Sujets à questions
Malte Schwind - 7 juillet 2014

Sujet à vif : Tapis Rouge de Nadia Beugré et Seb Martel et R2JE de Clément Dazin et Chinatsu Kosakatani.



C’est pour la huitième fois, que dans la 68e édition du Festival d’Avignon, auront lieu les Sujet à vif. Quatre programmes de deux formes courtes nées d’une rencontre inédite entre deux artistes de disciplines différentes. Ce soir du 5 juillet a eu lieu la générale du programme B : Tapis Rouge de Nadia Beugré et Seb Martel et R2JE de Clément Dazin et Chinatsu Kosakatani. Ils joueront du 7 au 13 juillet à 18h dans le Jardin de la Vierge du Lycée Saint-Joseph. Des questions.



Tapis Rouge

Une femme noire, jambes dénuées, chemise blanche, accroche et décroche ensuite des poupées noires et blanches dans une magnolia au coin du jardin de la Vierge. Un homme blanc, chemise rouge, est assis en avant scène, dos au public, une guitare électrique à son côté. Elle tente de tenir ces poupées, qui perdent leur distinction humaine, une fois l’un sur l’autre sur son bras. Un bouquet de boulets en cotons, qui tombera à fur et à mesure à ses pieds dans l’impossibilité de les tenir avec les mouvements de ses bras ou devant son visage comme pour remplacer sa singularité par cette masse indistincte de formes humaines, noire et blanches. Lui tape de temps à autre sur sa guitare qui laisse entendre alors un son de distorsion qui interrompt la boucle d’une musique africaine, et lance des objets au milieu du plateau. Ces élastiques qu’on utilise pour faire tenir un coffre d’une voiture un peu ouvert, noirs et blancs, un pantalon, une ceinture, des bottes et sa chemise rouge. Il restera en caleçon noir. Des premiers regards se croisent avec une certaine suspicion. Et la relation qu’on suivra jusqu’à la fin entre ces deux êtres est marquée de domination, de violence, d’exploitation du corps de l’autre. On laisse tomber la guitare sur le corps qui se barricade avec des bottes aux pieds et aux mains d’un danger qu’on ne connaît pas, comme pour dire que la communication ne pourra pas avoir lieu. Elle oblige lui de se mettre à quatre pattes et de se relever jusqu’à épuisement. « Ça te plaît ? » « À merveille ! » « Plus vite !…Avec des sauts !… Des vrais sauts ! » Il est difficile de ne pas voir une inversion des rôles hérités de la colonisation et de l’inégalité des sexes, de l’exploitation, qui semble sans but, gratuite, perverse, sadique. Elle est traînée par terre comme un sac de patate. Il est attaché tel un chien ; son os, sa guitare est laissé à distance pour examiner son comportement comment il la récupère. Leurs corps sont instrumentalisés en devenant des appuis pour l’autre, ils deviennent des objets intrigants pour les bruits électroniques qui traversent rythmiquement tout le spectacle. Lui pique elle avec un jack de guitare comme des charlatans du XVIIIe siècle pouvait examiner quelques exclus, quelque curiosité tout en construisant un rythme vrombissant à deux. Comme si à travers ces deux corps qui s’affligent mutuellement, une tentative de musique voulait se faire entendre. Une fois, ils ont une plaquette avec micro en bouche à deux, comme s’ils s’embrassaient, ils construisent un rythme jusqu’à ce qu’elle le laisse tomber. Des questions sont adressées au publics : « Bonsoir. Ça vous plaît ? Est-ce qu’il y a des femmes dans cette salle ? Est-ce qu’il y a des hommes dans cette salle ? Est-ce qu’il y a des enfants,… des musulmans, … de chrétiens… » etc, etc. Puis elle est attachée aussi. Ses bras ensembles, ses pieds ensembles. Et après avoir découvert les bruits du jack sur sa peau, il continue à se fasciner tel un singe halluciné qui découvre le feu au bout de son bâton pour son jack. Le met dans sa bouche, et tète en écoutant. Derrière lui, elle, avec ces élastiques de camion qui attachent ses membres, baissent son caleçon. Lui continue à téter son jack, reste roide quand elle le mets dans une légère horizontalité pour finir de le porter sur son dos tel un cadavre nu hors de la scène. Ces rythmes construits à fur et à mesure en ajoutant des éléments venant du plateau traverse le temps du spectacle comme la danse, qui est là, mais encastrée entre les éléments de manipulation du corps de l’autre. Les déplacements et mouvements amènent l’une comme l’autre au prochain point de sévices comme malgré elle/lui, dans une machine qui oblige les corps.

