The Humans… non merci
Yannick Butel - 7 juillet 2014

Les Humains, texte et mise en scène d’Alexandre Singh



The Humans, ou disons comme le souligne encore le titre sur la couverture du programme d’Avignon qu’Alexandre Singh a partiellement réalisée, Les Humains, est une épopée de 2H30 où la multiplication des registres et pratiques artistiques (chant, chorégraphie, jeux de rôles, pantomime, etc.) et croisement des genres littéraires (contes, récitatifs, sciences-fictions, formes romanesques, etc.) parvient difficilement à diminuer le rapport au temps, son élongation, sa durée, son éternité… Sans doute un effet colatéral pour ce spectacle qui entend traiter de la création du monde et de l’homme (ses origines) à sa réalisation perceptible à travers aujourd’hui…. Ce fut long donc, très long, tellement long… et tellement trop… parce qu’il n’y avait pas assez, mais alors vraiment pas assez…


L’éternel retour du mythe

C’est ainsi, dans l’histoire littéraire, il y a quelques grands questionnements qui reviennent sous des formats différents qui changent à peine la nature de l’interrogation. Parmi eux, la question de l’origine de l’homme, celle de sa création et avec elle la conscience du monde. Voilà un premier chapelet de questions qui concerne l’organisation d’une matière, son dessin, sa forme et, bien entendu, la question de la « main » qui est derrière tout cela, si l’on se réfère à une petite nouvelle de Borges qui, malicieusement s’inquiétait lui de la main qui était derrière la main.

Voilà donc une question qui en soi n’est déjà pas simple… Quant à la création de l’homme, on peine encore à trouver une réponse…. Sauf à répondre comme Hobbes qui, s’inquiétant de la réponse sur l’origine de la création de l’homme, sans pouvoir exclure celle du miss link (la chaînon manquant), disait simplement : « entre le singe et l’homme, il y a nous ».

Réponse un rien cocasse et provocatrice, mais qui a l’avantage de préciser le questionnement sur la création de l’homme et de différer dans le temps la réponse qui ne sera qu’une erreur.

Ce que Singh semble ignorer (volontairement), au vrai Hobbes, et bien d’autres avant et après, n’en doutent pas. La forme homme n’implique pas ipso facto son humanité. Hamlet dirait, par exemple, « que le roi n’est pas avec le corps ».

Autrement dit, le visible ne fait pas la substance ou, et levons définitivement la confusion la présence d’un homme n’implique pas qu’il soit humain. C’est toute l’ambiguité de cet adjectif qui est aussi un substantif : humain. D’aucuns substitueront à « humain » le mot à consonnance judéo-chrétienne d’ « âme », réfléchissant ainsi la pensée antique de la nécessité d’un démiurge (une cause transcendante en quelque sorte). Ce qui ne rêgle rien pour autant que le lexique soit renouvelé.

La création de l’homme reste une énigme, et les hypothèses à ce sujet relèvent finalement toutes de grands récits… Pour les uns littéraires, pour les autres scientifiques. Disons que de l’un à l’autre, littéraire ou scientifique, parmi les causes possibles, s’il n’y a aucune certitude sur la Création, en revanche l’ère scientifique aura au moins réduit le champ des possibles avec la Disparition de la « Main »… Une lutte, pour autant, s’est engagée à ce sujet entre créationniste et évolutionniste qui n’a rien de fictive, elle, puisque, par exemple, certains états du sud aux States, ont purement interdit les pages consacrées à Darwin…

Vous me pardonnerez ce bavardage… mais il me semble à propos, pour notre sujet : « parler du travail de Singh », dès lors que le théâtre continue d’être le miroir du monde (cf. l’ami William).

Ce que sous-tend cette remarque, c’est qu’il n’est de pratique artistique neutre. Il n’est pas de saisissement d’une question philosophique et poétique, et de son traitement esthétique, qui ne soit pas immédiatement politique et idéologique.

La simplification d’un problème à dessein et pour faciliter son approche complexe auprès du plus grand nombre (y compris par son traitement artistique) ne rapproche jamais de la solution, tout au plus augmente-t-elle l’effet de mystification.

Or Alexandre Singh dans son engagement pour le simplisme (tant formel que conceptuel) est à ce titre non pas un militant de base, mais un leader. Ou, et c’est une variation sportive, s’il était un athlète du lancé de poids, alors il établirait un record galactique visible à l’oeil du terrien, quand bien même la chose se produirait à des années lumières. Ou, et pour en finir avec les paraboles explicatives, Syngh est à la pensée philosophique ce que la vierge Marie est au porno.

