Festival international DANCE à Munich
Yannick Butel - 4 janvier 2009



« Créer un monde contre notre monde », « établir une autre réalité à côté de la réalité quotidienne », c’était le but déclaré du festival international DANCE, qui s’est déroulé entre le 25 octobre et le 8 novembre sous la devise « Contre-Mondes » (Gegenwelten) pour la onzième fois à Munich. De notre correspondant Maurice Sass


Comme cette devise vague et riche des associations, le programme du festival était un voyage plein des incertitudes perturbantes et des surprises curieuses. Quelques groupes – comme Wendy Houstoun – ont présenté des impressions de leurs ateliers de recherche. D’autres, chorégraphes – comme Rosemary Butcher – ont questionné leurs œuvres artistiques. Des présentations de compagnies renommées – comme la Compañia Nacional de Danza (Madrid) – était remarquables avec des talents jeunes, comme VA Wölfl. Tous aussi impressionnants que le jeune talent jeune qu’était Forsythe en 1987, quand il a ouvert le festival DANCE pour la première fois. C’était grâce à Bettina Wagner-Bergelt, à cette époque-la, qu’un tel festival international a pu être installé à Munich à la fin des années quatre-vingt. Cette année, Wagner-Bergelt qui est maintenant la directrice du ballet national de Munich, était encore présente et responsable de la programmation du festival.

Face à la diversité de tout cet ensemble très riche et hétérogène, les trois chorégraphes suivants (Ivana Müller, Rosemary Butcher et Wim Vandekeybus) ont permis de donner l’ambiance colorée du festival :

Parmi les trois, Ivana Müller, qui s’interroge sur les limites de l’expression orale et corporelle, continue de sonder cet espace et ses probabilités. Son spectacle While we were holding it together (traduisez : Pendant que nous le tenons en groupe), est complètement représentatif de son cheminement. Rien ne se passe et paradoxalement, cet immobilisme et ce silence était parmi les prestations les plus vivants et les plus amusantes du festival. Proche d’une action physique construite sur cinq positions, avec cinq performers, la création passe presque exclusivement par le regard des interprètes qui balaie le public. Ce n’est que lorsque la nervosité du public devient palpable, que la parole des cinq performers se fait entendre. Moment où se manifeste un monde fantastique, plein d’imagination, dense pendant sept minutes et qui commence toujours par la même formule « I Imagine ». Un texte lié à l’imaginaire qui favorise l’émergence de nouveaux contextes où le corps apparaît différemment. Véritables tableaux photographiques abstraits et sans signification précise qui invitent à la puissance de l’imaginaire. Tableaux curieux où la parole reprend ces situations et laisse poindre la puissance du verbe aussi. Incroyables expériences visuelles et sonores qui sont relayées par un dispositif scénique basé sur l’utilisation de lumières et de technologies.

Au terme du spectacle chorégraphique, sonore et visuel, alors que ce monde visuel est inscrit dans l’esprit du spectateur, on assistera à des variations sur ces représentations où, entre autres, les performers échangent leur rôle. Et tout cela se fait sur un mode léger, une certaine veine comique où se mêlent le féminin et le masculin, où l’apparence physique n’est plus un repère. L’ensemble déjouant toutes les traditions, tous les genres, toutes les limites du théâtre.

