À L’abri de rien, de Mohamed El Khatib : mime de rien
Yannick Butel - 15 avril 2009



Premier livre de Mohmed El Khatib dédicacé à Yamna et Nine, A l’abri de rien, Fragments morts [1] impose au lecteur quelques pensées funèbres, tout en le maintenant dans une distance enjouée. Présenté comme une pièce pour 4 interprètes (trois morts et un écrivain), indistinctement femme et homme interchangeables, le texte est dévolu à figurer un matériau théâtral que l’éditeur des Editions Fragmentaires a mis en page, mis en scène...


La trentaine passée pas encore grisonnante, vissé sur son vélo qui le transporte à travers Caen (un vieux clou pour lequel il a une affection débordante et qui lui permet de faire de la rééducation après un déchirement des ligaments croisés suite à un match heurté), officiant dans la culture et notamment les choses scéniques, Mohamed El Khatib aura commencé une thèse, publié quelques articles savants sur le théâtre, contribué à la rédaction d’un ouvrage collectif sur la critique. Parlant peu de lui, sinon à travers quelques anecdotes que l’on pourrait étendre à tous, il n’est pas secret mais seulement discret. Aussi, commençant par ces lignes à peine et tout juste biographiques, ne reste-t-il qu’un livre à lire.

Précisément, une pièce au terme de laquelle, à la dernière page, on lira que celle-ci en annonce d’autres, chez le même éditeur… Tous les tchétchènes sont des menteurs, 2009. Sheep, 2010. Révolutions françaises 1980-2010, 2011. Trois titres, encore introuvables mais dont on a des traces d’écriture en fin du volume… Soit l’annonce d’une écriture en marche…D’un programme d’écriture en quelque sorte, comme il existe des programmes minceurs, politiques, informatiques, militaires, télévisuels, de théâtre, de cinéma… A la différence qu’ici, le programme, chez Mohamed El Khatib, pourrait bien être un mode d’organisation du temps et de la vie, rythmés par une écriture tout aussi métaphysique que phénoménologique qui nous rappelle que la vie ne connaît d’autre programme que la mort. Cette réalité, A l’abri de rien, en souligne la constance, au point de faire du lecteur, par un effet miroir mineur, un spectateur de la mort à venir, du mort qu’il est à venir. Ce qui justifie, peut-être, la première phrase de cette pièce : « Le spectacle commence quand ? »

Ça commencera

Ouverture et variation becktiennes sur le mode de Fin de partie, « c’est fini, ça va finir, ça va peut-être finir »… A l’abri de rien « va commencer, va bientôt commencer, a déjà commencé, commencera, commence » par une couleur. Le noir ou un noir théâtral. Comment choisir ? Pourquoi choisir d’ailleurs puisqu’ici le noir est autant un état chromatique, qu’un artifice sémantique qui permet de rejeter au loin le spectacle. C’est-à-dire l’artifice et le simulacre. Ce qui ne veut pas dire la fiction. Commençant par un noir qui prive la salle de ce qu’il y a à voir, Khatib nous invite donc à voir plus loin que le seul monde visuel. Il ne sera mime de rien. La mort sera donc une métaphore pour désigner un peu plus que la raideur cadavérique, la disparition ou la finitude. La mort sera tout d’abord l’anti-spectaculaire. Et l’auteur de décliner immédiatement, sous la forme d’un inventaire médiatique, une liste de patronymes célèbres, réellement morts ou pas. Liste prise à l’actualité sportive, musicale, littéraire et politique, nationale et internationale… Liste monumentale faite de symboles et de déceptions, de bonheur d’un soir et de grands soirs qui déchantent où la mort n’est rien moins que la métaphore d’illusions et de désillusions. « Mort comme » écrit-il.