Loin de nous de vouloir faire le procès de Singh… Mais on peut tout de même s’inquiéter qu’à la question qu’il pose initialement, la réponse avancée soit celle de la greffe de l’âme. Réduire l’humain à son âme, c’est un rien faible… Un rien « cul cul » ou simplement une remarque que l’on prêterait à un « cul béni ». Réduire la complexité à une représentation binaire (même pour les besoins d’une cause fictive) et à l’affrontement des deux parties, c’est un rien caricatural et vieux… Se référant à Shakespeare (et pourquoi pas à l’Homonculus de Goethe) c’est estropié et mutilé l’élisabéthain virtuose du baroque. Reposant la dualité de l’apollinien et du dionysiaque, c’est se méprendre sur la lecture de forces et d’énergies complémentaires : l’ordre a besoin du désordre, et vice-versa… Et là-dessus il n’y a qu’à relire L’éloge du désordre de Georges Ballandier, etc…

Quand pour seul argument, Alexandre Singh estime, vivant sous la menace de la mort subite – comme il l’évoque à la fin de l’entretien retranscrit dans le programme – qu’il ne s’interdit rien parce qu’il vaut mieux trop, que pas assez… Ça manque tout simplement de sagesse, non ?

Et c’est pour le moins curieux quand, en lecteur de Montaigne qu’il prétend être, il ne se souvient pas que l’aquitain écrivait que « philosopher c’est apprendre à mourir ». Que la mort ne nous est pas étrangère, mais qu’elle est au commencement, au moment de naître…

Bref, du côté des idées, on peut douter (un peu), de la qualité du penseur… Et l’auteur du texte, Singh donc, me fait aussi douter des éditeurs…

Question d’esthétique : entre potache et potage

D’aucuns auront peut-être crié au génie plastique d’un dispositif qui est par ailleurs le résultat et la configuration d’œuvres à part entière du plasticien Alexandre Singh. Et d’autres auront eu le souffle coupé par la « richesse » de l’imaginaire via les costumes, les formes, les couleurs, les fards et autres masques peints, et le bric à brac scénique… Une multitude d’yeux anonymes aura imaginé reconnaître quelques figures ou ombres lointaines empruntées à Lewis Carroll et son monde « pas si merveilleux ». Dans la pénombre, les frémissements cutanés auront fait de la salle le lieu du grand frisson quand un signe (l’étoffe de la merde dégoulinante, Ah…) les mit au contact sensible d’un humour hérité des Monty Pithon, ou à celui non moins efficace de Woody Allen, etc… Traitant de l’anthropogonie (la fabrication de l’homme) Singh n’aura eu de cesse d’en montrer les limites en organisant un choeur de comédiens grimés, blanchâtres, à la démarche et au mouvement de zombi, bref en mal d’énergie vitale. Sur scène, deux mondes.

L’un arboré, verdoyant, vivant où une cabane sert de toilettes… C’est le monde Dionysiaque de N le Lapin Nesquik (nous dit-on), costume de lapin (qui désigne le sexe féminin en espagnol, le sait-on), grandes oreilles, cul rembouré avec ce qu’il faut de froufrous et qui a pour enfant Pantalingua (genre Cendrillon, Alice, les gamines de la petite maison dans la prairie… petites filles modèles sans qu’on sache de quoi).

À côté, le « camp d’en face » dit apollinien, gouverné par le sculpteur Charles Ray (genre qu’aurait pas vu les rayons du soleil depuis qu’il préfère au plage les pages des livres et les résultats de ses recherches en ateliers. Accompagné par son fidèle Tophole, esprit brillant et introverti, fils au look de PAPA. leur monde à eux est sans relief, minéral (ou platreux), peuplé de modelés en mal de souffle, pris dans un espace « mécanique », un atelier de fabrication à la chaîne où un prototype humain est « cloné » jusqu’à ce qu’il « fasse l’affaire. Et au centre, une montagne grise, aux angles aigus, aux ombres saillantes… où trône invisible, mais où une voix rappelle que Vox Dei a des désirs qu’il faut réaliser… Vox Dei, qui n’est qu’un chat noir (enfin un comédien qui fait le chat, déguisé en chat, qui se frotte comme un chat, etc…) et qui n’est pas aussi noir que celui du Maître et Margueritte….

 »


Mots-clés