En lisant la présentation dans le programme du Festival, on ne peut être irrité, mais ce qui s’éclaircit en lisant le texte plus complet sur le site de la SACD, partenaire des Sujets à vif. Cette hospitalité inconditionnelle de Derrida est évidemment impossible, mais nécessaire conceptuellement. Dans ce sens, nous pouvons voir dans Tapis Rouge l’effet d’une hospitalité inconditionnelle où l’hôte serait à la merci de l’invité, se perdant dans la contingence absolue de sa volonté. Nadia Beugré voudrait alors ramener les phénomènes de l’exploitation à une hospitalité absolue, la visitation, derridienne, d’abord une construction conceptuelle ? En tous les cas, les lignes se brouillent comme les corps sévis dans Tapis Rouge, lequel on ne voit être déroulé pour quelqu’un qu’avec beaucoup d’imagination.

R2JE

« Rencontre autour du jeu » Une femme et un homme. Couchés. Lui, il a trois boules de jonglage. Elle n’a que son corps. Il lui pose des boules sur son corps. Elle n’en veut pas. Il commence à jongler. Elle commence à danser. Les boules volent autour d’eux, à travers leurs bras enlacés. Elle l’embrasse. Il jongle dans son dos, son attention fixée aux boules. Elle l’enlace. Il jongle. Cela revient. Ou il est derrière elle et jongle avec des rebonds sur sa poitrine. Elle a le regard vide, mort dans l’indéfini. Des jeux de séduction, ou des jeux de « tu me fuies, je te suis ». Une crise, il pet les plombs, après avoir lancé les boules dans l’air qui la force de se déplacer. Il lance avec force les boules sur le sol autour d’elle, allongée. La danse recommence. Puis plus rapidement. Des mouvements précis des mains qui traverses les bras de l’autre, et toujours les boules qui bougent autour des corps. Elle l’aide cette fois-ci en tenant des boules entre des parties de son corps. Le jonglage tente de se faire à deux. Puis, des mouvements en miroir. Elle jongle sans balle. Elle copie le boucle des mouvements précis d’une figure sans les boules. Deux corps synchrones, avec arrêt et reprise. La machinerie finit par disjoncter, les balles tombent, les mouvements se ralentissent, pour s’accélérer dans des mouvements incontrôlés de headbanging. Il tombe par terre. Et elle lui met une boule dans sa bouche essoufflée.

Que vois-je outre la technique impressionnante des deux artistes ? Un homme qui ne lâche pas une femme avec ses jeux agaçants ? Un homme qui une fois la femme au cou ne donne plus d’intérêt qu’à ses boules ? Une femme qui tente malgré l’agacement de cet homme de danser avec lui ? De le serrer ? D’avoir un peu de tendresse ? Une femme qui, en s’insérant dans les mouvements idiots d’un homme, en l’imitant, arrive enfin à lui faire perdre ses boules ? Qui arrive seulement par ces longues jeux de soumission à le vaincre ? Oui, je vois une soumission. Lui, il a ses boules, elle n’a que son corps, et cela compte peu. Les boules demeurent le plus importants. Juste à la fin, après s’être aliéné à son jeu, elle peut lui foutre une boule dans la gueule. C’est triste. Elle aurait mérité mieux. Mais cela est peut-être trop sérieux. Ce n’était peut-être qu’un jeu.


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