilité. Le tout intercalé par des chants par ci par là, souvent en anglais, des danses de chorégraphies volontairement stupides, le père qui regarde et qui tape, la mère qui essuie le visage barbouillé. À deux reprises, la lumière du public s’allume et la salle est prise en partenaire direct du jeu. Une fois, on lui volera ses sacoches, une autre fois, c’est pour l’embarquer en guerre.

Cette guerre arrive tout d’un coup avec une certaine inquiétude d’on ne sait où, mais cette ambiance d’une certaine angoisse est défaite par les annonces régulières des chapitres et leurs contenu. « Chapitre 6, où l’on apprend la déclaration de guerre. » L’horreur de cette guerre est réduite à la séparation d’une copine, à ces petites histoires sentimentales et on finit par tuer l’ennemi méchant. Pas seulement de le tuer, mais de jouer avec le cadavre, sauter dessus et l’écraser, ce cadavre devenu une marionnette. Tout est alors permis et on le jette dans la poubelle comme un vieux chiffon. On le maltraite. Ça fait rire. Le choix dramaturgique de faire jouer l’ennemi et le prince, le bon et le méchant, par le même acteur, et qui se bat contre lui-même à la manière de Fight Club, ne réussie pas à ouvrir cette simplicité binaire qui rende la guerre et le foot possible, même si au final, il paye cher son pouvoir en abandonnant de manière hautaine son ami d’enfance qui restera seul avec ses conneries.

« La jeunesse doit vivre », qui est recouvert à fur et à mesure d’une affiche peinte d’une ville nocturne, demande après une heure et quart de théâtre pour jeune public : Quelle jeunesse ? La jeunesse qui déconne jusqu’à ce qu’elle doit aller à la guerre, où elle ne veut pas aller, mais y va quand même avec angoisse ? La jeunesse qui se plie à la volonté des pères et aux tendresses des mères ? Une jeunesse qui préfère au parricide le déconnage ? Une jeunesse qui doit être éclairé par le père que cela ne vaut rien de se battre pour l’honneur ?

Et qui, au méta-niveau, demande quelle peut être la jeunesse d’un théâtre ? Et, du coup, un théâtre pour la jeunesse ?

Lazare Herson-Macarel voudrait « saluer la naissance du travail nouveau, la sagesse nouvelle », mais n’arrive pour l’instant qu’à saluer les modes du nouveau (acteurs qui attendent sur l’entrée du public, lumière et adresses directes aux spectateurs, interstices musicaux, partage rationnel pseudo-brechtienne de la fable, le théâtre jeune public), modes qui se présentent peut-être justement comme une essence d’une sagesse, qui demeure la parole d’un maître, d’un père. De l’enfance ne reste alors que l’image stéréotypé de l’enfant qu’on reconnaît de Disney et des films d’ado américains, qui a du mal à s’unir avec la force de la jeunesse rimbaldienne auquel la compagnie emprunte son nom. Et quand on lit dans la présentation : « Quel meilleur endroit que le jardin d’une enfance pour construire un théâtre ? » je ne peux m’empêcher de demander de quelle enfance il s’agit ? Et je ne peux m’empêcher de penser à quelqu’un qui a pensé beaucoup sur l’enfance : « Même si vous étiez dans une prison, dont les murs étoufferaient tous les bruits du monde, ne vous resterait-il pas toujours votre enfance, cette précieuse, cette royale richesse, ce trésor des souvenirs ? Tournez là votre esprit. Tentez de remettre à flot de ce vaste passé les impressions coulées. Votre personnalité se fortifiera, votre solitude se peuplera et vous deviendra comme une demeure aux heures incertaines du jour, fermée aux bruits du dehors. Et si de ce retour en vous-même, de cette plongée dans votre propre monde, des vers vous viennent, alors vous ne songerez pas à demander si ces vers sont bons. Vous n’essaierez pas d’intéresser des revues à ces travaux, car vous en jouirez comme d’une possession naturelle, qui vous sera chère, comme l’un de vos modes de vie et d’expression. Une œuvre d’art est bonne quand elle est née d’une nécessité. » (R.M. Rilke) Dans Falstafe, je n’ai vu d’enfance, ni de jeunesse qui pourrait arriver à résister avec jeu au vieux monde, mais l’idée stéréotypée et médiatique d’une jeunesse que l’on veut nous vendre et faire croire que c’est ça, l’espoir de demain.


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