Dans un autre genre, Rosemary Butcher qui est l’une des artistes les plus renommées du festival, l’une des plus radicales aussi depuis ces dernières années, l’une des plus innovatrices de la scène londonienne, l’une des plus influentes aussi, sera revenue à la scène avec son propre langage chorégraphique. Langage corporel fondé sur le minimalisme et l’espace. Principes qu’elle applique à Episode of flight (traduisez : épisode de vol). Une pièce qui met en avant une danseuse au milieu d’une arène bordée de grands écrans, sur fond d’un monochrome blanc. C’est là qu’elle évoluera, dans cet espace froid, stérile, borné, sans rien laissé au hasard puisque tout, ici, est mesuré, calculé, jaugé. Un temps chorégraphique qui essaie de dépasser toute pesanteur, où le « vol » est recherché au point de développer un rapport au sublime qui nous extrait du terrestre. Où cette sensation finit par se faire sentir alors que, soulignons-le, la danseuse est couchée sur le sol, accrochée au terrestre, comme paralysée. Des instants rares où l’imagination du spectateur est justement le lieu du « vol de la danseuse ». Où les phénomènes acoustiques, les arrangements sonores et les écrans, aussi, multiplient les poses improbables d’un corps au point de le rendre étranger à ses limites.

Enfin, Spiegel de Vandekeybus, à la différence de Butcher, travaillera à rendre visible les forces naturelles et corporelles. Recherche terriblement radicale qu’il mène avec sa compagnie Ultima Vez, fondée en 1986 à Bruxelles où les interprètes sont conduits à leur limite physique. Spiegel est ainsi un spectacle qui mélange des moments violents avec des scènes brutales, silencieuses et favorisant l’apparition du vide. Moments adressés aux spectateurs avec un certain humour aussi. Peut-être parce que le travail de Vandekeybus, né en 1963 à la campagne à Herenthout (en Belgique) n’est jamais vraiment éloigné non plus des comportements animaux qui … nous ressemblent. Idée et pensée qu’il partage avec Jan Fabre. Car les comportements des animaux, leur confiance en leur force et leur capacité, leurs réactions instinctives, leurs tactiques agressives et combatives sont des éléments qui inspirent le chorégraphe qui y voit des traits communs à l’homme. Spiegel se regarde donc comme la représentation d’éléments vivants et bestiaux mais aussi, de manière grave, comme une scène où les danseuses portées comme des cadavres sont accrochées à des crochets tels des animaux de boucherie. C’est ce passage de l’animal à l’humain, de l’humain à l’animal qui s’affirme dans la conscience du spectateur sous la forme de sensation intense.

Pour conclure disons qu’ Ivana Müller, Rosemary Butcher et Wim Vandekeybus sont trois artistes qui n’ont de commun que le traitement qu’ils font subir au langage. Tous trois développant des « contre-mondes », des envers à notre monde à l’endroit. L’originalité de Festival Dance est là, dans cette réappropriation du langage qui s’ouvre à nouveau à sa pluralité.


DANCE – « Gegenwelten » – onzième festival international de la dance contemporaine à Munich (25.10.-8.11.2008)

Sous la direction de Bettina Wagner-Bergelt

« While we were holding it together »

i-camp / Neues Theater München (27. & 28.10.2008)

Réalisation, chorégraphie et texte : Ivana Müller ; Performance et texte : Katja Dreyer, Pere Faura, Karen Røise Kielland, Jobst Schnibbe, Jefta van Dinther ; Regiemitarbeit ; Texte : Bill Aitchison ; Son : Steve Heather ; Lumière : Martin Eberlein.

« Episodes of flight »

Muffathalle München (29. & 30.10.2008)

Concept & chorégraphie : Rosemary Butcher ; Danseuse : Elena Giannotti ; Conception de la projection : Matthew Butcher, Melissa Appleton ; Son : Cathy Lane ; Lumière : Charles Balfour.


« Spiegel »

Muffathalle (04. & 05.11.2008)

Direction & chorégraphie : Wim Vandekeybus ; Danseurs : Laura Arís Alvarez, Konstatin Efthimiadou, Elena Fokina, Piotr Giro, Robert M. Hayden, Jorge Jauregui Allue, Ulrike Reinbott, Giovanni Scarcella, Helder Seabra ; Musique : Peter Vermeersch etc. ; Lumière : Francis Gahide, Ralf Nonn.


Les photos présentées avec l’article de Maurice Sass sont extraites du programme du Dance Festival


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