Maguy Marin : Là, où ça danse.
Antonin Ménard - 14 juillet 2009


Difficile d’évoquer un spectacle, c’est ce qu’au mois d’avril, trois mois avant la première à Avignon, nous disait Maguy Marin. Difficile d’évoquer un spectacle, c’est ce qu’au mois de juillet, trois jours après la première de Description d’un combat, je pense quand je commence cette critique. La première chose à laquelle j’ai envie de faire référence, c’est ce que nous livrait Michel Foucault dans Le corps, lieu d’utopie.1

…“D’une façon plus étrange encore, les Grecs d’Homère n’avaient pas de mot pour désigner l’unité du corps. Aussi paradoxal que ce soit, devant Troie, sous les murs défendus par Hector et ses compagnons, il n’y avait pas de corps. Il y avait des bras levés, il y avait des poitrines courageuses, il y avait des jambes agiles, il y avait des casques étincelants au-dessus des têtes… Il n’y avait pas de corps. Le mot grec qui veut dire corps n’apparaît chez Homère que pour désigner le cadavre. C’est ce cadavre par conséquent, (…) qui nous enseigne, enfin, qui a enseigné aux grecs (…), que nous avons un corps, que ce corps a une forme, que cette forme a un contour, que dans ce contour il y a une épaisseur, un poids. Bref, que le corps occupe un lieu”…

Nous sommes au gymnase Aubanel, il est 18 heures, la salle est comble. Ce spectacle Maguy Marin l’a conçu en étroite collaboration avec les interprètes comme nous l’indique le programme. Cette indication est précieuse puisque c’est donc une équipe, un ensemble qui a associé ses forces pour cette création. Et cela nous informe aussi que ce n’est ni une mise en scène, ni une chorégraphie à laquelle nous allons assister. Effectivement, Maguy Marin nous emmène et nous invite à suivre, à vivre une épopée s’inscrivant pleinement dans cette 63e édition du festival d’Avignon imaginé et pensé sous le signe de la narration. Du même coup, la chorégraphe revient à une origine de l’histoire. Origine à double titre, celle de l’histoire de la représentation et celle de l’Histoire en s’appuyant sur le récit de la guerre de Troie. Dans ce cadre, l’équipe nous propose un prologue, les neuf danseurs entrent en avant scène, face à face avec nous. Ils commencent à tour de rôle à se présenter en prenant en charge une partie de ce poème. Présentation simple de leur corps, dans sa matérialité et dans ce qu’il a de sonore, présentation et introduction à ce qui suit. Dans cette ouverture, on entend que la danse ne sera pas à l’endroit attendu, que la voix sera présente durant toute la représentation et que c’est un lieu du corps qui bougera, qui véhiculera une danse. Et ce choix est d’autant plus subtil qu’à travers l’évocation de la guerre de Troie, les mots et les sons se rattachent et d’une façon explosive au corps lui-même. Après cette introduction, les danseurs, les interprètes rejoignent l’endroit de la scène. Le plateau plongé dans la pénombre accueille comme une armée, les danseurs. Il faut voir cette marche, ces premiers pas, déjà comme une danse, une origine du mouvement et cette origine fait écho à l’origine de la narration. Il y a dans ce commencement, et dans cette pénombre laissant apparaître un sol meuble, une variation légère et continue de la lumière qui imprime et au corps et au sol un mouvement. C’est dans cette attention portée par Maguy Marin à la naissance du mouvement que nous voyons une chorégraphie. Cette chorégraphie et cette écriture sont mises en relief par l’arrêt, la pause. Et c’est cet arrêt et cette pause qui donnent à voir les mouvements et du même coup une danse. Et c’est dans ce temps pris, à l’attention du premier mouvement, de la première marche que cette création évoque toute la difficulté et la lenteur de cette guerre de Troie. Au fur et à mesure, les acteurs avec la même rigueur, le même soin que pour leurs déplacements retireront du plateau la première couche de tissu bleu dévoilant un sol doré et des fragments d’armures. Puis c’est un sol rouge avec des lances et des drapeaux et enfin une plage entre cailloux et sables qui apparaît, sur lequel une vingtaine d’armures sont révélées dans leur intégralité. Accompagnés par le récit, ces changements précis et rythmés de planchers nous laisse imaginer : la mer pour arriver jusqu’à Troie, le champ de bataille, l’olympe et ses dieux observant une guerre qu’ils ont décidé, le sang versé, une plage après un débarquement. Mais toutes ces images naissent de la rencontre du plateau et de l’imagination sans qu’aucune d’elles ne soient ni imposées, ni vérifiables. Ces lambeaux de tissus ôtés du sol comme une déchirure à laquelle sont confrontés les soldats grecs et troyens pendant les combats. Et c’est avec ses morceaux de tissus que les acteurs s’habillent, se “costument”, faisant référence ainsi à Achille, Priam, Agamemnon, Hector et les autres héros grecs et troyens sans jamais nous les rendre palpables. C’est avec la même beauté, dans l’écoulement de ces 66 minutes que nous observons des tableaux qui s’inventent devant nous et qui ne sont pas la reproduction de peinture déjà vu. Cette volonté de Maguy Marin de jamais entrer dans la facilité, dans le clin d’oeil complice donne une exigence et une liberté à celui qui écoute et prend le temps de regarder et de s’arrêter.

Un arrêt sur le description du titre aurait sans doute permis de savoir que nous allions assister à autre chose qu’à une danse virevoltante et virtuose. Et c’est avec virtuosité que Maguy Marin nous présente un objet singulier au milieu d’un festival de théâtre. Nous y avons vu de la danse et nous le pensons comme un combat entre une narration qui rassure, qui accompagne et celle-là qui invente et attend de nous une pensée, un mouvement.


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