Quand je serai mort... Je tremble.
Yannick Butel - 10 mars 2009


 Publié chez Actes Sud, Joël Pommerat est aujourd’hui l’une des figures de la scène contemporaine dont le théâtre ne finit jamais d’interpeller. Je tremble, I et II, présenté au Théâtre d’Hérouville, s’inscrit dans cette veine où le théâtre devient lieu de passage, espace de tensions entre comédiens, territoire de méditations pour le spectateur...

Toujours un peu avant…

C’était quelques mois avant qu’une crise ne se révèle au plus grand nombre alors qu’elle rampait déjà dans les rues sous les formes d’une misère humaine, et Joël Pommerat, au Théâtre des Bouffes du nord, présentait Je tremble, I et II.

A Gennevilliers, il y avait eu, aussi, Au Monde, D’une seule main et Les Marchands. D’une seule main, c’est celle-là que j’étais venu voir. Cette pièce-là d’abord, après les autres.

A Gennevilliers, dans l’ex-caféteria réaménagée par la volonté de Pascal Rambert en salle de lecture et en salle de vidéo, j’avais attendu avec d’autres, assis dans un fauteuil de plage jaune parmi d’autres, en regardant Poésie de l’ordinaire. Un documentaire de Blandine Armand où Joël Pommerat confiait ce qui le guidait dans son travail : la quête d’un réel, la volonté de ne pas faire n’importe quoi n’importe comment, le désir d’un théâtre qui saurait se préserver d’un environnement tout à la fois accueillant et carnassier, le souci d’une pratique d’écriture… et des images, des ruines, des moments de théâtre et des décors d’usine dans des terrains vagues désertés, mi-bidonvilles, mi tiers-monde de périphéries immédiates.

Plus tard, D’une seule main s’achevant, il y avait eu pour finir le bruit puissant d’un rotor d’hélicoptère qui était venu balayer toute la salle. Et, je crois mais ma mémoire est incertaine, un acteur, Ruth, en front de scène, à jardin, avait entonné Le Chant des Partisans. Et c’était surprenant car D’une seule main ne préparait pas le spectateur à cela. Pour autant, cette voix-là ou cet hymne-là n’avait rien d’étranger à une mise en scène où tout n’était que soulèvement. Où tout n’était qu’émeutes fragiles de sentiments, bruissements d’affections malmenées, séismes presque imperceptibles touchant aux matières humaines, haut-le-cœur amoureux, insurrections intérieures et conflits de pensées en frottement… Soit, d’un certain point de vue, des états de tremblements internes portés à la scène, laquelle en révèle les mécanismes, en soulève le voile, et apparente D’une seule main à un théâtre du dévoilement. C’est-à-dire un lieu où le regard est invité à voir plus loin que ne portent les yeux… donc à entendre plus que l’oreille ne peut saisir, et où le neutre finit par disparaître à mesure que la représentation cède la place à la présence. A mesure que l’intensif gagne du terrain sur l’itératif et fait place à un imperceptible tremblement…

Quand je serai mort… Je tremble (I, II)

« Quand je serai mort, peut-être tout à l’heure » écrit Maurice Blanchot. C’est la première phrase de La Folie du jour qui me vient en tête alors qu’un bonimenteur, sur scène, visage couvert d’un blanc de céruse, costume d’animateur et micro en main, fait l’article d’un projet théâtral où il annonce sa propre mort, qu’il va mourir ou dit qu’il est déjà mort quand retentit un coup de feu. Entre cette déclaration, Je tremble I puis II, le temps du théâtre se sera joué de toute logique. Le temps du théâtre aura été celui du rêve, de la remémoration, de la confusion entre la sphère du vivant et celle de la mort. Entre l’une et l’autre, le théâtre aura été un espace de passage orphique peuplé de sons, d’images, de voix, de silences, de noirs profonds, de scènes imprévisibles, de dialogues impromptus, de confessions inattendues… Le théâtre ou un autre lieu, en quelque sorte, où le possible se défie du raisonnable, où le virtuel s’étend au-delà de la réalité et frôle un réel inhabituellement sensible. Une autre temporalité, aussi, où le temps, justement, n’obéit plus à un déroulement chronologique, mais figure une camisole, comme une peau, dont il est impossible de se défaire, sans début, sans fin, sans repère. Le théâtre ou le territoire d’une autre circulation de la parole qui s’écarte de la communication pour se faire expression libre, phrase plutôt que discours, prises de parole plutôt que discussions, adresse à l’autre plutôt que dialogue, et qui fait du spectateur un confident, un témoin, un acteur muet, dans l’ombre, peut-être…

Le Bonimenteur s’écroulera juste après que l’obscurité a laissé passer l’éclair du coup de feu. Plus tard, le même se pliera quand sa main enfoncera le sabre dans son ventre. Avant, l’animateur, le bonimenteur aura été le médiateur d’un monde qu’il organisait jusqu’au moment où, au monde, celui-ci lui échappait aussi.