D’un « trait de plume », Khatib aura ainsi bazardé l’accessoire, le futile, le couru, le connu, l’idolâtré et l’insupportable. Nécrologique sans nécrologie, carnet mondain et carnet de décès,la première page de A l’abri de rien concerne donc ceux qui ont entretenu, peut-être et différemment pour tout le monde, un espoir, un sens à la vie, un sens à leur mort. Sorte de Tabula rasa de V.I.P, de cimetière de célébrités, de mise en scène désoeuvrée d’honneur rendu ou perdu… « Mort comme » résonne ainsi comme un titre, une rengaine. A l’aune de ces premières lignes de récit, l’auteur gagnera alors un cercle intime, en même temps que le noir en retrait laissera poindre un « chantonnement » comme une petite musique de chambre...froide.

Du dialogue de soi entre les morts

Faux dialogues, faux personnages, fausses situations… Khatib n’en est plus à vouloir faire du théâtre la scène concrète des états de conscience. Pas plus qu’il ne servirait de réalités figurées ou de grands récits théâtralisés. « Mort comme Jean-Paul Sartre » pourrait-on ajouter à cette pièce qui n’est pas un huis clos, et ne défend aucune thèse, n’annonce aucun résultat soumis à la logique dialectique. Tout au contraire !

Héritier du sensible, fils spirituel de Wittgenstein qui pensa Babel, ayant droit de l’oulipo, de la déconstruction et du postmodernisme… Khatib joue avec la langue et déjoue les attentes liées au langage. A l’abri de rien cumule ainsi les fausses pistes, les récits isolés, les tropes imprévisibles, observe la rigueur de la syntaxe et de la grammaire qui permettent de s’amuser de l’espace sémantique auquel ils sont subordonnés. Parler ne veut rien dire en quelque sorte, si Parler c’est vouloir prouver. Le dialogue improbable entre les morts n’obéit donc à aucun ordre. Au mieux est-il un territoire peuplé de sensations vives, de pensées brutalement apparaissantes, d’idées saugrenues, de remarques naïves et sincères comme il en vient parfois sans qu’elles soient attendues. Du dialogue apparent, on peut donc le lire comme un monologue avec soi où la mise en place d’un autre que soi tout aussi mort sert à faire entendre un écho à ses propres obsessions, à ses éternelles appréhensions. Obsession de l’enfance. Car dès l’enfance, et c’est bien à l’occasion cette période incertaine que la vie prend forme, dès l’enfance donc, il y aura la peur de la mort. Khatib ne l’a pas oubliée. Peur de la mort de l’être le plus proche et le plus important. Peur de la mort de la mère. Et ce qui s’écrit dit qu’il faut apprendre à vivre avec cette pensée-là. Cette pensée douloureuse que vient contrarier les pensées d’un enfant qui découvre la vie récréactive, en même temps qu’il y reconnaît la mort. Chez Khatib, ça prendra le tour de la conjugaison du verbe mourir, au présent, afin de se « mettre en bouche la mort ». Mais aussi, ça sera le souvenir de la poule farcie par le cul. Histoire de ne pas sombrer dans un lamento pathétique, cela vaudra au lecteur de comprendre l’intérêt de la « Farce ». Théâtre oblige.

Mais au détour de ce dialogue où l’autre est mort parce que ce qui est livré dépasse la pudeur et ne peut être entendu par aucun autre, on aura lu qu’ « en repartant du théâtre (…) le monde se divise inégalement en deux parties égales. Ceux qui ont mal d’avoir perdu leur mère, et ceux qui vont avoir mal de perdre leur mère ». Phrase type, chez Khatib, jeu d’une construction mimétique qui fait entendre ici les solitudes respectives et les douleurs singulières. Et si ça ne suffit pas, il faudra se reporter à la page 18, et l’histoire du « haricot » pour rire, sourire et comprendre qu’avec la « fin des haricots », à l’agonie clinique se substituait une mort clinique. « Merci maman » arrête alors ce récit d’apprentissage.

