Boris par Marleau, ou la tentation du fantastique...
Yannick Butel - 21 juillet 2009



Peu avant 18H00, le public se presse dans le cloître qui abrite la salle du Tinel de la Chartreuse de Villeneuve Lez Avignon. Ceux qui sont là sont venus voir Une Fête pour Boris de Thomas Bernhard. Une Å“uvre écrite à la fin des années 60. Un texte dont la lecture nous rapproche immédiatement de la violence des Bonnes de Genet. Denis Marleau, invité à nouveau, se chargera de la mise en scène.

En bon lecteur ?

Pièce composée de trois tableaux : Prélude I, puis Prélude II et La Fête, la lecture de Une Fête pour Boris [1]nous rappelle au souvenir d’un monde asilaire. Dans cet espace plus carcéral et concentrationnaire qu’hospitalier et clinique, une « bonne dame » infirme accable sa domestique Johanna. La relation entre les deux, la dépendance de l’une vis-à-vis de l’autre, bâtie sur la haine et l’asservissement, se développe ainsi tout au long du premier prélude. Au second tableau (Prélude II), sans déroger à la morgue affichée antérieurement, la « bonne dame » joue de même avec un mari repêché à l’hospice, infirme lui aussi. Tyrannique, colérique, sans sentiments, elle évoque un bal, un vol, un accident qui l’a privé de son premier mari, une infirmité pour tout deuil, un remariage sur les conseils d’un aumônier. Ce sera Boris : un chemin de croix pour une paroissienne mutilée. Occupante d’un fauteuil roulant, la « bonne dame » se retrouvera au troisième tableau à organiser ses œuvres de charité. Dame patronnesse à l’œuvre parmi d’autres infirmes « occupés par l’idée du suicide », elle distribue ses cadeaux et reçoit les doléances d’un peuple cul-de-jatte. Des lits trop courts, coiffeurs porcs, médecins, de la vermine… etc. Boris mort, la Fête s’achève, comme la pièce, sur « l’éclat d’un rire effrayant » de la « bonne dame ».

Pour autant que le lecteur aura lu Une Fête pour Boris, c’est cette histoire qu’il aura découverte et saisie. Moins une histoire qu’une série de trois tableaux articulés à la figure centrale de la « bonne dame ». Une sorte de cerbère, de « Dame de pique » entretenant un lien lointain avec les Staroukha et autres Vedma russes qui sont des veuves nocives et maléfiques. C’est cette histoire mais se limiter à ces motifs qui font la part belle à quelques épisodes où s’installent, se distillent, se répandent le fiel et le venin, serait maladroit. Car cette pièce souffre d’appauvrissement dès que l’on s’écarte de la langue dans laquelle elle se donne et n’entendre que ces petites histoires la prive de l’intérêt qu’elle porte aux corps et à la parole.

Il faut ainsi revenir sur le texte et l’écouter pour ce qu’il fait sentir. Cette manière qu’il a de laisser la parole se grossir d’une folie où l’on ne sait plus si les mots sont dits ou seulement pensés à l’intérieur d’une tête folle. Il faut laisser l’oreille s’engourdir et entendre ce qui finit par être un monologue obsessionnel et ressassant. Cette façon dont le lieu d’émission de la parole a d’être brouillé au point de permettre au silence d’être ou d’apparaître comme un monstre omniprésent. En définitive, Une fête pour Boris n’est peut-être qu’une partition muette, une pensée sonore troublée par la présence d’une infirme qui se trouve apparentée à une larve infectieuse pourrissant toutes les règles du discours.

Lisant Une fête pour Boris, il faut retenir que le silence de l’autre, son presque mutisme, rend la parole incertaine et renforce l’idée d’une pensée active. Pensées noires, pensées acerbes, pensées vicieuses, pensées repoussantes, pensées intérieures dites à voix haute aussi comme l’exigent le théâtre et la scène… Et ce monde peint par Thomas Bernhard laisse croître le sentiment que les corps en présence ne sont là que pour habiller ce que détruit la parole. L’inertie des corps mutilés et infirmes vaut ainsi pour la lente destruction du corps social qui s’opère par la parole. Et de voir alors en cette assemblée pensante un monde de cadavres, une communauté de fantômes et de spectres, reflets exacts des sociétés nourries par les bons/faux sentiments. Un monde sourd à la parole de l’autre.

Marleau règle son conte

Mettant en scène une Fête pour Boris, Denis Marleau privilégiera la caricature d’un monde grotesque et cynique. Monde où la « bonne dame » semblable à une Carabosse infirme serait le relief d’un ballet de Tchaïkovski. Seul le fauteuil dans lequel elle est immobilisée tournoie au gré d’une musique à trois temps. Monde fantastique et presque surnaturel que celui mit en scène par Marleau qui modifie les échelles et recourt à l’illusion technologique. Une boîte à chapeau énorme tient ainsi le devant de scène et semble menacer une Johanna travestie. « Mais votre bonne c’est un homme » pourrait lui lancer un Ionesco. C’est que Marleau, en illusionniste de la scène, travaillant sur un découpage lumière qui surexpose ses « mannequins », a coupé la scène par un grand rideau métallique perlé. Que l’effleurement de celui-ci produit un son étrange. Qu’il a choisi de maquiller chacun de ses interprètes au point d’en gommer toutes rides et de les rendre étrangers à la pâleur humaine. Ils luisent, de façon presque maléfique. Et leurs visages qui chapotent des corps invertébrés ressemblent à celui de poupées. Sorte de marionnettes étranges au geste mécanique, au regard écarquillé… sorte de personnages d’un conte horrible… ils semblent une menace les uns pour les autres. Jouant de ce merveilleux horrifiant, la « bonne dame » passera chapeaux et robe rouge, colliers et tiare qui trancheront avec les costumes pauvres de ses sujets. Johanna pourrait être une cendrillon moderne. Boris un nain sans emploi. Et de voir en l’arrivée d’un peloton de mannequins tous étrangement semblables l’ultime touche d’une mise en scène qui incline vers le fantastique. Moment où cette chorale de clones effrayante donne toute sa mesure au dérèglement de ce petit monde marginal qui vocifère et légifère sur son enfer. Instant où s’altère le rythme du tambour que bat Boris sans qu’il soit possible, ni pour les uns, ni pour les autres, de prendre ses jambes à son cou. C’est que dans cet espace statique, ce cul de basse-fosse, cette cour des miracles, ce cercle des gueux… l’infirmité a le premier rôle. Elle est narrée, elle est rendue visible, elle est l’objet de toutes les manutentions. Elle est un monde à part entière où la philosophie, la médecine, l’art… ont été remplacés par la rumeur et le quant à soi. Ici, toute autre chose que la rancœur serait un intrus.

Et Marleau de souligner cette marginalité en donnant en ouverture quelques images de films d’archives de villes balnéaires, de familles où la joie de vivre et la rêverie viendront à être effacées par la mise en scène d’un sordide esthétisée.


[1Thomas Bernhard, Une fête pour Boris, trad. Claude Porcell, L’Arche, 1996.

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