Le théâtre est là. Mi société du spectacle eût dit Guy Debord, mi spectacle de la société. Avec son Monsieur Loyal au faciès étonnement inquiétant qui se révèle un homme de main… du coup de main. Avec ses rideaux paillettes de cabaret poudre aux yeux qui scintillent dans un monde d’obscurité et jettent un voile sur le visible. Avec ses rythmes et ses lumières « disco » dans le halo desquelles les déhanchements chroniques de fin de semaine sont comme autant de signes d’êtres, de mal être et de corps manipulés... Le théâtre est là qui déploie l’absence de vie de cette vie-là quand viennent en bord de scène les histoires intimes et plurielles d’êtres abandonnés à des vies morgues. Et d’entendre La Sonate au Clair de Lune, à chaque fois, comme un souffle mélancolique qui dit l’à bout de souffle de ces vies. Alors se présentent au regard la silhouette de la femme inquiète « Où sont passées les idées », « je veux mon avenir… nom de dieu » dit-elle branlante. Celle de la junkie ou d’une anorexique aux phrases aussi décharnées que son corps. Elle, oublieuse des miasmes moraux et des pudeurs mal placées qui enrobent la parole, a juste l’énergie de faire entendre sa douleur : « J’ai froid, j’ai peur… ». Une autre raconte sa mère qui s’est lentement tuée au travail. Sorte de « Jeune fille et la mort » qui s’amuse du trop peu de place pour les sentiments et se rappelle des caresses interdites quand la mère, au travail, perdit ses mains. Cette « Jeune fille » on la retrouvera plus tard en face d’un homme cynique ou simplement désabusé qui lui proposera une roulette russe fatale. Et à nouveau, comme un leitmotiv, la Sonate au Clair de Lune, et à nouveau en retour un noir qui segmente chaque confession. Non pas une coupure, mais un noir qui marque ces destins qui ont en commun d’être funèbres. Un noir, comme une sorte de tunnel au bout duquel est éclairée la singularité de chacune de ces existences et de ces individualités. Figures isolées, définitivement et radicalement seules ou spectres de couples défaits par l’incompréhension, le désamour, l’amitié caduque… Les silhouettes dessinées par Joël Pommerat sont invariablement promises à la chute, à l’errance, à la solitude… Et le spectacle continue.

Une petite sirène échangera ainsi sa nageoire et la parole contre un amour de paille. Elle réapparaîtra rejetée sous la forme d’une infirme muette, jambes atrophiées soutenues par des béquilles défigurantes. Plus loin, un homme chaleureux en quête d’amitié offrira à un passant le fusil qu’il présente comme celui d’Oswald. Plus tard, un homme impardonnable se retrouve dans un tribunal où il plaide son innocence. Et toujours La Sonate au Clair de Lune, et toujours ces noirs au terme desquels apparaît une autre déchéance. Et toujours la confession du bonimenteur qui revit sa vie, revit la rupture, revit sa mort jusqu’au moment, final, où il gagne un cercueil. Son cercueil.

Le théâtre est là, dis-je, sonore et silencieux, coloré et gris, dans cette agrégation d’idées mortes, cette sécrétion d’amertumes offertes, cette sédimentation d’existences pâles qui sont périphériques à un monde travesti dans la fête, dans la musique des tops, les rengaines et les ritournelles qui ont marqué une rencontre pleine d’espoir et d’amour, pour finir vaguement sous la forme de souvenirs qui amuseront les petits-enfants prédestinés au même sort. Le ventre rond d’une jeune femme l’annonce forcément… le réel est là, inévitable, et présente la disparition de la vitalité. La disparition de la vitalité dans la vie ou, et c’est presque la même chose, présente une agonie. C’est-à-dire le mot (agonie) qui désigne en définitive l’ultime tremblement, le dernier tremblement de la vie, l’instant où le vivant tutoie le mourant. Le moment où le vivant n’est déjà plus lui-même.

Et il serait vain de croire que le regard et la raison puissent saisir et organiser les images et les scènes qui apparaissant tout au long de Je tremble, I et II. Vain d’espérer pouvoir réduire le sensible que porte cet espace construit qui juxtapose le goût du fantastique rattrapé par celui du monstrueux.

