L’Imprévisible : ça devait arriver, ou à vous de jouer
Éric Vautrin - 5 janvier 2009



Un agenda, c’est de saison. Voici la livraison 2009 du plus original (et beau) d’entre eux : L’Imprévisible. Mais derrière l’objet, bien pratique, un tout autre projet : découvrez l’institution calendaire revue par l’étonnante association caennaise La caravane d’inventions institutionnelles.

En apparence, ou plutôt, dans un premier temps, voilà un agenda, bienvenu en librairie à cette époque de l’année, et de belle facture encore, ce qui en fait un sérieux concurrent dans la recherche de cet outil tout à la fois, si possible, chic et pratique. Livre au format poche à la jolie couverture grise à peine mouchetée, belles inscriptions bordeaux sur papier légèrement écru, graphisme élégant qu’on reconnaît comme celui de Cédric Lacherez, manitou doué du « Centre de recherche du signe du son et du sens » (http://www.crsss.org). L’ensemble témoigne d’une attention au détail, d’une fabrication attentive, d’une conception dédiée à son usager comme cela n’arrive pas si souvent. Sans doute un objet qui me sera utile et pratique, que je retrouverai avec plaisir 300 et quelques jours durant, qui se distinguera de ceux des collègues par son élégance et son originalité et qui me rendra de fiers services, vous direz-vous en découvrant la livraison 2009 de L’Imprévisible.

Dans un second temps, vous vous surprendrez peut-être à le lire. Non qu’il ait rempli les pages à votre place, vous commandant les rendez-vous à l’avance ou devinant vos futures listes de courses – au contraire, vous avez comme de droit une page par jour, en attente de vos futures activités qui ne manqueront pas d’être aussi immanquables qu’imprévisibles, justement. Mais L’Imprévisible ressemble aussi à ce qu’on appelait autrefois un almanach, combiné avec un éphéméride.

Chaque jour suffit à sa commémoration : quand les temps sont durs, le passé se fait gardien du présent, et chacun sait aujourd’hui que le devoir de mémoire nous rend conscients de nos devoirs vis-à-vis de notre prochain comme de nos aïeux : il éduque et célèbre tout à la fois, merveille de la démocratie moderne. Bref, la mémoire instituée Da-sein officiel, sublime Être-là face à son devoir, arme pacifiste incontestée du citoyen moyen.

Ainsi, chaque journée est-elle ici consacrée : journée du passe-temps ou journée noire dans le sens des retours, journée du moral des ménages ou journée de la solution miracle, vous ne manquerez rien, digne esprit toujours à la fête. Par un curieux effet de calendrier, vous découvrirez même des échos d’un jour à l’autre, d’une page à l’autre : dans ce bel agenda, la journée sans musique d’ascenseur fait face à la journée des sociétés écran, celle des parts de rêve répond à celle des avantages en nature. Sans aucun doute, l’année avec L’Imprévisible sera bien remplie, avec tous ces jours de ceci ou sans cela.
En bas de page, les auteurs (Marie-Liesse Clavreul et Thierry Kerserho, également éditeurs de l’ouvrage pour le compte de leur maison bien-nommée Le Jeu de la règle, http://www.lejeudelaregle.fr) vous rappellent avec à propos quelques événements ayant marqué les années en 9, ou bien encore les entrées aux mêmes dates dans les registres officiels comme dans le Calendrier du Père Ubu (1901) et L’Almanach des honnêtes gens de Pierre Sylvain Maréchal (1787), lequel fut arrêté par le Parlement de Paris pour atteinte à la religion. Tout un programme. Et là encore, on s’étonnera des « coïncidences » : ainsi le 20 février, la bien-nommée journée des bandes d’arrêt d’urgence, on commémorera le suicide de Sarah Kane (1999) et la publication du manifeste du Futurisme par Marinetti (1909). Le 29 avril, journée des conflits des générations (futurs), on vous rappelle qu’à cette date, en 1999, Lionel Jospin recevait un rapport sur l’avenir du système des retraites et qu’en 1959 De Gaulle déclarait que « L’Algérie de papa est morte ». Rien n’arrive au hasard, c’est à croire, et tout se croise – à vous de jouer.

Durant 365 pages, cette étonnante œuvre de patience démonte l’institution calendaire, jouant de raccourcis et calembours, associations d’idées et traits d’esprit. Rien qui vienne clamer sa grande œuvre, l’ensemble se glisse dans le cours du temps, de la lecture ou de l’usage de l’agenda comme il se doit, au fil des jours. C’est le troisième temps – mais gardez-le pour vous, ce n’est pas un discours ou une fière philosophie esthétique écrite en lettres de feu, mais au contraire, pour une fois, une pratique, une action dans les usages : rien ne vous est imposé, si ce n’est un agenda en forme d’agenda. L’Imprévisible est sans doute un détournement, mais en tant qu’il est une proposition. Il reprend les cadres – usages, langages, modes de pensée – en œuvre aujourd’hui pour en faire apparaître les discours autoritaires qui s’y cachent. C’est tout l’objet de l’association à l’origine de ce bel objet, La Caravane d’inventions institutionnelles, dont les statuts stipulent qu’elle explore « les formes d’organisation, les moeurs et rites fondamentaux de la société ». Selon leurs propres dires, Marie-Liesse Clavreul et Thierry Kerserho travaillent l’institution comme d’autres la musique ou le cinéma. Ils posent des cadres qui deviennent le support à des usages. Ces cadres ne sont jamais hasardeux ; ils relèvent d’une attentive analyse des pratiques ordinaires. Et ils ne sont pas anodins : ils jouent sur des règles instruites, des règlements composés, dont le respect vaut acte. Ainsi cet agenda, qui ne saurait être autre chose qu’un agenda même s’il joue avec quelque chose relevant de la poésie ou de l’écriture. Oh certes, la grande idée de l’art basée sur la magique et mythique inspiration, sur le secret intime et mystérieux de l’âme humaine en peine, est bien mise à mal par de telles pratiques. Depuis les situationnistes au moins – mais aussi, pourquoi pas, les détournements amusés des Arts Incohérents de Jules Lévy, Alphonse Allais et Jarry (http://www.artsincoherents.info) à la fin du XIXe siècle, il n’y a pas à chercher d’origine – ce type de mise en cadre, de constructions des usages par la proposition, visant la mise en évidence des normes et l’appropriation par chacun des cadres fondants le collectif, sont la réalisation de ce que les arts contemporains, bien souvent, évitent par bonne conscience humaniste, quand ce n’est pas par d’explicites appels à l’inconscience.

Ainsi, nul nihilisme ici, et nulle critique sûre d’elle-même, mais au contraire une mise en jeu, une proposition offerte à son lecteur, une base pour une exploitation/exploration de chacun – à l’inverse des usages habituels qui ne visent souvent que la mise aux normes ou au pas. Est-ce pour cela que l’agenda n’est pas reconnu comme livre, comme œuvre, et se voit appliquer la TVA de tout objet industriel (19,6%) et non celle d’objet culturel (5,5%) ? Il laisse, en effet, deux tiers de ses pages à son usager, basculant sous cet autre régime de taxation. Ainsi, l’objet culturel ne doit laisser aucun espace à son spectateur – au moins, là encore, la loi parle, et elle est explicite. (Une exception est accordée, figurez-vous, aux livres de coloriage. Tout est dit.)

Cet utile registre 2009, tiré en 2009 exemplaires numérotés et vendu 20,09 euros, se trouvera dans les meilleures librairies, ou se commandera en ligne, sur le site du jeu de la règle


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