On ne parle pas au mourant comme au vivant…

Beckettien (la référence est donnée dans le texte, page 28), mais et aussi kafkaïen… Khatib connaît ses classiques. Non pas absurde donc, mais seulement complexe. Tel est le monde et tel est l’espace qu’occupe l’écriture chez lui. Aussi, alors que le lecteur abandonne l’interlude où « l’écrivain » organisait, avec les spectateurs, une mort pour un training, A l’abri de rien reprend avec « une Mort administrative ». Où la gestion du funéraire de la mort par suicide de la mère. Les pages qui suivront lorgneront du côté d’un rituel, d’une cérémonie qui, observés par Kathib, ressemblent au jeu du « premier qui bouge ». La mère est morte et deux pages plus loin, l’enfant est mort-né. Il est « D.C.D » écrit-il, sous la forme d’un texto, d’un SMS, et autres raccourcis lexicaux. Forme qui annonce l’ellipse, l’écriture plus ramassée, plus éclatée, court-circuitée… Ecriture qui en finit avec le développement des phrases pour recourir désormais à des bribes d’histoires qui se croisent et se mêlent. Histoire du père qui égorge le mouton dans le garage, histoire de maternité, histoires en vrac… où le souci n’est pas de délayer, de développer, de dénouer, mais plutôt de rappeler, par séquences imaginées ou pas, par plans fictifs ou pas, par scènes réelles ou pas, la mémoire que l’on garde de souvenirs vécus ou de souvenirs qui ont été racontés. Khatib rompt ainsi avec les chronologies, les ordres d’importance, l’organisation du rationnel, les motifs (l’émotif ?)… La mort aux trousses, le texte s’affole, emprunte diverses histoires, cite d’autres livres, parle d’autres langues… Et de voir ces méandres littéraires comme autant d’inquiétudes et de panoramiques sentis par l’écrivain qui avoue « chaque livre lu est du temps de vie sur la mort ». Et de comprendre que ce qui se donnait dans sous une forme anarchique : ce texte déboussolé, n’était in fine que le symptôme d’une vitalité profonde et désespérée. Celle éprouvée par un fils, qui devant sa mère mourante, aura multiplié les possibles littéraires sans qu’aucun de ceux-ci ne parviennent à éviter sa mort. « Le livre est fini, ma mère est partie ».

Remerciements à l’éditeur

Présenté sous une couverture noire légèrement tramée sur laquelle s’inscrit un titre en lettre d’argent, A l’abri de rien de Mohamed El Khatib est un joli livre où l’écriture court sur les pages d’un papier crème. Une belle édition et une bien jolie finition qui réfléchissent une sensibilité partagée entre l’éditeur et l’écrivain. Une pratique suffisamment rare pour qu’on la souligne aujourd’hui et qu’on en remercie leurs auteurs.

A l’abri de rien de Mohamed El Khatib n’est pas seulement un texte de plus dans le paysage littéraire. C’est avant tout un matériau qui, entendons précisément ce terme, est un ensemble d’états, de nuances, de modes de sensations et de pratiques d’écriture. Un texte qui, dans la lignée de la pensée de Michel Foucault, sait que la littérature ne dit rien, mais qu’elle n’a de cesse de faire entendre. Promis au théâtre s’il trouve quelque metteur en scène, on imagine déjà que celui-ci saura faire usage des pages blanches qui ponctuent ce texte. Espaces de pudeur, peut-être, qui sont restés muets et pour autant signifiants d’aveux difficiles. Pages vierges, aussi, laissées ici et là, dans le texte, et qui permettent d’écrire au lecteur. Pages, en fait, qui attendent que le lecteur devienne à son tour auteur. Ou du moins des pages qui l’invitent à écrire, dans une langue qui serait la sienne, l’histoire qu’il entretient avec ce qui est le lot commun de tous : une certaine peur de la mort de soi, de l’autre.


[1Mohamed El Kathib, A l’abri de rien, Editions Fragmentaires, 57 pages, 10 euros.

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