Du music-hall et des variations chorégraphiques et musicales qui s’entendent, on sait qu’elles ne sont pas étrangères au public qui les a écoutées ailleurs. On se doute qu’elles forment les signes d’une mémoire collective qui ne renvoie plus à aucune communauté. Une communauté introuvable en quelque sorte. On se doute que la mutilation n’est pas vraie, que la main de la mère sur-éclairée n’est pas la main coupée : son spectre, mais plutôt le symptôme métaphorique de toutes les mutilations. On sait que les bras ballants d’une mère qui n’arrive plus à serrer la taille de sa fille n’est pas loin de souligner une misère affective, une distance incompréhensible, un abandon à peine explicable. Et derrière l’écran brumeux, alors que deux compères s’affairent à découper les membres d’un tiers, on perçoit dans cette image un énième tour de magie qui n’a plus rien à voir avec le divertissement. Les frontières que dessine Joël Pommerat sont ainsi faites qu’elles laissent voir l’insupportable du divertissant. Et les figures de monstres du film qui vient à être sur-imprimé sur le tulle diaphane dissimulent à peine le corps nu d’un être fantomatique. Un monde cadavérique est là qui apparaît et prend les formes de corps et peut-être, en lieu et place de l’esprit, la forme aussi des idées et des pensées. Monde cadavérique, dis-je, comme l’est la séquence du corps drapé de blanc, derrière l’écran comme dans une brume matinale, où la sensation de la mort devient si vive.

Et le bonimenteur, seul devant l’écran comme devant un tableau, est sans doute le spectateur d’un musée où chaque épisode, chaque séquence, chaque scène est probablement le miroir de vies perdues, de vies pendues comme elles apparaîtront presque brutalement à la fin.

Du noir d’une oeuvre picturale…

Je tremble, I et II, entretient sans aucun doute un rapport étroit avec une œuvre picturale dans sa conception. Comprenons par-là que ces images renvoient à des tableaux, à un théâtre de tableaux où la mise en scène, la disposition des acteurs sur le plateau, le choix des couleurs, l’emploi de costumes et celui des volumes relèvent d’une composition millimétrée, d’une harmonie et d’une élégance agencée. Et pour autant que ce geste de peintre guide Joël Pommerat, cette esthétique du tableau n’est pas une fin en soi. Elle semble s’inscrire tout d’abord dans une logique du regard. Dans une dialectique iconique où le tête à tête –le face à face– qui vaut pour les figures de ce conte, vaut également pour le rapport qu’entretiennent le théâtre et le spectateur. Le frontal est donc ici la règle à l’aune de laquelle l’affrontement est l’une des variations induites par ce dispositif. Et ce qui arrive par la scène correspond donc une expérience du choc, une esthétique de la collision et de la lésion. Soit un théâtre d’accident nourrit de faits-divers intimes et communs, vécus toujours de manière intérieure. Théâtre de chocs où les images appellent celles qui sommeillent en chacun des membres assemblés dans la salle. Je tremble, I et II, est donc, in fine, un théâtre –une chambre noire– où les images, choisies et isolées du flux continuel, trouvent une force nouvelle et un magnétisme renouvelé. C’est, au vrai, ce que Jacques Derrida aura appelé, dans La Vérité en peinture, le buto.

C’est-à-dire l’approfondissement qu’est chaque image, chaque tableau. Cette manière que l’image a d’être une entaille et un détail sur lequel le regard se heurte et qui finit par être happé. Et c’est cette taille dans le réel qui donne au travail de Joël Pommerat cette force irradiante. Chaque image, dès lors, se regarde comme un approfondissement (entailler c’est, entre autres, approfondir, écarter, ouvrir plus profond). Et de souligner, alors, que le noir qui revient de manière récurrente tout au long de Je tremble, I et II, n’est pas ou plus une interruption visuelle ou narrative. Tout au contraire, le noir est un fil continu, un espace visuel et poétique altéré et entaillé par des images et des sons. Le noir qui déploie le silence, l’invisible, le vide n’est pas un écran ni même une coupure qui organise le rythme de ce travail, mais il permet de voir poindre à la surface, en front de scène, un noir plus profond encore. Un noir qui tient, lui, à la vie et qui n’est d’aucune manière ni lié, ni étranger aux couleurs qui l’habillent. Le noir, chez Pommerat, n’est pas autre chose que cela : un état continu qui laisse parfois apparaître d’autres couleurs. Des dégradés en quelque sorte. Mot qui n’est pas sans ambiguïté…


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