Rictus et Les Baninga à Gennevilliers
Antonin Ménard - 19 février 2009



Le Théâtre2Gennevilliers dirigé par Pascal Rambert a proposé à Ronan Chéneau et à David Bobée, la production et l’accueil de la dernière création de la compagnie Rictus, dont les représentations ont eu lieu du 24 janvier au 14 février 2009. C’est dans ce cadre là qu’ils ont donc pensé leur spectacle, et c’est aussi pour David Bobée la volonté d’inscrire "Nos Enfants nous font peur quand on les croise dans la rue" dans le projet artistique du T2G.

L’espace de l’attente et du transit, celui d’un aéroport ou d’une gare est l’espace dans lequel se déroule le dernier spectacle du duo Ronan Chéneau (auteur) et David Bobée (metteur en scène). Duo, car ce sont depuis Res-personna, pas moins d’une demi douzaine de spectacles qu’ils imaginent et réalisent ensembles. (Res-persona, Fées, Cannibales, Petit frère, Warm et Nos Enfants…). Duo aussi, car leur collaboration n’est pas ce partenariat attendu d’un auteur qui écrirait un texte et d’un metteur en scène qui lui donnerait corps devant des spectateurs. C’est dans l’échange, dans les productions de textes “jetables” de Ronan Chéneau que David Bobée imagine le spectacle. C’est aussi dans les propositions de David aux acteurs que Ronan écrit. David Bobée explique qu’il imagine son travail de mise en scène, en donnant une place équivalente aux acteurs, à la chorégraphie, à la lumière, au son, aux textes, à la vidéo… (C’est l’ordre alphabétique qui préside à cette liste comme vous l’aurez sans doute soulignez). Dans leur travail, c’est le partage et l’échange qui prévaut. À partir de là, rien d’étonnant que ce duo devienne trio, et que la compagnie Rictus propose son dernier opus : “Nos Enfants nous font peur quand on les croise dans la rue” en collaboration avec le chorégraphe DeLaVallet Bidiefono et sa compagnie BANINGA.

C’est donc dans un espace de mouvement et d’arrêt que ce spectacle s’organise. De mouvement choral quand l’équipe de comédiens, acrobates, danseurs circule sur scène comme ces figures d’anonymes que nous croisons ou dans les rues, ou dans ce genre d’espace commun. Arrêt quand, un de ces anonymes prend le plateau et sans sortir de l’anonymat prend la “parole”, comme ce début grinçant où en play-back, un danseur noir en tenue de balayeur de la RATP articule , “il me semble que la misère serait moins pénible au soleil” de Charles Aznavour. Arrêt aussi quand l’auteur Ronan Chéneau, le seul non-anonyme du spectacle, sur scène, en marge du plateau, prend la parole pour dire, raconter la genèse du spectacle. Sans faire l’acteur, avec fragilité et même maladresse dans la prise de parole il dit : “On m’a demandé d’écrire un texte sur l’Afrique, mais je ne connais rien de l’Afrique et je ne sais parler que de moi”. On entend dans cette accroche un peu provocatrice, une intimité, la sienne. Cette intimité dans ses différentes prises de parole donne à son discours sa sincérité, permettant du même coup le débat à partir de son point de vue, de sa réalité. Il y a, un double dispositif, à savoir l’arrêt dans l’espace de cette prise de parole et le mouvement lié à la sincérité de son écriture qu’il énonce. Du même coup, c’est un qui parle, et nos réserves ne peuvent être qu’à propos de ce qu’il dit sans remettre en cause son intégrité. Parallèlement son écriture est relayée aussi par les acteurs sur scène et là le mouvement de l’intime est moins net, et le propos politique plus figé, plus lié aussi à une dénonciation manichéenne de la politique française. C’est aussi une forme d’écriture qui nous inclus, qui nous prend à témoin, qui pose comme acquis notre adhésion. C’est une prise de parole, une prise de position qui a le mérite d’être proposée même si elle est simpliste, et sans autre réflexion que celle du rejet. Mais c’est aussi un choix, dans ce travail d’être dans un rapport de compréhension immédiat du discours. Du coup, l’envie de faire du théâtre politique manque sa cible du point de vue de l’écriture. Mais c’est dans certaines séquences de la mise en scène qu’il faut peut-être regarder la subtilité et l’acte politique. Cette ouverture par exemple avec le play-back d’Aznavour où on entend en même temps l’envie d’ailleurs mais aussi le cliché que la pauvreté serait plus supportable en Afrique. On retrouve cette pertinence quand des petites voitures téléguidées de police s’arrêtent devant un danseur noir venant avec une voix douce et sans revendication de relater un témoignage sur la manière et les moyens d’expulser les sans papiers de France. C’est dans la construction de ce spectacle que se situe aussi une prise de position. En effet, fabriquer aujourd’hui un spectacle avec une vingtaine d’artistes d’horizon et de pratique différente est un pari ambitieux et évidemment politique. Enfin, la proposition faite aux Baninga (la compagnie de danse du Congo) de partager ce travail fait aussi parti d’un propos politique. C’est d’ailleurs remarquable l’énergie et l’enthousiasme avec lesquels ces quatre danseurs contaminent l’espace et les autres acteurs à l’intérieur des propositions chorégraphiques. Il y a, au delà de la danse, un réel enjeu et une nécessité visible pour eux d’être et de s’exprimer sur le plateau.


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