Les Drôles de dames en quête de Lewis Carroll - Charlie’s Angel in Lewis Carroll’s quest
Antonin Ménard - 5 mars 2009


C’est à l’Aire Libre (scène conventionnée à Saint-Jacques de la Lande) que s’est jouée la première de A.L.i.C.E de la compagnie Zabraka, écrit et mis en scène par Benoît Bradel . Ce spectacle propose de découvrir l’univers de Lewis Carroll. Un univers qui commence par une mise au point : Alice au pays des merveilles est la traduction « romantique » française because in english, the tittle is Alice in wonderland. Or comme le précise Benoît Bradel, « wonder » se traduit aussi par « se demander ». In fact, the translation could have been Alice aux pays des questions. C’est bien par ce biais là des questions, que l’équipe à décidé de nous emmener dans son show. Des questions sur l’Å“uvre de Lewis Carroll, des questions sur la langue, sur la mise en scène, sur les théories contemporaines de l’évolution, sur le personnage. Et toutes ces questions se retrouvent dans un univers éclaté et éclatant.

Ça commence ? first question.

Et les trois actrices Fanny Catel, Julie Moreau et Lamya Régragui encadrées par le musicien Thomas Fernier, et le régisseur vidéo entrent en scène. Comme au début d’un épisode des Drôles de dames ou Charlie et John Bosley leur proposent une enquête. Celles de ce soir pourraient être, l’univers Carrollien peut-il être traversé avec le concours d’autres écritures ? L’absurde apparent est-il logique ? Et vice-versa ? L’Angleterre entre trivialité, onirisme et absurde, entre Shakespeare et aujourd’hui peut-elle être traversée ? Dans quelle position pouvons-nous décrire le mieux le réel ? À l’envers ? À l’endroit ? Et les trois actrices jouent dans cet univers à être tantôt Alice, tantôt la reine rouge ou blanche, tantôt sur un trapèze à être wonderwoman (la femme qui se demande). Mais aussi, elles sont les Sexs Pistols, la show-woman d’un cabaret, des chanteuses reprenant les Beatles. Elles se déguisent, font semblant d’être, sont vraiment. Et dans la circulation de la parole, des langues, des personnages, elles donnent une bouffée d’oxygène au théâtre et à l’idée défendue par Lewis Carroll dans Alice : « À quoi sert un livre s’il ne contient ni dialogue, ni images ? », que nous pourrions transposer par : à quoi sert un spectacle s’il correspond à l’idée que l’on s’en fait ?. À quoi sert le théâtre s’il ne déplace rien ?

Ce A.L.i.C.E1 est un travail autour de Lewis Carroll qui donne à voir et à entendre un aperçu d’Alice en travaillant à la superposition de clins d’œil cinématographiques : Pierrot le Fou de Godard : « qu’est-ce que je peux faire ? je ne sais pas quoi faire ?, Mulloland Drive de Lynch : « silencio ». l’univers Carrollien est traversé également de citations de Melville, de Shakespeare… Benoît Bradel2 et son équipe réussissent à mettre en place un univers qui navigue entre langues et images, entre questions absurdes et concrètes, sans se faire rattraper par le problème d’une retranscription fidèle du texte de Carroll. Et de se fait, ils sont au plus près de l’esprit d’Alice en s’éloignant de la lettre. C’est à travers ces infidélités qu’ils nous donnent à voir ce que Carroll propose, à savoir des pistes, des questions… C’est à travers un mélange de musiques, images, anglais, french, trapèze, bulles que nous savons nous interroger . La vidéo n’est pas utilisée pour détailler la réalité en montrant des images, mais c’est au contraire ce qui déplace le regard, qui décadre, qui montre ce qui se passe à la scène avec un autre point de vue, dans un autre angle. C’est par exemple une caméra à l’envers qui filme la trapéziste. Du coup elle apparaît à l’endroit quand elle a la tête en bas. C’est dans ce choix de la bascule, du contre-pied, du retournement que se développe notre déplacement, nos questions. Et joyeusement de se demander : le réel c’est quoi ? c’est où ?

C’est fini ? Another question.

Au-delà des sources utilisées pour l’écriture, différents univers de théâtre se cotoîent, se chevauchent et au même titre participent à la mise en place d’un univers qui se sert des outils du théâtre sans les classer. Et que l’on ne s’y trompe pas, ce n’est pas un étalage de compétences, ni une suite de numéros, mais un maillage subtil qui nous fait circuler à l’intérieur des différentes facettes de Carroll lui-même. Le choix de faire cohabiter l’anglais et le français est dans cette première affirmation que le mot « wonder » se questionne en anglais, quand il se définit en français. C’est-à-dire rendre à la scène la complexité joyeuse et ludique de la translation d’une œuvre (celle de Carroll) dans ce spectacle. C’est ainsi que ce show, tout en traversant le miroir d’Alice, interroge sa propre pratique et nous fait voyager dans un United Kingdom de Shakespeare à aujourd’hui.


1- A.L.i.C.E comme

Alice&Lewis in Carroll Experiences ou comme A travers le miroir la Logique et les images de Carroll en forme d’Echiquier

2- Benoît Bradel.

Il fonde la compagnie Zabraka en 1994, avec laquelle il signe des spectacles hybrides autour de l’univers de Gertrude Stein, Robert Walser puis de John Cage et Marcel Duchamp notamment où le cinéma, le texte, le son et le mouvement sont constitutifs d’une identité scénique transversale.

Depuis 1995, il a collaboré comme vidéaste avec plusieurs metteurs en scène et chorégraphes sur une quinzaine de spectacles, notamment avec Jean-François Peyret avec lequel il réalise neuf créations entre 1995 et 2002. Par ailleurs, il dirige des workshops dans des écoles d’Arts, à l’Université et au sein de grandes écoles.


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